Contre le (faux) débat identitaire qui vient

Une élection présidentielle permet souvent de mettre en scène, de manière inaugurale, les débats qui occuperont les années suivantes. Mais celle que nous venons de vivre annonce peut-être une véritable rupture, en tout cas le basculement d’un système politique trentenaire vers un autre. À droite comme à gauche, les lignes bougent. De nouvelles frontières organisationnelles et idéologiques se superposent aux anciennes. Il faut donc tenter d’éclairer ces clivages qui structureront demain le champ politique.

 À droite, la défaite de Nicolas Sarkozy ouvre une période de troubles et de recomposition, dans laquelle le (nouveau) Front national joue déjà le premier rôle, à travers les thématiques qu’il a imposées à la campagne. En effet, l’enjeu décisif est le poids d’une droite identitaire qui mise sur les « valeurs » et sur une identité nationale conçue comme un espace fermé fondé sur la communauté de « sang » – qui s’incarne dans la notion de « droit du sang ». Bref, à droite, l’idée identitaire a de beaux jours devant elle, surtout si la lente destruction des frontières nationales par la mondialisation et la construction européenne se poursuit, charriant avec elle de l’insécurité − ressentie ou réelle, peu importe −, de la peur et, comme toujours en pareil cas, du racisme, de la xénophobie, de la haine de l’autre. Dans cette vision du monde, la France − on ne parle même plus de l’Europe ou de l’Occident − devient une « civilisation » ou une « race » menacées par les bouleversements planétaires, par les envahisseurs, par l’islam. Il y a, bien sûr, des républicains de droite pour refuser la propagation de telles idées. Mais ils devront désormais lutter dos au mur.

À gauche, si on n’y prend garde, la victoire, même confirmée lors des législatives de juin, pourrait bien produire une illusion symétrique et tout aussi mortifère. Le score réalisé par François Hollande dans les catégories populaires est sans doute historique, dans la mesure où il annonce la fin d’une longue descente aux enfers qui avait vu la gauche se séparer de sa base sociologique traditionnelle. Pour autant, il ne s’agit pas de le sur-interpréter. Si le Président a obtenu, au second tour, une majorité du vote ouvrier, ce n’est pas parce que les prolos se sont subitement convertis au socialisme, mais parce qu’une partie des électeurs de Marine Le Pen ont voulu congédier Nicolas Sarkozy, les uns en choisissant Hollande du bout du bulletin, les autres en allant à la pêche ou en votant blanc. Or ceux-là ne se sont pas transformés en un jour. Les beaufs racistes, serrés dans leur « enclos », que décrivait éloquemment entre les deux tours un éditorial de Libération suintant le mépris de classe et la haine anti-peuple ne sont pas subitement devenus le 7 mai  des progressistes terra-noviens acquis au vote des étrangers.

En somme, en « virant » Sarkozy, la gauche a fait le plus facile. Reste le plus dur : convaincre cette France réticente, amochée et colère, que cette fois elle peut, non pas changer la vie, mais au moins inverser le cours déprimant de l’évolution du pays.

Autant dire que pour la France et pour le président qu’elle a choisi, l’épreuve de vérité, c’est maintenant. Elle se jouera sur deux fronts, économique et social d’une part, culturel et sociétal d’autre part.

Sur le plan économique, le test européen sera déterminant. Si Hollande le passe avec succès, en convainquant les autres Européens, et notamment les Allemands, de réorienter le cours de la construction européenne vers la croissance et les peuples plutôt que vers l’austérité et les marchés, alors il aura carte blanche sur tout le reste. Il entrera dans l’Histoire non pas comme le continuateur mais comme le contradicteur de Mitterrand et chacun s’inclinera. S’il échoue, il sera confronté aux limites qui sont depuis toujours celles de la gauche au gouvernement, mais en pire. Houspillé par une aile gauche qui ne manquera pas se rappeler à son bon souvenir, pressé par les marchés et ses partenaires européens de faire des réformes structurelles et de l’austérité, il ne lui restera, pour assurer la cohésion de sa « majorité »,  que les symboles qui ne mangent pas de pain, c’est-à-dire les réformes dites sociétales et « culturelles ».

Sur ce deuxième front, il devra alors composer avec la gauche identitaire, qui est le double inversé de la droite identitaire. Ne nous faisons pas d’illusion: si François Hollande s’avère aussi impuissant que ses prédécesseurs à enrayer la spirale de la désindustrialisation et du chômage, on peut compter sur la gauche sociétale, massivement représentée dans les médias, pour jouer les pousse-au-crime. Droit de vote des étrangers, charte des langues régionales et minoritaires, « mariage homosexuel » : toutes les mesures qui, depuis des années, sont les marqueurs identitaires d’une gauche sans projet commun car sans ancrage dans la société seront mises au premier plan pour servir d’écran de fumée. Une fois de plus, on tentera de camoufler la résignation devant l’ordre des choses derrière une audace de façade. Le problème, c’est qu’en dehors de quelques rédactions et de quelques associations subventionnées pour ça, personne ne croira à ce replâtrage.

Ce scénario-catastrophe, s’il devient une réalité, conduira inéluctablement au choc des identités. Aux « petits Blancs » et autres « souchiens » mobilisés par la droite identitaire, la gauche opposera les « minorités visibles » et la « diversité ». Ces termes galvaudés définissent un multiculturalisme normatif qui ne se contente pas d’observer les différences entre les individus, mais les essentialise et les érige en fondement du fameux « vivre-ensemble ». Cela revient à accorder la primauté au particulier, au spécifique, au singulier, là où il faudrait fabriquer du commun. C’est aller à rebours de l’héritage et de l’enseignement républicains qui définissent ce qu’est la France ; à rebours de ce qu’a annoncé le nouveau président alors candidat dans son discours du Bourget en janvier 2012.

À l’idée que l’espace politique et social est le résultat d’un projet commun, partagé même s’il est disputé et critiqué et peut-être même parce qu’il est disputé et critiqué – car l’Histoire ne peut être « une » −, les identitaires des deux bords opposent leur vision séparatrice. Sur fond d’identité ethnique et « raciale », de genre, d’orientation sexuelle, d’appartenance régionale ou religieuse, chaque camp met en scène sa vision différentialiste du monde, encourageant la croyance que chaque individu est doté d’une identité figée. Avec les identitaires de droite et de gauche, on ne peut pas être un citoyen libre de ses idées et de ses appartenances. On ne peut être ni républicain ni démocrate, seulement dominant ou dominé. Au final, on ne peut être que ce qu’on est et qu’on a toujours été.

Le droit de vote des étrangers aux élections locales est le point de rencontre des identitaires des deux bords. Pour comprendre ce qui se joue autour de cette proposition, il faut commencer par lever un malentendu. La fin de la campagne a donné l’impression que ce sujet était l’un des principaux enjeux de l’affrontement entre la droite et la gauche. En réalité, il devrait opposer les identitaires aux républicains. D’un côté, les tenants d’un droit du sang définissant les « vrais » Français et les partisans d’un droit de vote au rabais pour les étrangers conspirent pareillement – sans doute inconsciemment – à détruire le lien républicain entre nationalité et citoyenneté ; de l’autre côté, il y a tous ceux qui veulent que la porte nationale soit ouverte à tous les individus qui souhaitent vivre en France et devenir français, juste et pleinement français – car il n’y a qu’un type de Français, qu’on le soit depuis mille ans ou depuis un jour.

Dans la République, la seule identité commune, c’est la citoyenneté. Le reste n’est que littérature ou, disons, vie privée. La tâche que devraient s’assigner la gauche et la droite républicaines, c’est d’offrir à tous les citoyens français, ainsi qu’à tous ceux qui souhaitent, sous certaines conditions, le devenir, la possibilité de vivre, dans les mêmes termes, le contrat civique sur le territoire national.

Si les tenants de la politique identitaire gagnent le combat culturel à gauche, comme c’est le cas depuis des années, les tenants de l’identité à droite le gagneront aussi. En ce cas, Marine Le Pen et ses nouveaux amis obtiendront bien plus que 18% des voix en 2017.

Républicains, encore un effort, il ne reste que cinq ans !

17 réflexions sur “Contre le (faux) débat identitaire qui vient

  1. Merci pour cet article. Si je comprends bien votre pensée (je n’ai pas encore lu votre livre). Vous vous opposez au mouvement communautaire, tel qu’il est voulu par "Terra Nova". Vous considérez donc la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires ou le mariage et l’adoption par les couples homosexuels et par les célibataires (pour ce dernier point) comme brisant l’unité de notre pays ?

  2. Je suis contre la charte et aussi contre le droit de vote pour les raisons déjà longuement expliquées ici même (post précédent sur "la citoyenneté une et indivisible". Quant au communautarisme, sujet complexe, j’y ai consacré un livre en 2007 : Le Communautarisme. Mythes et réalités (Lignes de Repère).
    Concernant l’égalité des couples hétérosexuels et homosexuels devant le mariage, je suis pour. Ce qui pose problème c’est l’adoption d’enfants et plus tard la procréation assistée, car cela détruit la fiction juridique qui s’appuie sur la reproduction hétérosexuée. C’est aussi pourquoi je suis contre l’adoption par les célibataires qui elle, existe déjà.

  3. Peut-on dissocier véritablement mariage et adoption ? (en dehors de toute connotation religieuse), je n’en suis pas certain.

  4. Je ne pense pas non plus. Le mariage sans la possibilité d’adopter pour le couple marié n’a pas beaucoup de sens hors symbolique (et évidemment religion).

  5. Je trouve que ces sujets (sur la ratification de la charte, du droit de vote des étrangers aux élections locales comme le droit au mariage et à l’adoption aux couples homosexuels) ont, malheureusement, été éludés de la campagne présidentielle, alors qu’ils engagent le pays de manière durable. L’article écrit par le journaliste de "La Croix", Laurent de Boissieu, était d’ailleurs très utile (http://www.ipolitique.fr/archive/2012/05/02/francois-hollande-nicolas-sarkozy-principes-non-negociables.html)

  6. J’avoue rester interrogatif quant à votre classement d’autorité du FN de MLP du côté de la droite identitaire. L’exemple du droit du sang stricto sensu n’est pas il me semble l’option du FN. Il faudrait au surplus s’entendre sur ce que vous appelez le "droit du sang". Une suppression du droit du sol – programme du FN en 2012 – n’acte pas de fait une validation du droit du sang exclusif, puisque les naturalisations ne sont aucunement remises en cause. Mais surtout, le FN de MLP en reste à une définition de la citoyenneté qui ne fait aucunement référence à l’ethnie. La France de MLP est indiscutablement multiracial mais aucunement multiculturelle ; c’est-là la représentation parfaite de l’option républicaine française. La notion de droit du sang telle que vous semblez l’entendre est plus encore discréditée puisque être français n’a toujours rien à voir pour celle-ci, et c’est heureux, avec une dimension ethnique, biologique ou religieuse. L’identité française défendue par MLP est l’identité républicaine selon les références du républicanisme civique français. Je ne comprends plus dès lors cette classification de MLP du côté de ces identitaires qui eux, il me semble, récusent la citoyenneté sous cette forme républicaine que défend MLP. Il est ainsi naturelle que cette dernière soit la cible desdits identitaires lui reprochent son républicanisme. Vous confondez, enfin il me semble, une opposition de principe au droit du sol, sa récusation, avec la validation d’une citoyenneté définie selon la notion d’ethnie. A aucun moment MLP ne défend une autre citoyenneté que cette citoyenneté que défend, par exemple, le MRC.

  7. Article soulevant avec justesse ces évolutions parallèles des questions identitaires à gauche et à droite, et dans les deux cas des freins au collectif républicain. Ces questions "identitaires" montées en épingle lors des dernières présidentielles, remplaçant un vrai débat d’idées, paraissent d’abord être les signes de l’ignorance, voir du désintérêt des citoyens pour le fonctionnement démocratique et républicain. Sous le dernier mandat présidentiel, les questions de la circonscription d’une identité nationale fantasmée, l’accentuation du basculement d’une laïcité de rassemblement à une laïcité d’exclusion, cautionnés par une opinion publique très ignorante de ses fondamentaux républicains, sont en effet de mauvais signes. Vous le résumez très justement : "Dans la République, la seule identité commune, c’est la citoyenneté. Le reste n’est que littérature ou, disons, vie privée." Je rajouterais que l’Identité est un des meilleurs outils qui soit pour penser en raccourci, susciter des tensions, dissoudre les collectifs. Que tant qu’on ne considère pas les identités multiples que chacun de nous revêt ou croit revêtir à chaque instant, rendant ainsi caduque toute tentative de classification ou de taxinomies, que tant qu’on exigera pas de nos représentants élus qu’ils élèvent le débat d’idées au lieu de l’appauvrir, on ne peut pas mettre un œuvre un projet de société harmonieux. On critiquera autant qu’on veut les résultats des urnes, le suffrage universel donne -encore- un instantané de la société à un moment donné. Une société démocratique a toujours les élus qu’elle mérite.
    En lien à cette ample crise idéologique que nous traversons, la question économique a un rôle extrêmement important, dans cette inversion des valeurs, cette dilution du citoyen dans les "complexités macroéconomiques" faces auxquels le repliement sur soi constitue une réponse ; en cela, l’évocation des enjeux de la rencontre entre la Social-démocratie de M. Hollande et l’austérité prônée par "les marchés", et relayés par les instances européennes (certes pas le sujet principal de l’article), à voir et à lire ce qu’en pensent les hérauts décomplexés du libéralisme. (Dossier Fakir/La bas si j’y suis)
    http://www.dailymotion.com/video/xq7jpf_le-plan-de-bataille-des-financiers_news

  8. Donc si je vous comprends bien, F Hollande serait en partie en rupture avec Mitterrand mais pas avec Jospin, car l’acceptation de l’ouverture totale aux marchés avec l’enrobage des avancées sociétales (PACS, parité…) cela appartient à la synthèse entre les 2 premières gauches réalisée par Jospin (avec onction de R.Hue-Gayssot et D.Voynet). Mêmes causes mêmes effets: les prolos fâchés et pas fachos de nature retourneraient vite à leurs errements de 2002 s’ils venaient à être déçus. Cela se tient si l’on considère que la politique est une sorte de mécanique, ce qu’elle est souvent mais pas toujours.

  9. Ping : Législatives : l’OPA du Front national sur l’UMP a commencé « Gauche Populaire
  10. Très bon article qui explique bien quels sont les futurs grands enjeux idéologiques d’une gauche qui peut autant plaire que déplaire à une même personne en ce moment. Et quel meilleur moyen pour éviter la montée des extrêmes que de ne pas ignorer ces questions !

  11. J’ai presque fini votre livre. Sa lecture me donne beaucoup de plaisir.
    Ce que j’en retire immédiatement en tant que militant d’une section PS dans une ville moyenne: sortir du grand-écart entre parti de diplômés et exclus, enjambant les péri-urbains.

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