Université : la goutte d’eau qui met le feu aux poudres

Article publié sous une forme légèrement modifiée par lemonde.fr le 30 avril 2014

Avoir nommé à nouveau Madame Geneviève Fioraso à l’enseignement supérieur et à la recherche n’est pas seulement une erreur, politique, de la part du président de la République, c’est aussi une faute, lourde, profonde et durable qu’il commet à l’égard de l’ensemble de la communauté universitaire et de la recherche française.

Entendons-nous bien : il n’y a là rien de personnel envers Madame Fioraso, même si elle s’est montrée très souvent maladroite dans sa communication et condescendante envers « ses agents » depuis deux ans. Elle n’est en fait qu’un symbole, de plus, du manque de considération voire du mépris de toute une partie de la classe politique vis-à-vis de l’université ; et aujourd’hui, c’est un symbole de trop.

Le refus d’entendre le malaise universitaire

Alors que le rejet massif de la politique menée dans ce domaine sous le quinquennat précédent avait suscité espoir et adhésion en faveur de la candidature de François Hollande au sein du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche, la déception est au rendez-vous. Une déception qui se transforme en colère face à la reconduite de Madame Fioraso dans ses fonctions. Près de 8000 collègues ont signé en quelques jours une pétition pour dire leur exaspération.

Refuser de les entendre, et les provoquer même, alors qu’un tel mouvement n’est ni corporatiste ni entre les mains d’un groupe d’intérêt ou d’un syndicat, c’est refuser de voir la réalité. Celle-là même qui vient pourtant de se rappeler bruyamment au président de la République et à la majorité à l’occasion des élections municipales.

Aucune considération tactique ni aucun calcul politicien ne saurait prévaloir face à l’épuisement de tout un corps social. Oublier ce fait politique, brut, massif, est la meilleure manière non seulement de perdre une mais plusieurs élections.

L’université : un service public pour l’avenir

Les universitaires, les chercheurs, les personnels administratifs et techniques qui remplissent leur mission de service public dans des conditions qui ne cessent de se dégrader ne sont en effet pas une simple fraction d’un électorat que l’on aurait tort de penser comme nécessairement « acquis » parce que majoritairement « de gauche ». Un électorat que l’on pourrait donc traiter par-dessus la jambe, en faisant valoir aussi qu’il n’est pas si nombreux et donc pas si dangereux

Non, les personnels universitaires et de la recherche sont au premier rang de celles et ceux qui assurent l’avenir du pays, qui garantissent sa place économique, scientifique et culturelle dans un monde qui n’attend plus la France.

Les Ignorer et les mépriser ainsi, ouvertement et ostensiblement, c’est donc témoigner d’un provincialisme désastreux, d’une conception du monde et de la politique d’un autre temps, à l’heure même où le modèle universitaire – c’est-à-dire le lien étroit et institutionnalisé entre enseignement supérieur et recherche, entre masse étudiante et excellence scientifique – apparaît partout dans le monde comme celui de l’innovation et du dynamisme, qu’il s’agisse précisément d’économie, de science ou de culture !

Le mépris d’une élite formée hors de l’université

Ce manque de considération et ce mépris, réitérés de gouvernement en gouvernement, sont nourris par une profonde méconnaissance de la part de nombre de responsables politiques mais aussi économiques ou journalistiques pour une institution universitaire qui ne les a pas formés et qu’ils n’ont généralement pas fréquentée.

La coupure entre les universités et les grandes (et parfois les moins grandes…) écoles est bien connue. Ce qui l’est moins, c’est qu’une telle coupure a conduit depuis des décennies à isoler toute une partie de l’élite du pays de son principal système de formation supérieure, au point qu’elle finisse par l’ignorer totalement et le tenir pour quantité négligeable. Nous en payons aujourd’hui, chèrement, le prix, classement international après classement international, sans pour autant que notre pays se porte mieux (c’est un euphémisme !) que les autres.

Et c’est normal. Une élite qui assure ainsi, génération après génération, sa reproduction sociale et culturelle à l’abri de l’institution commune et générale qui accueille, elle, la grande masse des étudiants pour les former dans tous les domaines et qui produit l’essentiel de la recherche, peut difficilement comprendre et même entendre la société qu’elle prétend pourtant diriger.

La dégradation des conditions de l’exercice du métier universitaire

Le résultat de cette coupure a été délétère pour l’université et la recherche : sous-financement chronique des missions fondamentales de l’université (enseignement et recherche) ; mépris statutaire et symbolique pour les personnels qui y travaillent ; précarisation généralisée des jeunes doctorants qui entendent malgré tout se consacrer à ce beau métier ; dégradation des conditions pratiques de l’exercice de celui-ci… La liste est longue et connue des défauts du « système français ».

On peut y ajouter désormais les réformes entreprises à un rythme effréné depuis des années par les gouvernements qui se sont succédé, et les injonctions contradictoires qu’elles n’ont cessé de produire sur l’université : entre la nécessité d’accueillir tous les étudiants issus d’un système de formation secondaire lui-même dégradé, l’impératif de les faire toujours mieux réussir à la fois académiquement et professionnellement et l’imprécation à « l’excellence » de la recherche, de maintenir le pays parmi les meilleurs mondiaux.

Depuis 2007, avec la loi LRU, dite « de l’autonomie », mise en œuvre sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy et reprise sous celui de François Hollande sans qu’il y ait eu de changement, la situation n’a fait qu’empirer. L’université française est désormais menacée de mort, prise en étau entre les pires défauts de la bureaucratisation à l’âge de la pénurie de moyens et ceux de l’ouverture à la concurrence généralisée sans les outils ni les armes pour y faire face.

Bref, on comprendra qu’aujourd’hui, à l’université, dans la recherche, on n’en puisse plus ! L’heure est venue pour les pouvoirs publics, et pour la société française toute entière, d’entendre l’appel au secours de son université et de sa recherche. Demain, il sera trop tard.

2 réflexions au sujet de « Université : la goutte d’eau qui met le feu aux poudres »

  1. Laurent Bouvet se laisse entraîner par ses affects. Il est assez compréhensible et légitime, quand on est aux manettes gouvernementales, de ne pas tenir en grande estime le milieu universitaire. Celui-ci pêche par son irresponsabilité et son autisme. Le refus ultra-majoritaire chez la plupart des universitaires (de gauche, tentés par la radicalité, ou de droite, tentés par le conservatisme réac) du monde de l’entreprise, du marché et de la simple logique de la concurrence et de la compétition, conduit les enseignants et les représentants étudiants à diaboliser les questions de la sélection à l’entrée, de la hausse des droits d’inscription, de la rationalisation des formations fonction des débouchés… Bref, c’est l’ensemble de la question de l’inscription des formations universitaires dans le monde et l’économie réels qui sont niés par ce qui ressemble fort à du corporatisme et du sectarisme, càd le repli sur soi, sur des valeurs propres et décalées que l’on sacralise d’autant plus que le monde extérieur semble incertain et hostile.
    Prenons un exemple, non pas dans le domaine des lettres, de la sociologie ou de la psychologie, c’est trop facile, mais dans celui de l’aménagement, gestion des collectivités locale, urbanisme : sur la place rennaise, il y a actuellement une dizaine de masters dans cette filière proposés par les différents départements des deux universités de Rennes, alors que l’on sait que l’embauche dans ce secteur a été pléthorique depuis 25 ans et qu’elle va s’effondrer à très court terme et que la pyramide des âges va faire blocus pour les nouveaux entrants. Cette offre pléthorique et absurde en termes économiques et d’emplois ne s’explique que par l’existence de prés carrés pour des mandarins et des relais auprès de notables publics locaux auxquels ces mandarins sont affiliés. Et qui, dans la nouvelle université unifiée de Rennes, propose de réduire drastiquement ces formations et ces bataillons d’étudiants futurs chômeurs?
    Bref, les universitaires français, à la fois nostalgiques de la sacralité scolastique dont bénéficiait l’université dans un passé lointain et démagogues par leur valorisation de l’ouverture à tous et de la gratuité totale, constituent un groupe professionnel avec lequel il est à peu près impossible d’entrer en dialogue pour définir des réformes de structures afin d’améliorer les ressources, le fonctionnement et la pertinence socio-économique de l’enseignement supérieur. On comprend dès lors que la ministre se coupe de la base.

  2. Les deux modèles universitaires possibles, fondés soit sur un dirigisme étatique, soit sur l’autonomie et la concurrence des établissements, ont chacun des vices et des des vertus. L’entre-deux proposé depuis la loi LRU cumule les vices des deux systèmes, mais non ses vertus.
    Nos élites sont coupées des universités, et c’est un drame.

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