Le multiculturalisme n’est pas une politique

La tribune d’Alain Renaut, publiée dans Le Monde (14 janvier 2015) : « La France doit faire le choix d’un multiculturalisme tempéré » m’a fait bondir ! Le philosophe se fait l’apôtre d’un désarmement idéologique plus dangereux que jamais au moment même où l’on doit redoubler de vigilance et insister sur le commun, où l’on doit être encore plus républicain !

Voici une réponse, rapide, à son injonction, tirée de la conclusion de L’Insécurité culturelle que je viens de publier chez Fayard, livre dans lequel j’aborde largement cette question.

Le multiculturalisme est un fait social, et même un « fait social total » au sens de Marcel Mauss puisqu’il ne dépend ni du savant ni du politique pour être constitué, reconnu ou simplement constaté. La plupart des grandes sociétés contemporaines, dont la France bien évidemment, sont des sociétés multiculturelles, ouvertes aux échanges et aux influences, aux migrations et à toutes sortes de mutations culturelles. Ce multiculturalisme de fait ne revêt aucun caractère moral : il n’est ni bon ni mauvais.

Ainsi, par exemple, l’immigration qui alimente le caractère multiculturel d’une société peut-elle difficilement être considérée soit comme une « chance » soit comme une « menace ». Un tel faux débat est caractéristique d’une manière de penser et de voir la réalité aussi stérile que dangereuse. L’immigration entraîne certes des effets positifs et des effets négatifs en termes économiques, sociaux, culturels, etc. qu’il s’agit d’identifier le plus clairement possible, d’amplifier pour les premiers et de limiter pour les seconds, mais elle n’a, ou ne devrait avoir, aucun contenu moral ou normatif. Attribuer une valeur au multiculturalisme ou à l’immigration, c’est se résigner d’emblée à leur instrumentalisation politique que ce soit dans un sens ou dans l’autre.

Politiquement il est donc indispensable de favoriser un débat le plus ouvert et le mieux informé possible à propos de leurs effets plutôt que d’introduire, au détriment du pluralisme lui-même, une dimension morale ou normative préalable lorsqu’il s’agit de sujets de ce genre. L’insécurité culturelle et les manipulations politiques auxquelles elle donne lieu découlent très largement de ce décalage entre fait et norme de la part des différents acteurs politiques et sociaux (responsables partisans et militants, associations identitaires, institutions publiques nationales et internationales, entreprises, recherche en sciences sociales, etc.).

Ces acteurs, plus ou moins conscients des conséquences de ce qu’ils entreprennent, entendent faire du « fait multiculturel » le point de départ sinon unique du moins principal de revendications, de discours ou de politiques publiques, au détriment de toute autre considération, de nature économique et sociale notamment. En passant ainsi d’un multiculturalisme de fait à un multiculturalisme normatif, ils entrent dans ce que les anglo-saxons ont appelé identity politics (la politique de l’identité ou identitaire).

Une telle inclination nourrit l’insécurité culturelle en ce qu’elle met l’accent, publiquement et médiatiquement, sur les problématiques identitaires culturelles (ethno-raciales, de genre, d’orientation sexuelle, religieuses…) de certains groupes et de certains individus – que ce soit positivement ou négativement – plutôt que sur ce qui est commun à l’ensemble des citoyens, c’est-à-dire sur ce qui est proprement politique au sens de la délibération et du choix collectifs. S’il suit une telle pente, l’espace public peut très vite se résumer à une juxtaposition d’individualités et de minorités, définies avant tout par des identités culturelles essentialisées et radicalisées ; des individus et des minorités en conflit permanent pour la reconnaissance, par les autres ou par les institutions, de tel ou tel critère d’une identité qu’ils mettent en avant, et pour la redistribution de ressources subséquente.

Il ne s’agit plus dans ce cas ni de la lutte, nécessaire et utile, contre les discriminations subies à raison de tel critère d’identité ni de la poursuite du mouvement historique d’émancipation et d’égalisation des droits. Il s’agit de la mise en avant systématique de ce critère comme moyen unique et incontournable de toute relation sociale ou politique. Devenu surdéterminant, il efface le pluralisme identitaire inhérent à l’individu lui-même, puisque celui-ci est sommé de choisir entre ses différentes « appartenances ». Il doit décider ou on décice pour lui ce qui importe avant tout : son origine ethno-raciale, son genre, son orientation sexuelle, sa religion… Ceci amoindrit aussi le jeu du pluralisme dans la société en général, en obligeant chacun à se définir publiquement ainsi, à figer en quelque sorte son identité personnelle, à être vu et perçu uniquement pour telle ou telle raison par les autres ou par les politiques publiques.

La troisième voie, une nouvelle épine sur la rose sociale-démocrate ? (Texte de 2002)

Ce texte qui date de 2002 devait servir d’introduction à ma traduction de deux ouvrages de Anthony Giddens et Tony Blair, La Troisième voie, aux Editions du Seuil, parue en 2002. Il n’a jamais été publié en raison du veto ultime de l’éditeur – qui l’avait pourtant commandé et accepté afin de présenter à un public français cette thématique qui lui était à l’époque largement étrangère. Je n’ai jamais su la raison réelle de ce veto de la direction du Seuil alors même que le texte avait été mis en page. Il revêt aujourd’hui un caractère essentiellement historique même s’il peut encore éclairer certains débats en cours au sein de la social-démocratie européenne, et bien sûr au sein de la gauche française.

La large victoire travailliste aux élections générales britanniques de mai 1997 a donné un nouvel élan au débat intellectuel et politique européen sur l’avenir de la social-démocratie, alors même que celle-ci semblait avoir été emportée avec l’eau du bain communiste en 1989-1990. L’histoire avait d’ailleurs été déclarée « finie » par certains auteurs, prompts à enrôler Hegel et Kojève dans leur explication – et, pour beaucoup, leur désir – du triomphe d’un attelage libéral-capitaliste dont les années 1980 avaient célébré la vigueur, particulièrement dans les pays anglo-saxons[1].

Las, la décennie 1990 a vu triompher, électoralement au moins, des forces politiques se réclamant de la gauche et du centre gauche de l’échiquier politique. Leur principale caractéristique commune, nonobstant la grande variété de leurs héritages et de leurs approches, étant la volonté de rompre avec les dérives néolibérales des années 1980 sans toutefois verser dans les excès de la rhétorique marxisante des années 1960 et 1970 – appropriation collective des moyens de production, rupture avec le capitalisme, etc. – très en vogue au sein des partis socialistes et sociaux-démocrates, qui tentaient par là de faire pièce au communisme sur son propre terrain idéologique. Comme le rappelle Donald Sassoon, analyste éminent du néo-révisionnisme social-démocrate contemporain[2] : « En politique, comme en affaires ou en amour, prédire l’avenir est à la fois risqué et inévitable. Il y a dix ans, faiseurs d’opinions et gourous nous expliquaient que la gauche était morte ou moribonde. Aujourd’hui, elle est au pouvoir dans pas moins de douze pays de l’Union européenne, dont – pour la première fois dans l’histoire – les quatre principaux : Allemagne, France, Italie et Royaume-Uni. Et il y a une autre nouveauté. La nouvelle gauche européenne est davantage unie, plus cohérente et plus homogène qu’elle ne l’a jamais été »[3]. Libérée de l’hypothèque longtemps pesante du « socialisme réellement existant » et décomplexée par rapport à la « gestion de la contrainte en économie ouverte », la social-démocratie européenne des années 1990 s’est déclarée à la recherche d’une nouvelle voie pour le socialisme. C’est dans ce contexte que l’expression « troisième voie » a refait surface dans le débat politique, en provenance du Royaume-Uni[4].

Aujourd’hui, les gouvernements de gauche arrivés au pouvoir tout au long des années 1990 dans les pays européens achèvent pour la plupart leur premier mandat législatif – et pour certains leur second –, ce qui conduit aussi à s’interroger sur le bilan de l’action menée, et pour ce qui nous concerne ici, plus spécialement sur les résultats de la troisième voie britannique. La question se pose avec d’autant plus d’acuité que Tony Blair est, parmi les dirigeants sociaux-démocrates européens qui sont retournés devant les électeurs en 2001, le seul à l’avoir emporté : les défaites successives des sociaux-démocrates autrichiens puis italiens et danois, et l’annonce de temps électoraux difficiles en 2002 pour leurs homologues portugais, français, suédois et néerlandais – seul Gerhard Schröder soutenu par une nouvelle coalition rouge-verte à Berlin paraît aujourd’hui en mesure de s’imposer lors des élections générales dans les pays de l’Union qui y sont soumis en 2002.

Au moment où le constat de Donald Sassoon apparaît comme de moins en moins pertinent[5], l’interrogation sur la troisième voie et sur ce qu’elle suppose ou implique pour l’avenir de la social-démocratie en Europe peut enfin avoir lieu dans des conditions plus propices à un débat serein, loin des querelles déclenchées par les idéologues et les appareils politiques attachés à leur confort intellectuel et électoral. La période qui s’ouvre, moins propice aux sociaux-démocrates, pourrait ainsi être l’occasion d’une remise en question plus fondamentale de l’identité de la gauche en Europe mesurée à l’aune des aveuglements et des refus de débattre dont elle a été coutumière. Si aux victoires qui ont émaillé ces dernières années succèdent aujourd’hui et demain une série de défaites, les questions oubliées ou évacuées sur la pertinence des choix programmatiques et des alliances politiques notamment pourraient bien resurgir avec une force nouvelle, celle de l’urgente nécessité d’un aggiornamento trop longtemps différé. L’analyse de la troisième voie en tant qu’objet politique travaillé de manière inédite dans le Royaume-Uni des années 1990 ne serait alors plus si inutile qu’on a bien voulu le croire ou le faire croire au sein de la gauche française tout particulièrement.

Avant de donner à lire les textes eux-mêmes, une analyse du contexte, à la fois théorique et politique, dans lequel ils s’inscrivent est essentielle, notamment à l’attention d’un public français auquel les débats britanniques et, de manière plus générale, l’évolution récente de la pensée politique anglo-saxonne ne sont pas nécessairement familiers. Cette mise en scène vise aussi à combiner des dimensions souvent oubliées ou insuffisamment prises en considération dans les critiques qui ont été adressées, en France tout particulièrement, à la troisième voie. Elle entend ainsi non pas livrer une « interprétation » définitive de la troisième voie, dans ses versions Blair ou Giddens, mais plutôt un aperçu de ce que représente cet apport dans le débat sur la social-démocratie au soir du XXe siècle et à l’aube du XXIe[6].

De multiples « troisièmes voies »

On soulignera, pour mémoire, que le terme n’est ni original ni particulièrement éclairant, tant les significations qui lui ont été attachées tout au long du siècle sont nombreuses. Ainsi peut-on en relever au moins une demi-douzaine depuis les années 1920. Il fut utilisé tour à tour par les groupuscules puis les régimes fascistes dans différents pays européens pour témoigner de leur refus tant du régime soviétique que des démocraties occidentales ; en Angleterre même, par Harold MacMillan lorsqu’il réclamait un « capitalisme à visage humain » et une « Middle Way » dans les années 1930 ; par l’Internationale socialiste à la recherche d’une voie médiane entre communisme et capitalisme dans les années 1950 ; par les communistes réformateurs d’Europe de l’Est réclamant cette fois un « socialisme à visage humain » dans les années 1960 ; par le Verts allemands dans les années 1970 ou encore par les sociaux-démocrates suédois dans les années 1980. Bref, le terme n’est pas nouveau, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il est susceptible d’évoquer tout et son contraire[7].

On peut de la même manière reconnaître une sorte de sens commun social-démocrate, inhérent à l’ensemble des forces politiques qui se réclament de l’Internationale socialiste par exemple, qui voudrait qu’en étant social-démocrate ou socialiste[8], on chemine nécessairement, souvent sans en être tout à fait conscient, sur une troisième voie, puisque suivant le double refus de la logique libérale-capitaliste d’une part et du communisme de l’autre. Une bonne part de l’ironie actuelle avec laquelle la troisième voie prônée par Tony Blair au Royaume-Uni est accueillie par ses critiques, et de manière plus générale par les sociaux-démocrates continentaux, vient de ce sens commun qui veut que la troisième voie blairiste n’apporte rien de nouveau en termes de positionnement stratégique – alors même que son contenu et la manière dont il est promu provoquent de vifs débats. Ralf Dahrendorf, qui fût, notamment, le prédécesseur de Anthony Giddens à la direction de la London School of Economics, livre une version particulièrement cinglante de cette première approche critique de la troisième voie : « D’une manière générale, le projet de troisième voie a été présenté comme la combinaison d’une économie néolibérale et d’une politique sociale-démocrate. Or son caractère essentiel est plus implicite qu’explicite: il s’agit de son optimisme. J’appelle cela la ‘mondialisation plus’ : accepter les impératifs des marchés globaux en y ajoutant certains éléments clés de bien-être social. Ce sens de l’opportunité positif et orienté vers l’avenir de la troisième voie séduit d’abord ceux qui ne se sentent pas menacés, notamment la nouvelle « classe globale » des gens qui espèrent tirer profit des modifications intervenues dans les forces de production. En effet, la troisième voie n’est guère susceptible de susciter un mouvement de masse, même si elle a pu être utile pour remporter des élections. Il y a quelque chose d’élitiste dans le concept; et il ne peut élargir son audience qu’en recourant aux méthodes évangéliques de communication – à l’imitation de « télévangélistes », ces pasteurs américains démagogues qui prêchent à la télévision. S’assurer la collaboration de sorciers de la communication est donc indispensable à la troisième voie, tout comme le sont le style étrangement religieux de Tony Blair et les exposés brillants des théoriciens comme Anthony Giddens et Ulrich Beck. Les critiques glissent sur eux comme s’ils étaient revêtus d’une toile cirée faite d’un mélange de manque d’assurance et de dogmatisme »[9].

D’autres commentateurs, même s’ils apparaissent à divers titres comme plutôt proches de la démarche politique d’ensemble de la troisième voie ne se privent pas d’interroger son sens précis. Soit, comme pour Amitai Etzioni, considéré comme un des « inventeurs » de la troisième voie dans sa version clintonnienne au début des années 1990, autour du communautarisme notamment – cf. infra –, que « le débat sur la troisième voie ait été, jusqu’ici, un échec. La formation d’une philosophie distincte qui pourrait influencer la pratique politique d’un nouveau centre-gauche en reste à ses balbutiements (…) Il y a aussi beaucoup de confusion quant à la nature du projet lui-même. Est-ce que la troisième voie est une philosophie, une approche du management politique, ou un ensemble distinct de politiques publiques ? La faiblesse des liens établis entre ces trois dimensions est une des explications de l’échec évoqué ici. Pour ceux qui cherchent à aller plus loin dans la réforme sur des sujets tels que la santé, l’éducation ou le lien social local, l’absence de vision d’ensemble ne peut que décevoir leurs tentatives de construire une stratégie de long terme cohérente »[10]. Soit, pour Steven Lukes par exemple, et pour Stewart White qui reprend les arguments de ce dernier, parce que « en dépit des efforts récents fait pour clarifier le concept, la nature de la troisième voie reste fondamentalement vague et allusive. Ce n’est pas réellement un concept ou un idéologie, mais pour utiliser les termes de Steven Lukes, un espace défini par la rhétorique. Un espace défini à la fois en termes de valeurs et en termes de réceptivité à certains types d’instruments politiques. Mais cet espace est extensif, et assez étendu pour recouvrir un nombre important de divisions intellectuelles qui correspondent à des projets politiques potentiellement très différents. Certains de ces projets s’inscrivent clairement dans la continuité de la tradition du Labour d’une social-démocratie égalitaire. D’autres beaucoup moins »[11].

Face à cette incertitude, voire à la suspicion qui entoure l’appellation et l’objet même de la troisième voie, les textes présentés ici en traduction apportent un certain nombre de réponses[12]. Il s’agit d’ailleurs des premières qui soient aussi explicites et aussi clairement affichées à la fois par le Premier ministre britannique lui-même et par le principal théoricien du nouvel emploi du terme, Anthony Giddens. Ces réponses ont d’abord été publiées à l’automne 1998, à un moment où le besoin de « théoriser » la modernisation du Labour entreprise depuis 1994 par les blairistes et la pratique gouvernementale depuis mai 1997 se fait sentir. Il s’agit alors d’un moment à la fois paroxystique et synthétique de l’emploi du terme : la troisième voie devenant à la fois l’expression d’une politique gouvernementale, une stratégie de renouvellement de la gauche européenne, voire mondiale – Tony Blair prenant en quelque sorte le relais de Bill Clinton comme modernisateur de la gauche –, et l’annonce d’une nouvelle manière de comprendre la politique elle-même. Pour exprimer cette volonté de faire du neuf en se départissant des vieilles habitudes de la gauche et de la politique, il fallait un terme à la fois simple et évocateur. On signalera juste ici que cette rhétorique de la nouveauté s’est traduite par de très nombreuses expressions apparentées à la troisième voie – « centre radical », « nouveau centre »… –, ce qui a contribué à en brouiller le sens.

Il est difficile, compte-tenu de la faiblesse même du terme, et surtout du fait des débats qu’il a suscités, de ne pas s’arrêter, comme rapide préalable, à ce que l’on pourrait appeler la querelle des intentions, et dont on peut résumer le propos ainsi : la troisième voie est-elle une tentative véritable de renouveler la social-démocratie ou bien une simple entreprise rhétorique visant à masquer la conversion de la gauche européenne au néolibéralisme ? Et, plus précisément, l’intention des deux « auteurs » qui nous intéressent ici, Blair et Giddens, est-elle un aménagement de celui-ci ou une trahison de celle-là ? Sont-ils les apôtres ou les fossoyeurs de la gauche ? Cette querelle des intentions traverse l’ensemble des questions que l’on peut soulever à propos de la troisième voie et suscite une attention toute particulière, essentiellement critique, de ce côté-ci de la Manche où la description de la troisième voie apparaît souvent, au mieux, comme celle d’un « thatcherisme à visage humain »[13], au pire comme « normalisation néolibérale » ou encore « abdication généralisée »[14]. Il faut, symétriquement, se garder de tomber dans un enthousiasme béat face à ce nouvel objet politique comme cela a pu arriver à quelques responsables politiques français – notamment de droite – au lendemain du discours du Premier ministre britannique devant l’Assemblée nationale en 1998, par exemple[15].

Sans s’arrêter à ces (in)variations idéologiques bien connues du public français sur un sujet qui l’est pourtant beaucoup moins, on signalera simplement ici que la démarche adoptée dans cette présentation des textes de Blair et Giddens n’a pas pour objet de se préoccuper des intentions réelles ou supposées des auteurs – quelles soient considérées comme « bonnes » ou « mauvaises » au regard convictions des uns et des autres. Nous préférons renvoyer à leurs textes – et bien sûr pour Blair à son action politique –, tout en fournissant en guise d’introduction, comme on l’a dit, un certain nombre d’éléments de contextualisation de ceux-ci. Nous reprendrons d’ailleurs à notre compte la démarche décrite par John Crowley, en introduction de son ouvrage Sans épines, la rose, notamment lorsqu’il explique que « s’il y a incontestablement une ‘mode’ Blair, il faut se garder d’y réduire l’homme ou sa pensée. La forte charge idéologique du blairisme, son souci de théorisation, sa volonté de briser les moules politiques le mettent en rapport avec des interrogations fondamentales sur les rapports entre l’individu et la société, entre le dynamisme économique et la justice sociale, entre le progrès et la tradition, entre les valeurs et l’action politique. Quoi que l’on pense des réponses qu’apporte Blair – ou Giddens, ou Gray –, ce sont autant de questions auxquelles aucune pensée contemporaine sérieuse ne peut se soustraire »[16].

La troisième voie in situ

La réflexion sur la « troisième voie » telle qu’elle est conduite par Blair et Giddens doit avant tout être replacée dans son contexte historique et… géographique : c’est-à-dire une société britannique atteinte en profondeur par de longues années passées sous la domination idéologique et pratique du néolibéralisme – celui de Margaret Thatcher. En effet, si la gauche sociale-démocrate européenne, dans son ensemble, a compris dès le début des années 1980 que le néolibéralisme triomphant ne lui laissait plus beaucoup d’espace politique, en raison de la séduction de plus en plus forte qu’il exerçait sur les classes moyennes : baisse de la pression fiscale, accession à la propriété, retraites par capitalisation, développement du petit actionnariat, etc., elle n’a réagi en changeant les coordonnées de son programme politique qu’à partir du début des années 1990 : abandon des nationalisations, politique budgétaire rigoureuse, modération salariale, indépendance des banques centrales, réforme des régimes de protection sociale… Cet aggiornamento programmatique lui a permis de revenir peu à peu au pouvoir dans la plupart des pays de l’Union européenne. Elle a été aidée en cela, depuis le milieu des années 1990, par la rigidité de programmes néolibéraux de moins en moins adaptés à un monde en quête de régulation, économique, financière, juridique, sociale… comme en témoignent, entre autres, la « demande de droit » adressée par une « opinion publique » internationale naissante à une « communauté internationale » en gestation, les réactions aux crises financières d’Asie, de Russie et d’Amérique latine, ou encore les mobilisations sociales, variées, au niveau international ou local contre la mondialisation sous sa forme « libérale-capitaliste » – de Seattle à Gênes.

Face à ce changement de décor économique et social, les forces politiques conservatrices – britanniques en particulier – se sont montrées incapables de sortir de la nasse idéologique dans laquelle elles se sont peu à peu enfermées au cours des années 1980 et 1990 : un libéralisme économique toujours plus débridé doublé d’un conservatisme social toujours plus cadenassé[17]. Cette alchimie des droites européennes ne semble plus faire recette électoralement. Ainsi, comme le souligne la Fabian Society en introduction à la brochure de Tony Blair traduite dans ce volume : « L’élection (britannique) de 1997 a marqué la fin d’une longue période pendant laquelle l’idéologie de la “Nouvelle Droite” a dominé la vie publique. Au Royaume-Uni, comme à travers le monde, la crédibilité intellectuelle et la popularité du conservatisme néolibéral ont été mises en doute par son échec économique et social ». La gauche se voyant dès lors ouvrir un champ d’action nouveau.

Parmi les grands partis de la gauche sociale-démocrate européenne, c’est le Labour qui a réalisé le plus tôt et surtout qui a poussé le plus loin sa révolution programmatique, permettant d’acclimater les changements économiques et sociaux structurels auxquels sont désormais soumises les sociétés européennes. Sa longue période d’opposition (1979-1997) à un gouvernement qui a incarné plus que tout autre le néolibéralisme a en effet provoqué au Royaume-Uni, davantage qu’en Europe continentale, une prise de conscience politique déterminante par rapport aux nécessités électorales du moment : la reconquête du soutien des « classes montantes » issues des transformations de la stratification sociale dans les pays européens, nées elles-mêmes des bouleversements créés par la mondialisation de l’économie, la révolution des technologies de l’information et de la communication, ou encore l’individualisation des besoins de protection sociale notamment.

On notera simplement ici, sans refaire l’histoire de la transformation du Labour, que l’évolution dont le gouvernement de Tony Blair est aujourd’hui à la fois l’aboutissement et l’acteur principal, a commencé en amont de l’arrivée de celui-ci à la tête du Parti travailliste. La transition du Labour anglais vers sa version modernisée a commencé avant l’accession de Tony Blair à la tête du parti en 1994[18]. Au cours des années 1980, marquées par deux échecs électoraux face aux Conservateurs (1983 et 1987), le Parti travailliste britannique a engagé un long processus de rénovation idéologique. Ainsi, par exemple, le Labour se rallie-t-il à la construction européenne en 1988 sous la houlette de Neil Kinnock – aujourd’hui commissaire européen. En 1993, autre étape importante, le Parti travailliste adopte sous la direction de John Smith une formule de vote par tête qui réduit l’influence des « candidats syndicaux »[19].

Mais c’est Tony Blair en accédant à la tête du parti en 1994, après la mort brutale de John Smith, qui conduit le processus de rénovation à son terme en liquidant les reliquats de la « vieille idéologie » et en proposant un nouveau projet politique au pays, dans le but affiché de revenir au pouvoir le plus vite possible. L’étape la plus symbolique de son mandat comme chef du Parti dans l’opposition a été le double abandon de la définition du Labour comme parti exclusif des travailleurs – abandon de la vision classiste traditionnelle de la politique – et de la doctrine des nationalisations[20]. L’abandon en moins de dix-huit mois des clauses centrales de la « vieille idéologie » travailliste a laissé un vide théorique que Tony Blair a voulu combler là aussi le plus rapidement possible. L’affichage d’une démarche positive, partie intégrante de la nouvelle dynamique travailliste, imposait celui d’un nouveau projet. Un ensemble de propositions qui se dessinaient en creux depuis la fin des années 1980 ont alors pris forme entre 1995 et 1997 autour de l’idée d’une « reconstruction d’une idéologie moderne » au sein du Parti travailliste[21].

Giddens et Blair : le savant et le politique

D’un strict point de vue théorique, c’est Anthony Giddens qui, le premier, a posé les jalons de l’idée de « troisième voie » dans son acception contemporaine en proposant d’échapper à ce qu’il appelle des « modèles dépassés » : la social-démocratie telle qu’elle a été mise en place après la Seconde guerre mondiale – keynésianisme, économie mixte, domination de l’Etat sur la société civile, Etat-providence « du berceau à la tombe », égalitarisme… – et le néolibéralisme tel qu’il s’est développé dans les années 1980 – Etat minimal, économie de marché sans contraintes, assistance sociale réduite, politique de classe dans la redistribution des revenus…[22]. A ses yeux, ces deux grands modèles idéologiques ne sont plus adaptés aux données structurelles des sociétés contemporaines. Son ouvrage de 1994, Beyond Left and Right, marque d’ailleurs un moment pivot de son œuvre de sociologue entre l’étude des processus de modernisation – de leur temporalité notamment – des sociétés occidentales qui a alimenté ses principaux ouvrages et sa carrière « d’intellectuel en politique » poursuivie depuis, comme principal théoricien de la troisième voie, même si son incursion dans le champ politique repose sur une réflexion théorique préalable et non sur une simple théorisation de la pratique blairiste – qu’il précède d’ailleurs sur bien des points[23]. Les changements du monde contemporain : mondialisation des échanges, des cultures et des risques, développement des activités de service, nouvelle révolution technologique, individualisation du social, émancipation des femmes, montée des préoccupations écologiques… bref, tout ce qui pousse le monde vers le « postmatérialisme » ou le « postindustrialisme » rend caduques les réponses classiques – tout particulièrement celles des « systèmes politiques » traditionnels. Qu’il s’agisse de la réponse social-démocrate – selon lui, une régulation centralisée étendue des activités économiques et sociales – ou de la réponse néolibérale – une dérégulation économique et sociale par retrait de la puissance publique et la « marchandisation » du plus grand nombre d’activités humaines.

Social-démocratie

(vieille gauche européenne)Néolibéralisme

(nouvelle droite anglo-saxonne)Troisième voie

(centre radical)Politique de classe

(égalitarisme)Politique de classe

(inégalités naturelles)Politique interclassiste

(inégalités justes, équité)Economie mixte classiqueEconomie de marché« Nouvelle économie »

(régulation du marché)Corporatisme

Etat > société civileEtat minimalDémocratisation de l’Etat

Société civile activeInternationalismeNationalisme

Libre-échangismeIdentité nationale renouvelée

CosmopolitismeEtat-Providence

(du berceau à la tombe)Assistance sociale minimale

Assurance privéeEtat investisseur social

(formation, capital humain…)Jospin, Lafontaine, Gonzalès, Benn, KinnockConservateurs anglais, Républicains américains, Madelin, AznarBlair, Clinton, Veltroni, Schröder, Kok, Gutteres

Tableau récapitulatif d’après A. Giddens, « After the left’s paralysis », New Statesman, May 1st, 1998.

S’il reprend dans La troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie sa double critique à l’égard des modèles social-démocrate et néolibéral, il infléchit néanmoins nettement sa conclusion quant à la « route radicale » que devrait suivre le « nouveau centre » politique qu’il appelle de ses vœux. En effet, tout en continuant de défendre l’idée que le débat droite-gauche n’est plus susceptible d’apporter des réponses aux questions qui se posent désormais aux sociétés contemporaines : globalisation de l’économie, montée de l’individualisme, étiolement du politique et de son pouvoir sur le monde, développement des risques nés du progrès scientifique et technologique…, il plaide néanmoins clairement pour une rénovation de la social-démocratie, et non plus pour un « après » des idéologies plus rhétorique que pratique.

Cette volonté de s’inscrire dans un cadre de débat commun avec les gauches modérées européennes est clairement perceptible dans le plaidoyer de Blair en faveur d’une troisième voie progressiste : « La troisième voie est fondée sur les valeurs qui ont guidé la politique progressiste depuis plus d’un siècle – démocratie, liberté, justice, obligation mutuelle et internationalisme ». Mais la troisième voie apparaît également comme une troisième voie au sein de la gauche : « Le débat au sein de la gauche a été dominé par deux positions insatisfaisantes. La gauche fondamentaliste a fait de la nationalisation et du contrôle étatique une fin en soi, transformant un progrès politique en idéologie. Le radicalisme était alors évalué à l’aune du degré de propriété et de dépense publiques. A l’opposé, la gauche modérée acceptait trop souvent cette orientation fondamentale tout en se prononçant en faveur d’une allure plus modérée dans les changement ou en ignorant tout simplement le monde des idées »[24]. Avec la troisième voie, il s’agit pour Blair, comme pour Giddens d’ailleurs, d’en finir aussi avec le clivage classique de la gauche européenne, entre révolutionnaires et réformistes ; la troisième voie se veut également une tentative de dépassement des vieilles habitudes… de la gauche européenne elle-même.

Si l’on présente ici la troisième voie telle qu’exposée alternativement par Blair et Giddens, il est important de noter qu’ils ne sont pas eux-mêmes toujours entièrement d’accord sur ce qu’elle signifie et suppose, politiquement. Et si Giddens est souvent présenté comme le « gourou » de Blair – ne serait-ce que dans la brève notice biographique placée en rabat de la couverture de son ouvrage de 1998 –, il est utile de signaler d’ores et déjà les différences les plus frappantes qui apparaissent à la lecture de leurs textes. Il ne s’agit pas, bien entendu, de différences essentielles, mais de plutôt de sensibilité qui débouchent en particulier sur deux visions du renouveau politique induit par la troisième voie. Blair apparaissant davantage comme un « moraliste social » et Giddens comme un « post-traditionaliste »[25]. S’ils s’accordent sur les changements à l’œuvre dans le monde, et les transformations sociales induites : de la mondialisation à l’individualisme croissant – cf. infra –, Giddens insiste davantage sur les questions d’environnement et sur celles qui sont liées à la notion de risque. L’épisode de la crise de la vache folle, par exemple, témoigne du fossé qui sépare encore l’intellectuel – le savant… – du politique, malgré le rapprochement entre les deux optiques que suppose l’idée même de troisième voie[26] : là où l’un, Blair, s’efforce de sauver l’élevage bovin anglais, l’autre, Giddens, dialogue sur la notion de risque avec les autres spécialistes européens de la question, qu’il s’agisse de Ulrich Beck ou de François Ewald[27].

De la même manière, Giddens insiste sur l’idée de « gouvernance » au niveau international, reprenant notamment les idées développées par David Held[28], alors que Blair met davantage l’accent sur la nécessité d’accepter et de s’adapter à l’économie de marché mondiale telle qu’elle se développe aujourd’hui[29]. Il n’y a guère aux yeux de Blair que l’espace européen qui rende possible une coordination politique, et encore de manière interétatique, comme en témoigne la préférence affichée par le Premier ministre britannique pour le développement de contacts bilatéraux avec ses homologues européens – avec Lionel Jospin pour la politique de défense à Saint-Malo en décembre 1998, avec José-Maria Aznar pour la politique sociale depuis le début 1999, avec Gerhard Schröder pour les questions économiques en juin 1999…[30] – plutôt que l’action au sein des institutions européennes – comme en témoigne le faible bilan de la présidence britannique de l’Union européenne au premier semestre 1998.

Une autre différence d’approche peut encore être soulignée. Elle tient à la manière respective dont Blair et Giddens analysent la montée en puissance de l’individualisme dans les sociétés contemporaines – phénomène qu’ils mettent tous les deux en avant comme un des éléments de contexte essentiel de la troisième voie. Pour Giddens, la prégnance de l’individualisme ne peut être attribuée à la « décennie néolibérale » (les années 1980), il s’agit d’un phénomène bien plus profond qui tient à la déstabilisation de la société traditionnelle depuis les années 1960 : « le nouvel individualisme est associé au recul de la tradition et de la coutume dans nos vies ; c’est-à-dire à un phénomène qui vient de l’impact de la mondialisation au sens large, davantage que de l’influence des marchés. L’Etat-providence joue son rôle : mises en place sous l’égide du collectivisme, les institutions de l’Etat-providence aident les individus à se libérer de certaines des contraintes du passé. Plutôt que de voir notre époque comme celle de la décadence morale, il s’agit plutôt de la comprendre comme celle d’une transition morale »[31]. Il s’appuie d’ailleurs sur Ulrich Beck qui nous dit-il a observé que le nouvel individualisme n’est réductible «ni au thatcherisme, ni à l’individualisme marchand, ni à l’atomisation. Au contraire, il correspond à un ‘individualisme institutionnalisé’. La plupart des droits et créances de l’Etat-providence, par exemple, sont destinés aux individus plutôt qu’aux familles. Dans de nombreux cas, ils présupposent l’emploi. L’emploi à son tour implique l’éducation, et tous les deux présupposent la mobilité. Toutes ces exigences poussent les gens à se constituer comme individus : à se projeter, se comprendre et se décrire comme individus »[32]. Pour Blair, en revanche, l’individualisme vient de l’égoïsme économique fondamental défendu par les néolibéraux et du déclin moral que connaissent les sociétés occidentales du fait de l’hédonisme notamment – ce qui le conduit à une position moralisatrice, qualifiée d’autoritaire, voire d’antilibérale par certains libéraux[33]. Cette différence d’analyse implique des réponses sensiblement différentes. Alors que pour Giddens une citoyenneté active et participative peut pallier la montée en puissance de l’indifférence de l’individu au sort commun, pour Blair l’individualisme doit être combattu par l’accent mis sur les notions de devoir, de responsabilité et de communauté, toutes considérées dans leur acception morale. La famille, l’école, la communauté locale, les institutions sociales… doivent toutes agir moralement afin de combattre l’inéluctable force centrifuge et individualiste de l’économie de marché. C’est sans doute sur ce point que la distinction évoquée plus haut entre un Blair « moraliste social » et un Giddens « post-traditionaliste » s’applique le mieux.

On peut enfin observer que les deux auteurs divergent dans la définition même du cadre politique d’ensemble de la troisième voie. Giddens insiste sur les nouvelles aspirations – dans le sens post-matérialiste de Ronald Inglehart notamment[34] – davantage centrées sur la qualité de la vie et la sécurité, sous toutes ses formes : il utilise ainsi les expressions de « life politics » (politique de la vie) et « sub politics » (sous-politique ou infra-politique, autre expression empruntée à Ulrich Beck) qui désignent en même temps que la forme que prennent les revendications appuyées sur ces nouvelles aspirations, une perspective pour l’action politique – et pour la forme même de l’organisation du champ politique[35]. A côté, en appui de la politique traditionnelle (partis, élections…), cette infra-politique devrait pouvoir trouver sa place, notamment en faisant éclater les frontières droite-gauche habituelles, du simple fait qu’elle renvoie à des sujets (les risques environnementaux, alimentaires ou de santé publique…) qui ne rentrent plus dans le cadre du clivage politique classique, puisqu’ils concernent tout un chacun dans les sociétés contemporaines. Pour Blair en revanche, tout cela reste secondaire par rapport à une conception classique de l’action politique. Il y a finalement peu de choses dans les propos théoriques et dans la politique de Blair qui réponde directement aux aspirations de ces mouvements sociaux contemporains ; comme le notent Stephen Driver et Luke Martell : « les programmes de démocratisation du New Labour concernent le gouvernement lui-même et ne vont pas au-delà du gouvernement. Lorsque Blair parle du besoin d’une ‘société civile forte’ et de ‘d’activisme civique’, ce n’est pas l’ensemble des mouvements sociaux qu’il a à l’esprit. C’est plutôt le fait que les individus remplissent leurs responsabilités comme parents, que les criminels endossent leur responsabilité individuelle, et le rôle tant des institutions établies du secteur associatif que des familles»[36].

Reste alors l’opposition entre théorie et pratique ; entre le grand professeur de sociologie intronisé intellectuel officiel de la troisième voie – à la manière des intellectuels organiques d’autrefois – et le dirigeant politique devenu homme d’Etat par son sens de l’équilibre entre rhétorique modernisatrice et action politique traditionnelle. Il s’agit là d’une vision certes utile, et nous l’avons nous-mêmes déjà utilisée plus haut, mais simplificatrice. Notamment à propos de Blair qui s’il se définit lui-même comme un « pragmatique avec des valeurs » et rejette la théorie comme synonyme d’idéologie : « Mon éducation m’a conduit à forger mes idées à partir de ce que j’observais autour de moi, de mes lectures, de mes échanges avec mes amis et mes collègues – en d’autres termes à étudier la réalité plutôt que la théorie »[37], n’en est pas moins un des dirigeants politiques actuels qui est allé le plus loin dans la théorisation, sous son nom, de sa pratique politique. Le texte traduit en postface du présent volume témoignant de cette appropriation théorique de la troisième voie par exemple. Et même si certains défendent de manière convaincante que Tony Blair est tout sauf un théoricien, comme David Marquand : « alors que Mme Thatcher avait bâti ou, en tout cas, avait développé un projet idéologique d’envergure, au service duquel elle avait mobilisé son impressionnante batterie de pouvoir personnel et institutionnel, Blair est aussi dénué d’engagements idéologiques qu’il est possible de l’être pour un dirigeant politique. Il a de très fortes convictions religieuses. Il est en effet sans doute le chrétien le plus convaincu qui ait occupé le 10 Downing Street depuis Gladstone au siècle dernier. c’est un technicien politique qui a totalement confiance en lui. Au-delà, il est ambitieux, dur, intelligent, charismatique, plein de bonnes intentions et surtout, c’est un technicien politique qui a totalement confiance en lui-même et se sent plus à l’aise avec les détails qu’avec les idées générales. Certes, il manifeste un penchant très fort, et à première vue surprenant, pour le flirt doctrinal (…) Mais ces différents flirts ont plus à voir avec la nécessité de se différencier qu’avec l’idéologie. C’est en partie le cas pour la troisième voie, qui n’est pas tant une nouvelle idéologie qu’une tentative de démontrer que les idéologies sont mortes. Comme Blair l’expliquait lui-même dans son programme électoral de 1997 : ‘ce qui compte, c’est ce qui marche’. Si ce qui marche aujourd’hui est contradictoire avec ce qui marchait hier et ce qui marchera demain, tant pis pour la cohérence idéologique »[38], nous serons plutôt en accord avec John Crowley lorsqu’il avance que s’il est effectivement impossible de « désigner le blairisme comme la mise en œuvre d’un schéma théorique. Il s’agit bien d’un projet politique : la recherche d’un centre qui ne se réduise pas à la non-gauche et à la non-droite, et qui soit dynamique plutôt qu’immobile. Or, la forme même de cette démarche interdit qu’elle soit purement tactique (…) Le centrisme tel que Blair le conçoit, susceptible de redéfinir un paysage politique en fondant une coalition majoritaire radicalement neuve, appelle ainsi de grandes idées qui lui donnent un sens et le préservent de l’opportunisme »[39].

S’il est donc bien difficile de réduire la troisième voie à une pure pratique politique – ou à son habillage rhétorique, pourtant très élaboré –, il n’est pas moins risqué de la cantonner à la théorisation de la pratique blairiste, car on se prive alors de l’essentiel : prendre au sérieux les questions soulevées, et surtout manquer les efforts réalisés pour penser ces questions. Une des grandes habilités de Blair ayant été de mobiliser autour de lui, soit directement, comme Giddens, soit par l’intermédiaire de boîte à idées, les ressources intellectuelles qui s’efforcent de penser les transformations à l’œuvre aujourd’hui dans les sociétés contemporaines. Qu’il l’ait fait pour des raisons purement instrumentales ou par conviction profonde quant à la nécessité de réintroduire l’activité intellectuelle en politique importe, finalement, peu.

Les nouveaux entrepreneurs de la pensée travailliste

Blair a, dès son arrivée à la tête du Parti travailliste en 1994, sollicité un certain nombre de personnalités intellectuelles reconnues tout en confiant à de jeunes diplômés des grandes universités britanniques (Oxford, Cambridge, Londres, LSE), la responsabilité d’une réflexion d’ensemble, portant à la fois sur l’identité de la gauche et les contours programmatiques du New Labour, sur les évolutions structurelles de la société britannique et sur les grands problèmes contemporains[40].

Cet effort a touché aussi bien les officines intellectuelles traditionnelles du Parti, comme l’Iinstitute for Public Policy Research (IPPR), que des personnalités indépendantes (universitaires notamment), en passant par la création de nouvelles passerelles, se réclamant directement de Blair, entre monde des idées et monde politique, telles que Demos. Dans cette nébuleuse dont l’organisation a pu paraître calquée sur la stratégie intellectuelle de Margaret Thatcher dans les années 1970 – en particulier par rapport aux think tanks où s’est construite la pensée néolibérale[41] – ont été élaborées les principales idées qui forment le corpus de la troisième voie. Une nouvelle catégorie d’intellectuels a ainsi fait son apparition, depuis le début des années 1990, dans la mouvance du Labour ; intellectuels dont le profil s’apparente davantage à celui de leurs confrères américains qu’à celui des inspirateurs classiques des pro­grammes du parti – dont Tony Benn fut le dernier grand exemple. Ce réseau est composé de petits groupes formés avec l’objectif précis de refonder la pensée de la gauche anglaise, d’institutions plus anciennes qui se sont trans­formées en lieux d’inspiration du blairisme et, enfin, de liens étroits avec les cousins du Parti démocrate. Cette effervescence iconoclaste souhaitée par Blair dans la définition du New Labour a d’ailleurs été confirmée en 1997 par l’entrée dans les cabinets ministériels de plusieurs membres des groupes de réflexion formés autour du parti, vidant ceux-ci d’une bonne part de leur substance, et intronisant la Policy Unit de Downing Street comme le think tank officiel du Premier ministre, contrôlant sous la houlette de son directeur, David Miliband, les autres groupes : IPPR, Demos, Foreign Policy Centre, Fabian Society…

Demos a été, surtout jusqu’en 1997-1998, le plus caractéristique des nouveaux outils intellectuels de la nébuleuse blairiste : il est même devenu, en quelques années, le symbole de la nouvelle pensée travailliste. Cette image doit beaucoup à la personnalité de son fondateur, Geoff Mulgan, désormais conseiller de Tony Blair à la Policy Unit de Downing Street. Mulgan explique dans Why Demos?, manifeste fondateur du groupe publié en 1993, que les institutions parlementaires et partisanes classiques ne sont plus capables de répondre aux mutations économiques, sociales, culturelles et tech­nologiques qui animent les sociétés contemporaines. Demos veut pallier cette carence en produisant des idées en dehors des canaux habituels de la politique. L’une des caractéris­tiques les plus frappantes des travaux menés en son sein tient à l’accent mis sur des thèmes « innovants » tels que la complexité, la différence, le plura­lisme, le « post-idéologique », la culture, la « connexion »… Il s’agit essentiellement de concepts globaux, jonglant avec les tendances économiques, culturelles, managériales… de l’époque, à l’intérieur desquels il est difficile de distinguer des propositions politiques précises. Demos s’est notamment spécialisé dans la critique des grands récits et des grandes doc­trines politiques ou économiques pour prôner la richesse de la dif­férence et de la complexité, de l’incertain et de l’insaisissable ! Là où cette activité bouillonnante est plus intéressante, c’est lorsqu’elle nous livre des renseignements sur la stratégie d’ensemble qui sous-tend cette nouvelle manière de « penser » la politique. Pour Mulgan, par exemple, la défaite subie par la pensée socialiste est due à son insensibilité aux changements de la société, à un retard d’analyse et au refus des nouvelles tendances intellectuelles. Ainsi Demos a-t-il contribué à l’élaboration du nouveau discours sur la « responsabilité » et sur le « rôle des gouvernants » : ceux-ci par­ticipant d’une pédagogie de la responsabilité comme thérapie à la complexité et à la globalisation du monde. Face à un monde globalisé, « interconnecté », aux repères flous, dans lequel les gouvernants n’ont plus la maîtrise souveraine ni de leur politique économique ni des conditions de leur sécurité, « le meilleur service qu’ils puissent rendre à leurs citoyens est d’aider (les gouvernés) à être plus forts, plus responsables, plus aptes à prendre des décisions et à comprendre le monde dans lequel ils vivent. Ce qui signifie leur donner les moyens d’être employables : l’habitude de la discipline et de la flexibilité, de la créativité et de l’adaptation, la capacité à parler plusieurs langues et à travailler avec différentes technologies »[42]. Au-delà, ce que Mulgan appelle l’interconnexion mondiale révèle les limites de l’exercice classique du pouvoir politique et de ceux qui en font profession, et qui sont à la fois mal préparés et « sur-idéologisés ». Les responsables politiques classiques ne soutenant pas la comparaison avec les décideurs écono­miques et les meilleurs éléments des organisations non gouverne­mentales, tant en ce qui concerne leur capacité de concentration sur l’essentiel, leur capacité gestionnaire que leur connaissance d’eux-mêmes[43]. Pleinement soutenu par Blair, Mulgan et Demos ont pu attiré un ensemble d’intellectuels, de journalistes, de dirigeants économiques et d’universitaires, qui ont accepté de travailler selon la logique rénovatrice de Demos. On peut noter, parmi eux, aussi bien le philosophe libéral John Gray, le diplomate Robert Cooper, que le consultant d’entreprise Bob Tyrell ou le sociologue Zygmunt Bauman. Les travaux de Demos se réclament également d’Amitai Etzioni, du philosophe conservateur Roger Scruton ou de l’éco­nomiste néolibéral Sir Samuel Brittan.

A côté du réseau des think tanks proprement blairistes – souvent liés entre eux par l’appartenance multiple de leurs membres et désormais par le contrôle direct exercé par Downing Street –, des institutions éta­blies jouent également un rôle important dans la diffusion ou dans l’élaboration intellectuelle de la troisième voie – telles que la Fabian Society ou la London School of Economics. Cette dernière, établissement d’élite du système universitaire anglais, abrite aujourd’hui, sous l’impulsion de son directeur depuis 1997, Anthony Giddens, un ensemble d’universitaires venus essentiellement des pays anglo-saxons – économistes, politistes, historiens, sociologues, philosophes… –, prêts à alimenter la réflexion sur la troisième voie. On peut citer parmi d’autres : John Gray, Stephen Nitchell, Richard Layard, Linda Colley[44].

La piste américaine

La troisième voie contemporaine plonge également ses racines dans le riche terreau américain des New Democrats, les nouveaux démocrates, dont Bill Clinton a été l’incarnation par excellence dans les années 1990. Les New Democrats sont en fait un groupe d’élus américains – fédéraux et locaux – unis par la volonté de réformer le programme et la stratégie du Parti démocrate mis à mal par la « révolution conservatrice » de Ronald Reagan dans les années 1980. Il s’agissait pour les New Democrats, réunis au sein d’une organisation : le Democractic Leadership Council de sortir de l’alternative entre « le réflexe de défense par la gauche des statu quo bureaucratiques et la tendance destructrice de la droite à démanteler l’Etat »[45]. Les New Democrats peuvent ainsi être tenus pour les véritables inventeurs de la troisième voie dans la version présentée ici. La connexion entre les promoteurs de la troisième voie d’un côté de l’Atlantique à l’autre s’est effectuée essentiellement par l’intermédiaire des conseillers les plus proches de Bill Clinton et de Tony Blair. Ces derniers ont d’ailleurs puisé non seulement quelques idées reprises Outre-Manche qu’il s’agisse de politique fiscale ou sociale, mais aussi un sens de la formule et une rhétorique qui frappe dès lors qu’on lit en parallèle les documents issus du DLC par exemple et ceux produits entre 1993 et 1997 par les think tanks proches de Tony Blair (Demos, IPPR…).

Le lien économique et diplomatique privilégié traditionnel entre Londres et Washington[46] est devenu, dans cette perspective, le pivot de l’effort intellectuel pour tenter de penser ensemble ce à quoi pourrait ressembler la gauche mondiale au XXIe siècle. Les projets New Democrat de Clinton et New Labour de Blair procèdent en effet d’une conception commune de la politique : « le cœur de la pensée ND et NL est une perspective cognitive partagée qui voit l’essence du raisonnement moral comme l’intégration de biens sociaux également nécessaires plutôt que comme un processus de choix entre ceux-ci. Le caractère attractif de ce modèle vient, avant tout, de son accord profond avec la raison, mais également de sa relation avec la manière habituelle de penser des citoyens américains et britanniques. Le public, si ce n’est la plupart des élites qui le dirigent, veut voir les valeurs d’ordre, d’égalité et de liberté intégrées, et il rechigne devant les idéologies qui lui demande de soutenir l’une d’entre elles à l’exception des autres ».[47]

Les analogies entre les approches politiques de Clinton et de Blair ne s’arrêtent pas à cette vision commune ni au fait qu’ils sont arrivés tous les deux au pouvoir après une longue période dominée par leurs adversaires politiques ­– des adversaires qui ont entretenu eux mêmes des liens étroits sur le plan idéologique. Les réunions régulières qui regroupent les principaux conseillers des deux responsables – dont la première du genre s’est tenue autour d’un « Progressive Agenda » en novembre 1997 en Angleterre – sont un autre exemple de relations plus profondes qui unissent les deux approches et conduisent à une véritable convergence de vue sur de nombreux sujets, au premier rang desquels se situe les politiques économique et sociale. Il en va ainsi de l’accent mis sur la stabilité macro-économique, sur la prudence fiscale, sur le maintien d’un taux d’inflation faible, sur la réforme des systèmes de protection sociale dans le sens du workfare, sur la politique du salaire minimum et le développement du Earned-Income Tax Credit (EITC)[48] pour encourager les travailleurs pauvres ; les grands axes de la politique économique et sociale sont les mêmes pour les deux équipes.

Des liens étroits ont été tissés dans le passé entre certains membres des deux équipes, Geoff Mulgan comme David Miliband, membres de la Policy Unit de Blair et têtes chercheuses de la troisième voie, ont étudié au MIT (Massachussetts Institute of Technology). Ed Balls, le conseiller principal de Gordon Brown, Chancelier de l’Echiquier, a passé deux ans à Harvard à la fin des années 1980. C’est à travers lui que l’on peut déceler le plus aisément l’influence américaine en matière de politique économique — Balls a notamment rencontré Larry Summers, Lawrence Katz et Robert Reich qui ont fait ou font partie de l’équipe de Clinton et qui sont devenus ses maîtres à penser en économie[49]. Derrière la décision de Gordon Brown de donner une plus grande indépendance à la Banque d’Angleterre, on peut également déceler l’influence de Larry Summers qui a démontré dans ses travaux des années 1980 qu’une banque centrale indépendante dans un pays riche fonctionnait mieux qu’une banque dépendante du gouvernement – ce qu’il a vu confirmer depuis en participant à l’administration Clinton, au Secrétariat au Trésor.

En dehors de la politique économique et sociale stricto sensu, certains universitaires américains, proches de la première administration Clinton notamment – tels que Benjamin Barber ou Amitai Etzioni – ont eu une influence notable sur les thèmes et les slogans adoptés par Tony Blair dès sont arrivée à la tête du Parti travailliste en 1994. Ainsi, par exemple, la tradition communautariste anglaise a-t-elle trouvé dans l’idée de « communauté responsable » défendue par Etzioni un moyen de régénération et de modernisation – cf. infra[50].

Répondre aux bouleversements de l’ordre du monde

Tous les forces intellectuelles mobilisées autour de la troisième voie participent en fait à une entreprise qui se présente largement comme une « relecture » du monde. Elle apparaît est en effet comme une réponse – en fait comme la seule véritablement valable et opératoire suite à l’échec des précédentes – aux transformations que subissent actuellement les sociétés modernes. Il s’agit d’une analyse qui se situe nettement en amont de l’action politique en faisant appel à des ressources théoriques venues de divers horizons, comme on l’a vu. Cette analyse sous-tend la rhétorique et une partie de l’action blairiste, même si c’est sous des formes atténuées, ou de compromis avec la réalité politique d’une société britannique qui n’obéit pas encore totalement à la vision moderniste, dynamique et enthousiaste des brochures de Demos. La caractéristique la mieux partagée par tous les entrepreneurs intellectuels de la troisième voie est certainement cette volonté de se situer dans le changement, au cœur des bouleversements de l’ordre du monde, dans l’œil du cyclone de la transformation des sociétés contemporaines, soumises à des courants violents.

Le point de départ de la « politique de la troisième voie » est la prise en compte des transformations dues à la mondialisation, dans la double perspective d’une adaptation à ses exigences et d’une tentative de régulation face aux risques qu’elle engendre. Giddens est sans doute l’auteur qui a le plus insisté sur ce point en forgeant le cœur de sa conception de la troisième voie à partir du croisement de travaux des sciences sociales de différentes origines : les approches transnationalistes des relations internationales, économiques, sociales… – issues des travaux de David Held, Ethan Kapstein ou Kenichi Ohmae notamment[51] – , les approches post-matérialistes de la sociologie – Ronald Inglehart et Ulrich Beck déjà cités – et en poussant plus avant sa propre approche de la modernité comme processus dynamique quasi-infini – cf. supra. Giddens présente ainsi sa vision de la mondialisation comme un ensemble de processus nouveaux, souvent irréductibles aux expériences passées, et en tout cas comme un cadre inédit dans lequel vont devoir se repérer Etats et citoyens : « La fin de l’ère bipolaire, lié à l’impact de la globalisation, a radicalement transformé la nature de la souveraineté des Etats. On doit insister sur le fait que la globalisation, ce n’est pas l’internationalisation. Il ne s’agit pas seulement de liens plus étroits entre les nations, mais des processus, tels que l’émergence d’une société civile mondiale, qui traverse les frontières nationales. Les Etats qui font face à des dangers et des risques plutôt qu’à des ennemis, n’ont plus besoin de voir le monde dans les termes du paradigme réaliste – ‘réalisme’ est d’ailleurs un mauvais terme dans la mesure où ce à quoi il renvoie est en train de devenir obsolète »[52]. Il s’agit donc comme il le développe encore dans ses réponses aux critiques de la troisième voie de « prendre la globalisation au sérieux »[53]. C’est le cas également pour Blair, nonobstant les divergences relevées plus haut : « Nous sommes tous internationalistes désormais, que ça nous plaise ou non. Nous ne pouvons refuser de participer aux marchés mondiaux si nous voulons la prospérité. Nous ne pouvons ignorer les idées politiques nouvelles venant des autres pays si nous voulons innover. Nous ne pouvons pas tourner le dos aux conflits et à la violation des droits de l’homme si nous voulons rester en sécurité »[54]. La mondialisation, considérée dans l’ensemble de ses dimensions, et non comme seulement économique et financière, apparaît dès lors comme la scène privilégiée de l’innovation prônée par la troisième voie : engagement international en faveur des droits et du règlement des conflits – comme au Kosovo en 1999 ou en faveur de la justice pénale internationale –, gouvernance économique globale et nouvelles règles financières internationales, développement global, politique de prévention des risques globaux (environnement, technologie, santé…). Pour Giddens, l’ensemble de ces thèmes, qu’il développe à partir de contributions d’horizons variés – à partir des travaux d’Amartya Sen ou de Jeremy Rifkin notamment[55] –, peut trouver son résumé dans la notion, essentielle à ses yeux, de « risque » qui semble condenser l’exacte signification de la mondialisation, de ses bienfaits, de ses limites et de ses dangers : « Le risque est un phénomène à double tranchant par excellence. C’est une source de motivation économique et de la plupart des innovations, notamment scientifiques et techniques. Mais du fait de sa nature même, il présuppose la possibilité de conséquences dommageables. Maintenant que l’évolution scientifique et technique est devenue si rapide dans certains domaines, nous devons faire face à des situations de risque qui sont de nature différente de celles du passé »[56]. Cette analyse mérite que l’on s’y arrête. Pour Giddens, en augmentant notre connaissance du monde, en créant de l’information sur notre environnement, on provoque l’apparition de nouvelles formes de risque, face auxquelles notre expérience passée ne nous est pas d’une grande utilité. Ne disposant pas de données suffisamment fiables ou nombreuses, il nous est difficile de calculer le risque sur la base de séries temporelles et d’actualisations comme le font par exemple les compagnies d’assurance pour les risques classiques. Ce que Giddens appelle le « risque fabriqué » ou « l’incertitude fabriquée » – il refuse d’ailleurs la distinction que l’on fait habituellement entre les notions de risque et d’incertitude en estimant que le risque fabriqué est simplement un nouveau type de… risque, et qu’il ne peut être, tout comme l’incertitude, calculé – est ainsi davantage liée à l’avancée des connaissances qu’à leur limitation. Et, à ses yeux, cette notion s’applique à tous les domaines de l’activité humaine : aux interventions de l’homme sur la nature aussi bien qu’aux relations sociales – le mariage et la famille notamment, mais aussi la santé et la vieillesse, de manière mieux connue. La notion même de risque permet enfin de problématiser de manière commune, et renouvelée, différents champs politiques : « la réforme de l’Etat-providence, l’activité des marchés financiers mondiaux, les réponses aux changements technologiques, les problèmes écologiques et les transformations géopolitiques »[57].

La deuxième grande question sur laquelle s’appuie la réflexion autour de la troisième voie renvoie aux transformations de la place de l’individu dans les sociétés contemporaines et aux relations entre les individus. On ajoutera à ce qui a été dit plus haut qu’il s’agit là de l’autre aspect, avec la mondialisation, de la « modernité tardive » mise en avant par Giddens, qui s’étend à la « sphère de l’identité, de l’intime et du personnel ». Il trouve là également une manière de poursuivre ses travaux sur l’identité individuelle et sur les relations sociales, en connectant les transformations liées à l’individualisation de la société et aux mouvements de libération parallèles – femmes, homosexuels… – à la démocratisation conjointe de l’espace public et de la sphère privée – à travers l’égalité dans les relations familiales notamment[58]. Ce qu’il appelle la « politique de la vie », « résulte, explique-t-il, de tous ces changements. Il y a un retour des débats éthiques sur les différents aspects de la vie » : prise en compte du corps, du lien à la nature, de la génétique, etc.[59] Cette thématique qui apparaît moins nettement dans ses ouvrages sur la troisième voie, permet néanmoins de mieux comprendre le sens de l’utilisation des termes « communauté » et « responsabilité » dans l’ensemble de la littérature sur le sujet. Car si l’individu est de plus en plus libre – il est un moi de plus en plus « dégagé » (desembedded ou unencumbered) de la gangue sociale traditionnelle qui l’entoure –, il a aussi de plus en plus besoin des repères que la société doit lui fournir. L’aspect de « moralisation sociale » – promotion de la famille, protection des mineurs… – qu’on peut noter dans l’approche blairiste est largement liée à cette perspective même si, comme on l’a vu, Giddens est plus en retrait sur ce point – cf. supra.

La troisième analyse de fond qui sous-tend la troisième voie porte sur l’Etat, et le nouveau rôle qu’il peut ou doit jouer dans le monde contemporain. Les tenants de la troisième voie ont, de manière générale, une vision assez contrastée du rôle de l’Etat – souvent davantage qu’il n’y paraît au premier abord chez leurs critiques[60]. Ainsi, Giddens, après avoir dressé une longue liste, très complète et bien loin du néolibéralisme, des différents rôles de l’Etat dans les sociétés contemporaines[61], en vient-il à livrer l’autre versant de son plaidoyer en expliquant que « l’Etat a un rôle essentiel à jouer en investissant dans les ressources humaines et dans les infrastructures nécessaires au développement d’une culture entrepreneuriale »[62], en fait que l’Etat doit redéployer ses investissements, afin de soutenir les effets positifs du marché. Cette politique impliquant une « nouvelle économie mixte » en rupture avec les formes anciennes de celle-ci – social market ou nationalisations industrielles –, une réorientation des investissements de l’Etat comme « investisseur social », des dépenses accrues dans le domaine éducatif, en particulier pour la formation permanente et la requalification, et la multiplication des partenariats avec le système dit du « troisième secteur » (mutuelles, associations, économie solidaire…). En fait si l’Etat apparaît encore, classiquement, comme l’ultime garant de certains biens publics – particulièrement ceux que l’on appelle les opportunity goods en anglais – tels que l’éducation ou la santé, il n’est plus considéré comme le nécessaire fournisseur de ces biens. En clair, cela signifie que l’Etat conserve un rôle de financier, notamment pour permettre l’accès égalitaire à ces biens publics, tout en cessant d’en assurer directement la gestion pratique – en confiant des services comme la santé ou ceux qui s’adressent à la personne à des acteurs non étatiques : secteur privé ou tiers-secteur[63]. L’Etat peut même limiter son rôle à la régulation du système sans avoir à intervenir dans le financement des biens et services, en garantissant simplement l’accès des citoyens à ceux-ci, ce que Julian Le Grand appelle le « legal welfarism » en opposition au « fiscal welfarism »[64]. Cette conception de l’Etat se décline bien évidemment de manière plus ou moins marquée selon les différents secteurs de la politique publique – cf. infra.

Enfin, une quatrième analyse sous-tend la troisième voie. Elle porte sur la « fin des idéologies »[65] considérées comme manières de structurer politiquement le monde : la troisième voie tente d’ouvrir un chemin non pas seulement entre la droite et la gauche mais, comme le dit Giddens, « au-delà de la droite et de la gauche ». La levée de l’hypothèque communiste en 1989 et le rejet suscité par le du néolibéralisme des années 1980 conduisent à réinvestir le monde politique de manière plus pragmatique – « ce qui compte c’est ce qui marche… » selon la célèbre formule de Blair – tout en tâchant de justifier théoriquement les nouvelles conceptions politiques avancées. La troisième voie se présente en effet comme une approche politique post-idéologique dont Giddens, donne le sens dans Beyond Left and Right : « Dire que le socialisme est moribond fait aujourd’hui beaucoup moins l’objet de polémique qu’il y a quelques années. Plus hétérodoxe, à mon avis, est une autre affirmation que je veux faire, à savoir que la pensée politique des conservateurs s’est dissoute juste au moment où elle est devenue particulièrement appropriée à notre condition actuelle. (…) Si le socialisme et le conservatisme se sont désintégrés, et que le néo-libéralisme est paradoxal, peut-on se tourner vers le libéralisme per se (capitalisme plus démo­cratie libérale, mais dépouillé des principes essentiels de la Nouvelle droite), à la manière, disons, de Francis Fukuyama ? Je ne le pense pas. (…) Un capitalisme en pleine expansion se heurte non seulement aux limites imposées par l’environnement, en termes de ressources de la planète, mais aussi aux limites imposées par la modernité, sous la forme de l’incertitude fabriquée; la démocratie libérale, fondée sur un système électoral de concurrence entre les partis, fonction­nant au niveau de l’Etat-nation, n’est pas bien équipée pour répondre aux demandes des citoyens réflexifs dans un monde en voie de globalisation ; et la combinaison du capitalisme et de la démocratie libérale ne permet guère d’engen­drer la solidarité sociale. Tout cela montre à l’évidence que les idéologies sont taries. Peut-être devons-nous alors accepter, comme le disent certains post-modernistes, que le Siècle des Lumières a vécu et qu’il nous faut plus ou moins prendre le monde comme il est, avec toutes ses barbaries et limites ? Sûrement pas. S’il y aune chose dont nous n’avons pas besoin aujourd’hui, c’est bien d’une sorte de nouveau médiévisme, un aveu d’impuissance face à des forces qui nous dépassent. Nous vivons dans un monde foncièrement blessé auquel il faut administrer des remèdes radicaux »[66]. Il ajoute dans La troisième voie, en réponse notamment au philosophe italien Norberto Bobbio, héritier du courant social-libéral italien, et défenseur de la différenciation entre droite et gauche considérée à partir de la question de l’égalité[67] : « Bobbio a sans doute raison de dire que le clivage gauche/droite ne va pas disparaître, et de considérer que l’inégalité en est le cœur. (…) (Mais) le changement des conditions historiques a conduit à l’émergence d’un ensemble de problèmes et de possibilités qui ne rentrent pas dans le schéma gauche/droite. On peut citer les questions d’environnement, mais aussi les problèmes liés à la transformation de la famille, du travail et de l’identité personnelle et culturelle. Bien sûr, les valeurs de la justice sociale et de l’émancipation sont liées à tout cela, mais chacun de ces problèmes recoupe ces valeurs. A la politique d’émancipation de la gauche classique, nous devons ajouter ce que j’ai appelé par ailleurs ‘la politique de la vie’. Le terme peut être plus ou moins bien choisi, mais ce que je voulais dire est que, alors que la politique d’émancipation concerne les hasards de la vie, ‘la politique de la vie’ concerne les décisions de la vie. Il s’agit d’une politique du choix, de l’identité et de la mutualité. Comment devons-nous réagir à l’hypothèse d’un réchauffement global de la terre ? Devons-nous accepter l’énergie nucléaire ou non ? Jusqu’où le travail doit-il rester une valeur centrale de la vie humaine ? Devons-nous favoriser la décentralisation du pouvoir ? Quel devrait être le futur de l’Union européenne ? Aucune de ces questions ne se pose dans des termes clairs de gauche et de droite »[68]. Face à cette absence de repères idéologiques, seules des valeurs fondamentales, à fort contenu éthique, semblent en mesure de fournir une armature conceptuelle à la troisième voie.

Une politique des valeurs

Pour Blair, comme pour Giddens, dans un monde en plein bouleversement, seule la référence à des valeurs solides, incontestables sur le plan moral, semble en mesure de justifier l’action politique. Il s’agit là d’un point crucial de la troisième voie, et sans doute de son aspect le plus normatif tant il livre une vision assez nette de ce que devrait être la société une fois organisée selon ces principes. Or, lorsque l’on essaie d’identifier quelles sont les valeurs qui forment en quelque sorte l’armature normative de la troisième voie, on en trouve principalement trois qui reviennent dans l’ensemble des contributions, et dont les renvois mutuels de l’une à l’autre renforcent l’impression d’ensemble que la troisième voie est une « politique des valeurs » ; il s’agit de l’égalité réelle des chances, de la communauté et de la responsabilité[69].

L’égalité réelle des chances renvoie à la possibilité ouverte à tous dans une société donnée d’avoir accès à des « biens stratégiques » fondamentaux – les opportunity goods précités –, tels que l’éducation, la santé, le travail, etc. Nul ne peut être exclu de la distribution de ces biens, mais ce qui compte d’abord c’est l’égalité d’accès et non de résultat. L’insistance sur ce point est consubstantielle de la condamnation de toute forme d’égalitarisme, celui-ci renvoyant à la vieille gauche qui a, comme le dit Blair, « étouffé l’égalité des chances au profit d’une idée d’égalité abstraite »[70]. Cette valeur de l’égalité réelle des chances prend souvent la forme de la « stakeholder society » (la société des partenaires) dans laquelle chacun a un droit, égal à celui de tout autre, de regard sur l’activité sociale au sens large – chacun ayant en fait un intérêt à participer à l’activité sociale. Pour bien comprendre cette notion, qui est sensiblement différente de celles de « cogestion » ou de « participation » telles qu’on les utilise en France, il faut la resituer dans le contexte britannique. La société des partenaires[71] s’oppose à la shareholder society (la société des actionnaires) défendue par les Conservateurs au nom du modèle libéral anglo-saxon de capitalisme financier et devant déboucher sur la société des « petits propriétaires » chère à Margaret Thatcher. Le terme « société des partenaires », dans son utilisation extensive[72], est né de discussions menées autour de la gestion des entreprises au sein du Labour. Il renvoie au rôle des différents acteurs sociaux qui ont un intérêt (a stake) à défendre, un intérêt qui ne peut être reconnu et promu que par une collaboration harmonieuse entre les partenaires de l’entreprise – les salariés, les actionnaires, les fournisseurs, les clients, l’environnement institutionnel, etc. La formulation de cette idée de cogestion des intérêts économiques – sous la forme d’un « stakeholder capitalism » – a été introduite dans l’entourage de Blair par Will Hutton, journaliste économique lié au cercle des jeunes réformateurs du Labour au début des années 1990 – Tony Blair, Gordon Brown et Peter Mandelson notamment. Hutton a développé cette idée dans un ouvrage à destination du grand public : The State We’re In paru en mars 1995 et qui a connu un grand succès en librairie. Il y défend en fait, à la manière de ce qu’a fait en France Michel Albert dans les années 1980, par exemple, une conception de l’économie et des relations sociales plus proche du « modèle rhénan », que du modèle anglo-saxon traditionnel soutenu avec force par le Parti conservateur. L’idée a d’abord été reprise par Blair sous la forme d’une « économie de partenariat » (a stakeholder economy), avant d’être utilisée pour désigner une nouvelle forme d’égalité dans l’ensemble de la société, dès 1995[73]. Il s’agissait essentiellement pour Blair de justifier économiquement, au nom de l’efficacité, « la cohésion sociale, une société juste et solidaire, un engagement traditionnel des politiques de centre-gauche mais qui acquiert un relief particulier, une actualité, qui se réfère au monde moderne (…) le travail en équipe est une manière efficace de travailler (…) Je crois qu’une nation doit être gérée sur ce mode. Il n’y a pas de fusion possible à moins que chacun se sente comme faisant partie de l’équipe, répondant de sa confiance, comme étant partie prenante de son succès et de son futur »[74]. Mais, en dépit de ses qualités pourtant « très » troisième voie – cadre principiel fort et large marge de manœuvre à l’intérieur de celui-ci – la formule a été gommée du discours du New Labour à l’approche des élections de 1997 au profit du « communautarisme ».

Le communautarisme est un thème qui s’intègre parfaitement dans le cadre d’ensemble défini par la « société des partenaires », mais qui sur le plan de la stratégie politique permet de toucher une large partie de l’électorat conservateur, soucieux avant tout de l’unité sociale du pays, en renvoyant à la philosophie qui animait l’action de Benjamin Disraeli par exemple[75], tout en répondant à la préoccupation traditionnelle de l’électorat travailliste d’une solidarité communautaire. Toutefois, le communautarisme comme valeur clef de la troisième voie dépasse largement la référence électorale opportuniste. Celui-ci puise ses racines dans une tradition sociale-chrétienne chère à Tony Blair, sans toutefois apparaître comme un archaïsme, en raison de son articulation, sans cesse proclamée, avec le respect de l’individu et de ses droits. Le contenu communautariste de la troisième voie renvoie davantage à un effort civique, sur le thème du lien étroit entre droits et devoirs, plutôt qu’à un retour de la communauté traditionnelle comme lieu de détermination de l’ensemble de la vie de l’individu. Il s’agit sans doute là de la part la plus personnelle, et la plus sincère, de la contribution de Blair à la troisième voie – du fait notamment de son fort contenu moral à caractère religieux. Il témoigne d’un attachement à la réforme de la société en profondeur, d’une volonté d’influencer les attitudes, de convaincre chacun de la nécessité de son implication personnelle au service de la communauté. La politique apparaissant à ses yeux comme une préoccupation morale autant que technique – d’autant plus, aujourd’hui, que la technique s’avère de moins en moins efficace pour influer sur la réalité, notamment économique. Plus concrètement, le communautarisme de la troisième voie concerne toutes les communautés auxquelles l’individu peut s’identifier : la nation, l’école et la famille particulièrement. Le regain d’intérêt pour la famille est d’ailleurs significatif du renouveau doctrinal du Parti travailliste qui prend désormais en compte un phénomène « oublié » ou occulté jusqu’ici par la gauche : le fait que la « désintégration » de la famille sous l’effet de l’individualisme, de la libéralisation des mœurs et de la crise sociale, conduit à une montée de l’insécurité et de l’exclusion. Lors de la conférence annuelle de son parti en 1994, Tony Blair, alors ministre de l’intérieur dans le cabinet fantôme de John Smith, expliquait déjà que le « Labour est le parti de la loi et de l’ordre face à une politique conservatrice qui provoque l’éclatement social et la criminalité ». Pour lui, le renouveau du Royaume-Uni passe par le resserrement des liens dans l’ensemble des communautés, qu’elles soient de nature sociale, locale ou nationale. Cette réelle conviction a influencé l’ensemble de sa politique une fois élu Premier ministre – cf. infra.

La troisième voie s’appuie enfin sur la responsabilité. L’idée est simple : « les droits dont nous bénéficions sont le reflet de nos devoirs », pour Blair, ou encore « pas de droits sans obligations », pour Giddens. Pour ce dernier, « à l’expansion de l’individualisme doit correspondre une extension des obligations individuelles (…) En tant que principe éthique, ‘pas de droits sans responsabilités’ doit s’appliquer non seulement aux bénéficiaires de la protection sociale mais également à tout le monde (…) sans quoi le précepte ne s’appliquera qu’aux pauvres et aux nécessiteux – comme cela tend à être le cas dans les politiques de droite »[76]. Il s’agit en fait de priver la droite des idées de responsabilité et de devoir, qui depuis des années ont été, comme le regrette Blair, sa « chasse gardée » alors que d’une part ces valeurs étaient consubstantielles du mouvement ouvrier et d’autre part que « depuis trop longtemps, la demande de droits adressée à l’Etat est séparée des devoirs liés à la citoyenneté et à l’impératif de responsabilité mutuelle de la part des individus et des institutions »[77]. Or, les comportements de type « passager clandestin » nuisent à la société. Celle-ci ne pouvant être à la fois juste et efficace que dans la mesure où chacun assume ses responsabilités : les parents vis-à-vis de leurs enfants, l’Etat vis-à-vis de ceux qui ont réellement besoin de son aide, chacun vis-à-vis de l’environnement… mais aussi les chômeurs qui doivent accepter selon la logique du workfare le travail qu’on leur propose, sous certaines conditions, afin de ne pas « profiter » de l’allocation dont ils bénéficient… Blair et Giddens insistent sur le fait que cette conception de la responsabilité est plus civique que celle défendue par les conservateurs et les néolibéraux – responsabilité individuelle de la self-reliance –, et qu’elle renvoie à l’égalité réelle des chances décrite plus haut, c’est-à-dire qu’elle ne se résume pas à laisser l’individu seul face à ses devoirs en ne comptant que sur sa capacité rationnelle. L’Etat joue, là encore, un rôle primordial, de garant d’un cadre de jeu équivalent pour tous et d’incitation de chacun à la prise en charge de ses responsabilités parentales, sociales, communautaires, etc.

Conquérir le centre pour faire naître une société sans classes

En privilégiant comme on vient de le faire jusqu’à maintenant les lectures théorique et normative de la troisième voie, on évite un des aspects pourtant essentiels– et qui est mis en avant par nombre de ses acteurs ou de ses observateurs critiques… –, surtout si l’on se penche sur les quelques années de gouvernement blairiste dont nous disposons aujourd’hui pour observation, et tout particulièrement à l’aune d’événements tels que le catastrophique épisode des « mémos » adressés par Tony Blair à des membres de son cabinet en vue d’améliorer son image auprès de l’opinion britannique[78]. Il s’agit de la fonction stratégique de la troisième voie, entendue ici comme le moyen de reconquérir durablement le pouvoir après « l’ère conservatrice » de 1979 à 1997, en fait, de convertir la majorité des Britanniques à la « nouvelle politique ». Il ne s’agit pas ici, bien entendu, d’ouvrir un champ d’étude considérable où se mêle l’analyse de la communication politique du New Labour et de Tony Blair, et de la stratégie électorale élaborée par les spin doctors qui l’entourent[79]. Il s’agit plutôt d’essayer de comprendre en quoi la troisième voie représente une innovation (une rupture ?) par rapport à la stratégie antérieure du Parti travailliste, et de là comment elle peut se singulariser comme nouvelle donne politique[80].

On prendra comme point de départ ce qu’en dit Philip Gould, un des principaux spin doctors de Blair, dans son ouvrage paru en 1998, The Unfinished Revolution, explicitement sous-titré : « Comment les modernisateurs ont sauvé le Parti travailliste »[81]. Gould explique ainsi que « Plus de 60% des gens pensent désormais qu’ils appartiennent, à un degré ou à un autre, à la classe moyenne. Cette nouvelle classe moyenne n’inclut pas seulement les personnes travaillant dans le secteur tertiaire. 50% des personnes travaillant comme ouvriers qualifiés se considèrent eux-mêmes comme étant convenablement décrits par le terme ‘classe moyenne’ (sondage NOP non publié, juillet 1998). La classe moyenne ne peut plus être vue comme un petit sous-secteur, privilégié, de la société. La politique de masse est devenue une politique de la classe moyenne. Gagner au XXIe siècle signifie gagner le soutien de la classe moyenne »[82]. Il ajoute, plus loin, que « Dans le passé, les Conservateurs ont attiré (la classe moyenne) avec des promesses de liberté individuelle, d’impôts réduits, d’Etat minimal… Mais les changements actuels ont conduit la classe moyenne à s’inquiéter de l’idéologie de la droite : la faillite sociale a mis en évidence les limites de l’individualisme, et a contrario l’importance de la famille et de la communauté. Le changement est à la base d’une nouvelle coalition progressiste parce que ses effets affectent aussi bien la vieille classe ouvrière que la nouvelle classe moyenne, toutes les deux en situation d’insécurité face au changement, voulant toutes les deux un gouvernement actif qui leur permette de s’adapter au changement, et non de le subir (…) La nouvelle classe moyenne est la clef du (XXIe) siècle progressiste »[83].

La constitution du New Labour en centre politique, apparaissant ainsi non seulement comme un positionnement politique sur l’échelle droite/gauche, mais aussi, et c’est là tout le sens de l’expression « centre radical », comme un nouvel espace politique, défini en lui-même, hors de l’échelle droite/gauche traditionnelle. Comme l’explique Giddens : « Le centre politique, bien sûr, dans le contexte d’une division droite/gauche ne peut avoir comme signification que le compromis, un ‘milieu’ entre deux alternatives plus tranchées. En revanche, si la gauche et la droite ont moins de signification que par le passé, il en va autrement. L’idée d’un ‘centre actif’, ou d’un ‘centre radical’, au cœur des débats récents chez les sociaux-démocrates, peut être considérée sérieusement »[84]. Il s’agit donc bien d’un « centre » particulier, objet géométrique non identifié, puisqu’il est davantage le troisième sommet d’un triangle… – on se rapproche d’ailleurs par là de l’idée de « triangulation » chère à Dick Morris, le conseiller politique de Bill Clinton lors de la campagne présidentielle de 1996 – qui « décentre » la politique, créant un nouvel espace politique, en devenant le point de ralliement d’une très large classe moyenne aux intérêts minimaux convergents – en dépit de « situations de classe » différentes – à laquelle s’adressent les « nouvelles » formations politiques – qu’il s’agisse des New Democrats aux Etats-Unis ou du New Labour au Royaume-Uni[85]. Le moment du retour officiel de la classe moyenne au cœur du jeu de la nouvelle gauche anglo-saxonne peut sans doute être situé lors du discours de Bill Clinton devant la convention de son Parti en juillet 1992, le désignant comme candidat à la Maison-Blanche, et résumant l’essentiel de cette « nouvelle politique de la classe moyenne » prônée par Greenberg, Gould ou Morris : « Au nom de tous ceux qui travaillent et paient des impôts, élèvent des enfants et respectent les règles – au nom des Américains qui travaillent dur et qui composent notre classe moyenne oubliée, j’accepte avec fierté l’investiture à la candidature pour la présidence des Etats-Unis. Je suis un produit de cette classe moyenne, et lorsque je serai président, vous ne serez plus jamais oubliés »[86].

Cette analyse, qui sous-tend l’ensemble du discours stratégique de la troisième voie, repose sur l’atténuation si ce n’est la disparition des classes sociales, du moins de la « lutte des classes » ou des clivages de classes. Comme le souligne Colin Crouch : « C’est un lieu commun aujourd’hui au sein de l’élite politique de considérer que les classes n’existent plus (…) Une des formes que prend l’idée de la fin des classes est que les problèmes de la vie active qui jouaient un rôle essentiel dans la politique de classe, ne sont plus aussi importants ; les gens se voyant désormais comme des consommateurs plutôt que comme des travailleurs »[87]. Ce type d’analyse s’appuie essentiellement sur la perte de poids de la classe ouvrière dans les sociétés développées, voire de sa disparition pure et simple en tant que telle – c’est-à-dire représentative d’une véritable culture ouvrière – alors qu’elle a longtemps été au cœur et de l’imaginaire et de la réalité sociale et électorale de la gauche. Et si, comme le note encore Colin Crouch, la classe ouvrière s’est bâtie au début du siècle sur une représentation de son avenir, « porteuse d’un message de citoyenneté universelle, et de la possibilité d’une consommation de masse dans une société qui ne connaissait jusque-là que les biens de luxe pour les riches et de subsistance pour les pauvres. Elle ne représente, à la fin de ce même siècle, que les perdants de l’histoire : la défense de l’Etat-providence prenant de plus en plus la forme d’appels à la compassion, et non plus à la citoyenneté »[88]. La base électorale traditionnelle du Labour est ainsi devenue, dans l’esprit et les analyses des stratèges de la troisième voie, synonyme de « perdants », « d’attitude défensive » et de « défaite », sans aucune perspective d’avenir ni sur le plan électoral ni quant aux idées à promouvoir dans la société. De plus, les organisations qui étaient supposées articuler le lien entre responsables politiques et citoyens – le Parti et les syndicats – sont devenues incapables de fournir des signaux clairs sur la société. Il fallait donc repartir sur de nouvelles bases, construire un nouveau travaillisme.

Mais ce nouveau départ, par rapport auquel on dispose désormais d’un recul suffisant pour l’évaluer, pose un certain nombre de questions de fond concernant l’orientation du New Labour. Le recentrage du parti et le fait d’embrasser dans sa stratégie, son discours et sa pratique gouvernementale, la « nouvelle politique de la classe moyenne » l’a conduit à un affaiblissement de sa capacité à représenter des intérêts spécifiques. C’est ce qui explique le « paradoxe du New Labour », qu’évoque Colin Crouch notamment : celui d’un parti modernisateur, orienté plus que tout autre vers l’avenir, mais qui par bien des aspects semble s’inscrire dans la continuité des années Thatcher, notamment quant aux relations entretenues avec les milieux patronaux et les intérêts privés des milieux d’affaires. Le problème tient à ce que, par exemple, les fonds de pension privés sont davantage impliqués dans la réforme des retraites que n’importe quelle organisation de retraités, de salariés ou encore que les nouvelles entreprises créées pour vendre leurs services à l’éducation nationale pèsent beaucoup plus sur l’élaboration de la politique du gouvernement que n’importe quel syndicat enseignant ou pouvoir local – y compris travailliste. Ce qui veut dire, comme l’avance Crouch que si « Tony Blair et ses collègues sont loin d’être les premiers responsables politiques travaillistes à solliciter, et à bénéficier de, l’attention des millionnaires, ils sont les premiers à le faire sans qu’il y ait de pression de la part d’autres intérêts pour rééquilibrer cette influence »[89].

Réconcilier libéralisme et travaillisme pour un XXIe siècle progressiste

La troisième voie, aux yeux de Blair lui-même, a également un rôle historique à jouer : unifier « les deux grands courants de la pensée de centre-gauche – le socialisme démocratique et le libéralisme – dont le divorce pendant ce siècle a tant contribué à l’affaiblissement de la politique progressiste en Occident »[90]. Il s’agit d’un aspect central de la réflexion politique blairiste et, au-delà, du débat sur les relations entre socialisme et libéralisme[91]. D’autant que la manière de comprendre la troisième voie comme une « trahison » du travaillisme en faveur du libéralisme, en un mot vers la droite, masque cet aspect important et pourtant méconnu des réflexions sur la troisième voie, et de là, sur sa signification profonde.

On trouve une bonne formulation de la thèse centrale du blairisme quant à la vision de l’histoire du progressisme au XXe siècle, et surtout des enseignements que l’on peut en tire pour le siècle suivant, dans la conclusion de Philip Gould : « Nous devons gagner le prochain siècle, comme nous avons perdu le précédent ». Il relie en fait sa préoccupation principale, comme on l’a vu plus haut – c’est-à-dire gagner les élections… – à la vision officielle du progressisme dans l’histoire livrée par Blair, celle de la réconciliation des travaillistes et des libéraux, de la gauche et du libéralisme, après un siècle de séparation. « Le temps est venu de combler le fossé qui s’est creusé entre les traditions libérale et travailliste dans la politique britannique. Tout au long du siècle, la séparation des forces progressistes a gêné la gauche et aidé la droite. Ce fut le cas plus que jamais dans les dix années qui ont suivi la formation du Social Democratic Party[92], lorsqu’une gauche divisée a laissé le thatcherisme prospérer longtemps après qu’il aurait dû disparaître. Mais ce schisme a également privé le Parti travailliste d’un ensemble d’idées qui auraient élargi sa base électorale et l’auraient rendu plus attractif. Ce n’est pas une coïncidence si le gouvernement travailliste qui a connu le plus de succès a tant dû à la pensée et à l’action de deux libéraux, Keynes et Beveridge[93], et aux caractéristiques d’unité nationale tirée de l’expérience de la coalition mise en place pendant la guerre. La séparation entre les partis travailliste et libéral n’a pas seulement conduit à la division des forces progressistes, elle a aussi conduit à des traditions intellectuelles distinctes, avec d’un côté le libéralisme, qui mettait l’accent sur l’individualisme et la tolérance, et de l’autre, le travaillisme, qui insistait sur la solidarité et la justice sociale. Ce qui a conduit le Parti travailliste a être dogmatique et étatiste, ignorant et marginalisant les concepts libéraux essentiels de la responsabilité et de l’autonomie individuelle, ainsi que de l’action civique plutôt qu’étatique »[94].

Au-delà de la rhétorique blairiste elle-même, cette thèse de la congruence du libéralisme et du progressisme anglais plonge ses racines dans la pensée d’auteurs « libéraux sociaux » de la fin du XIXe et du début du XXe siècle – de Thomas H. Green à Leonard T. Hobhouse notamment[95] – et dans l’expérience des gouvernements Lib-Lab (libéraux-travaillistes) à partir de 1906 – Campbell-Bannerman 1906-1908 et surtout Asquith 1908-1916 –, l’année même où le Labour Representation Committee créé en 1899 par la confédération des syndicats anglais (Trade Union Congress) prend le nom de Labour Party[96]. Le Parti travailliste n’a en effet accédé au pouvoir, en 1906, qu’en tant qu’allié minoritaire du Parti libéral ; et c’est à la rupture de la coalition Lib-Lab en 1918 que Blair fait allusion lorsqu’il déplore la séparation des forces progressistes.

Le courant du « New Liberalism » – caractérisé aussi par diverses appellations : « libéralisme collectiviste », « libéralisme social », « libéralisme communautariste »… – , dont les principaux animateurs au sein du Parti libéral du début du siècle étaient Winston Churchill et David Lloyd George, apparaît ainsi comme une source d’inspiration, voire comme la seule historiquement identifiable et philosophiquement valide, de la troisième voie blairiste. Et même si Blair a tenté, maladroitement, de se référer aux premiers ministres libéraux du XIXe siècle[97], l’allusion à la division du camp progressiste renvoie bien plus au programme des New Liberals tel qu’il a été mis en œuvre par le gouvernement Asquith, à partir de 1908 ; programme éloigné du libéralisme gladstonien, et destiné précisément à renouveler la pensée libérale au moment où la pression de la gauche travailliste se faisait sentir de plus en plus fortement. Ainsi, s’il fallait à tout prix lui trouver des filiations philosophico-politiques libérales au blairisme et à la troisième voie, ceux-ci apparaissent-ils bien davantage comme les héritiers du libéralisme social du début du siècle que comme ceux du néolibéralisme thatcherien ou même la tradition whig classique.

Le New Liberalism ne doit pas en effet être confondu, malgré une proximité sémantique trompeuse, avec le néolibéralisme des années 1970 et 1980, dont Thatcher et Reagan ont été les ambassadeurs politiques. Le « nouveau libéralisme » est née au début du siècle à la fois de la volonté d’une partie des libéraux anglais – les « radicaux » – de rompre avec la période gladstonienne[98], alors que les conditions sociales se dégradaient, et d’une nécessité pour le Parti libéral de ne pas laisser les travaillistes, en pleine ascension, les doubler sur la question sociale. Les premières années du XXe siècle sont en effet le théâtre d’une dégradation des conditions de vie d’une large part de la population britannique. La grande enquête sociale de Charles Booth sur le « peuple de Londres », Life and Labour of the People in London, publiée en 1907, révèle que 30% des habitants de la capitale de l’Empire vivent sous le « seuil de pauvreté ». Au-delà du constat statistique, Booth avance de nouvelles explications de la pauvreté : l’incapacité de gagner sa vie venant avec le vieillissement, la maladie, la mort prématurée ou le chômage… Toutes ces causes marquant une rupture nette avec la vision moralisatrice et hygiéniste de l’époque victorienne : la pauvreté étant communément vue à l’époque comme la conséquence de l’alcoolisme et de la faiblesse morale notamment. Plus grave encore, les enquêtes menées par Rowntree, à York notamment, et les statistiques établies à partir des recrues mobilisées pour la Guerre des Boers , montrent que la population pauvre est en très mauvais état physique – à Manchester, par exemple, pour l’année 1899, sur les 12000 hommes qui se sont présentés au recrutement, 8000 ont été rejetés en raison de leur mauvaise santé. Cette prise de conscience est encore renforcée par deux facteurs : la compétition avec l’Allemagne, à la fois commerciale et militaire – un des arguments essentiels de Lloyd George lorsqu’il mettra en place le système d’assurance maladie sera précisément le devoir de se mettre au niveau de l’Allemagne et de son « système bismarckien » d’assurance sociale – ; et la montée en puissance d’un véritable lobby ouvrier qui compte 53 représentants à la Chambre des communes en 1906. Dans la nouvelle majorité libérale, les radicaux sont présents en nombre, ce sont eux qui vont pousser le nouveau gouvernement à mettre en œuvre des réformes sociales, en fait à constituer l’embryon de l’Etat-providence britannique.

Des hommes politiques tels que C.F.G. Masterman – auteur en 1901 d’un ouvrage important pour ce tournant social du libéralisme : The Heart of the Empire : Realities at Home –, Churchill et Lloyd George vont alors reprendre des thèmes développés par des universitaires et des journalistes – dans le magazine Nation notamment –, et forger ainsi un « nouveau libéralisme » en actes[99]. Celui-ci vise à combiner les principes libéraux traditionnels et les nouvelles exigences sociales, sans que cela ne mette en cause les uns ou les autres. Comme l’explique Churchill, alors ministre du Commerce du gouvernement Asquith : « nous voulons tracer une ligne en dessous de laquelle nous n’acceptons pas que les gens vivent et travaillent ». Cette perspective sociale est la même que celle des Fabiens par exemple, mais sans qu’il soit fait référence au socialisme. La différence essentielle restant la transformation des conditions de la propriété. Les « nouveaux libéraux » ne voulant en aucun cas transformer la propriété privée et le système marchand, mais simplement protéger ceux qui en sont les victimes. Cette réforme sociale passe par l’intervention de l’Etat et une fiscalité directe à caractère redistributif des plus riches vers les plus pauvres. Elle s’est traduite par des mesures qui ont été mises en place essentiellement entre 1908 et 1911 – protection des enfants (Children’s Act), aide à la vieillesse, première assurance maladie et assurance contre les accidents du travail (National Insurance Act, Workers Compensation Act), création des centres de « Labour Exchanges » permettant d’aider les chômeurs dans la recherche d’un emploi, limitation de la journée de travail à 8 heures dans les mines, demi-journée de repos hebdomadaire pour les commerçants, lois favorables aux syndicats (Trade Disputes Act et Trade Union Act)… L’autre grande innovation, c’est financement de ces mesures par l’impôt à travers le fameux « budget du peuple » de 1909, mis en œuvre par le Chancelier de l’Echiquier, Lloyd George. Il s’agissait d’un budget qui augmentait les impôts des plus riches, et notamment des propriétaires, et qui après avoir été rejeté par la Chambre des Lords – et adopté finalement à la suite d’une épreuve de force institutionnelle et après de nouvelles élections en 1910 – a conduit à la réforme constitutionnelle de 1911 (Parliament Act) diminuant considérablement les pouvoirs de la seconde chambre britannique. Cet ensemble de mesures est certes bien loin de l’Etat-providence qui sera mis en place en 1945 – il suffit de signaler, à titre d’exemple, que la vieille Poor Law victorienne et la pratique des workhouses sont laissées intactes par ces mesures sociales –, mais il a néanmoins permis à la génération des « nouveaux libéraux » d’apparaître comme les véritables « pères de l’Etat-providence » britannique.

Le fait que le « nouveau libéralisme » ait été de plus en plus critiqué par les travaillistes, comme insuffisant quant à l’étendue et à la profondeur des réformes menées, et comme étant le fait d’individualités (Churchill et Lloyd George[100]) plus que du Parti libéral dans son ensemble a conduit peu à peu à asseoir la légitimité, sur la question sociale, des travaillistes qui en sont devenus les dépositaires exclusifs lorsqu’ils ont pu, électoralement, après la Première guerre mondiale, s’émanciper de leur lien avec les libéraux – moment précisément que regrette aujourd’hui les blairistes, et qu’ils proposent d’effacer grâce à la troisième voie, dont l’orientation sociale est davantage conforme à celle du « nouveau libéralisme » qu’aux principes traditionnels du travaillisme tels qu’ils ont été déclinés tout au long du XXe siècle. L’autre critique adressée par les travaillistes, elle aussi de manière classique, aux libéraux tient au pur intérêt stratégique de ceux-ci à apparaître comme les tenants de la réforme sociale pour tenter de capter les suffrages de la classe ouvrière afin de limiter l’influence grandissante du Labour – bon nombre de réformes ont d’ailleurs été adoptées entre 1908 et 1911 du fait de la pression exercée par les syndicats et les élus travaillistes, comme ce fut le cas pour les mineurs ou pour la mise en place de repas à l’école par exemple.

La réconciliation historique du libéralisme et du travaillisme, avancée par les blairistes comme la garantie de la domination progressiste sur la politique britannique pour le siècle qui vient, repose en fait sur ce qui apparaît ni plus ni moins comme une appropriation de l’héritage libéral par le New Labour, afin, notamment, de détacher le libéralisme des conservateurs. Cet effort, que l’on trouve aussi chez Giddens[101], apparaissant comme tout à fait essentiel quant à la stratégie d’occupation du centre politique de la société britannique, consubstantielle de la troisième voie. Certains auteurs libéraux, comme le philosophe Alan Ryan, réclament d’ailleurs une politique explicitement libérale de la part de Tony Blair, en affirmant que la seule manière de voir la troisième voie reconnue comme une véritable politique progressiste, et non comme une simple stratégie électorale de captation du centre, est de s’appuyer clairement sur l’héritage du « nouveau libéralisme » du début du siècle : « Les gens qui détestent l’idée de troisième voie pensent qu’elle se réduit communément à la triangulation clintonienne. Ce n’est pas le cas, du moins ça ne devrait pas l’être. Le point de départ que l’on peut adopter (pour parler de troisième voie) c’est la naissance du gouvernement libéral de Sir Henry Campbell-Bannerman au Royaume-Uni en 1906. C’est lors de cette élection que la Parti travailliste a pour la première fois été représenté massivement au Parlement. Et à l’époque, le programme du Labour était difficile à distinguer de celui des ‘nouveaux libéraux’ »[102].

Conclusion

La troisième voie apparaît, à bien des égards, comme un objet politique difficile à identifier avec précision. Si l’on comprend assez rapidement, à la lecture des textes de Blair et de Giddens notamment, ce qu’elle n’est pas – ou plus exactement ce qu’elle ne veut pas être –, il est en revanche beaucoup plus difficile de dire ce qu’elle est vraiment. Elle apparaît en effet comme tiraillée entre plusieurs exigences ou soucis souvent contraires et parfois contradictoires : valeurs et pragmatisme, libéralisme et radicalisme, individualisme et communautarisme, marché et justice sociale… ; sans même parler ici, bien sûr, des divergences de vue qui animent ses promoteurs, et a fortiori, ses détracteurs.

La rhétorique même de la troisième voie n’aide pas à clarifier sa lecture, elle semble souvent renvoyer à ce que l’on pourrait appeler une « politique de l’oxymore », tant la volonté de surmonter contradictions et apories, de dépasser les contraintes de la politique « classique » a conduit ses promoteurs à forger des expressions qui accroissent la perplexité à son égard : « centre radical », « réalisme utopique »… La troisième voie propose ainsi tout à la fois une tentative de conciliation des contraires, une « politique sans perdants » et un contournement des obstacles traditionnels qui lui donne un accent particulier, qui n’est sans doute pas étranger à la séduction qu’a exercée Tony Blair sur les Britanniques : « Depuis une génération, les conservateurs rabâchent que la peur est l’aiguillon de l’initiative et de l’action. Mais la peur peut aussi paralyser, et l’incertitude, créer la frilosité et l’apathie. Ce qui fait progresser une société, c’est avant tout la confiance. Confiance dans le fait que travail et mérite sont récompensés, que les finances familiales sont sûres, qu’une éducation et un système sanitaire de qualité sont accessibles à tous, que les institutions politiques sont gérées dans l’intérêt public. Voilà les composantes de ce jeune pays que je veux diriger : confiant en lui-même et en son avenir »[103].

Reste à savoir si ces processus incessants de décalage des questions, de dépassement des vieilles oppositions et des vieux clivages, et d’ouverture vers l’avenir conduisent à autre chose qu’à une rhétorique de la nouveauté, et, de là, à une politique authentiquement « nouvelle » ? On peut, comme l’avancent Stewart White et Susan Giaimo, dire que le vieux est en train de mourir , mais la question reste posée de savoir si le nouveau est vraiment en train de naître ?[104] Pour ce qui est du résultat politique de la troisième voie, seule l’étude détaillée de l’action menée par le gouvernement Blair, depuis 1997, peut permettre de répondre à cette question. Nous avons tenté ici d’y contribuer à l’aide de quelques éléments. Pour ce qui est de la rhétorique, il est clair que les termes « nouveau », « au-delà », « dépassement », « jeune »… sont omniprésents dans les discours et les productions de cette « nébuleuse » que forme la littérature de la troisième voie. Sans que cela signifie ni une manipulation de la part des auteurs de telles formules, ni leur totale innocence quant à leur utilisation.

Derrière cette question de « l’emballage » lui-même, revient celle des intentions, telle qu’on l’évoquait en introduction. On a vu que certaines des critiques de la troisième voie fonctionnaient comme autant de procès d’intentions ; on peut y voir la tentative de contrebalancer les aspects les plus extrêmes de la troisième voie tels qu’ils transparaissent parfois dans une certaine arrogance mêlée d’inconsistance de celles et ceux qui en font la promotion, parfois comme s’ils donnaient le sentiment d’avoir réinventé, avec elle, la roue… politique. Ce genre de débats, comme nous avons aussi essayé de le montrer, a finalement peu d’intérêt. Aussi concernant le libéralisme dont la troisième voie serait porteuse – et nonobstant ici la tenace habitude française de ne voir dans ce terme que l’expression économique de la droite favorable au capitalisme marchand le plus brutal –, doit-on avancer une réponse plus articulée que les caricatures habituelles. Il ne s’agit pas d’un emprunt de circonstance – à la droite… – plus ou moins destiné à satisfaire les classes moyennes, mais plutôt du double résultat, d’une part d’un pragmatisme qui le fait apparaître comme le fond d’un paysage national et mondial dans lequel la politique de tout gouvernement contemporain tend aujourd’hui à prendre place, à un moment particulier et dans des conditions particulières concernant le Royaume-Uni : post-thatcherisme, mondialisation accélérée, flexibilisation du marché du travail, révolution technologique…, et d’autre part d’une conviction théorique : le libéralisme fait partie intégrante de la tradition progressiste de la gauche.

Le défaut de la troisième voie, dans sa version blairiste surtout, serait plutôt, comme le reproche lui en est fait par certains auteurs libéraux notamment – tels Alan Ryan et Ralf Dahrendorf – mais aussi par des auteurs ancrés à gauche – David Marquand et Steven Lukes – d’être tout à la fois trop libérale et pas assez libérale. Cette apparente contradiction répondant, en symétrie, aux contradictions mêmes auxquelles la troisième voie prétend se confronter. Trop libérale, en ce que la troisième voie apparaît souvent comme une tentative « d’humanisation de l’inévitable »[105], visant à justifier le rétrécissement des marges de manœuvre politiques face, essentiellement, aux processus économiques, et à une mondialisation des marchés qui dicte sa loi aux gouvernements. La troisième voie en déportant la gauche vers le centre aurait ainsi simplement récupéré une partie du discours de la droite néolibérale sur le caractère positif du libre jeu des marchés. Pas assez libérale, au sens anglo-saxon, parce qu’en se déportant vers le centre, la troisième voie aurait également capté une part de la « rhétorique réactionnaire » de la droite[106]. L’insistance sur les liens communautaires et sur un certain contrôle moral et social témoignant d’ailleurs d’un antilibéralisme profondément ancré – de l’éducation des jeunes aux délinquants sexuels en passant par l’alcoolisme par exemple – dans la tradition britannique, voire anglo-saxonne sur le mode puritain. Si bien que le reproche adressé par Giddens aux néolibéraux d’être à la fois des conservateurs et des ultralibéraux se retournerait contre la troisième voie, simplement parce qu’elle représente l’évolution de la gauche vers le centre, et donc qu’elle est coupable d’appropriation des valeurs de l’adversaire.

Or, c’est précisément la pertinence de cette lecture classique du déplacement politique – de la gauche vers la droite – à laquelle la construction intellectuelle de la troisième voie essaie d’échapper. Cette tentative n’est certes pas toujours convaincante, mais elle a à la fois le mérite de sortir la réflexion de la gauche, sociale-démocrate européenne au moins, de ses ambiguïtés, et celui de redonner aux pays anglo-saxons qui ont souffert, eux, de la politique de véritables gouvernements néolibéraux, une autre perspective. Et ce n’est pas parce que celle-ci est parfois loin de ce à quoi l’on peut aspirer comme militant ou sympathisant politique – en tant qu’homme ou femme « de gauche » –, qu’elle est nécessairement assimilable, au mieux, à un non sens politique, au pire à un passage à l’ennemi. Une telle conception agonistique de la politique, outre qu’elle condamne toute tentative d’analyse sérieuse renvoie rarement à une appréciation circonstanciée d’une situation donnée. Finalement, à lire les critiques adressées à la troisième voie, on peut se demander si le milieu de la route n’est pas un endroit plus dangereux qu’il y paraît politiquement, alors que le centre apparaît en général comme un endroit confortable. Ce qui tendrait à valider la remarque selon laquelle la troisième voie n’est pas seulement un recentrage ou un virage à droite du travaillisme mais bien d’une tentative échapper à la linéarité de l’axe droite/gauche.

Reste, si l’on admet les arguments du décalage par rapport à l’axe politique classique, la question de la confrontation de troisième voie avec le reste de la planète sociale-démocrate. La pertinence de la troisième voie comme réponse à la « crise » du modèle social-démocrate européen[107], du moins comme contribution à sa rénovation, conduit à s’interroger sur son devenir hors des frontières britanniques – en laissant ici de côté la troisième voie dans sa version américaine qui soulève des questions différentes –, et principalement à destination de « l’Europe continentale », selon la terminologie en vigueur outre-Manche. Il s’agit en fait de savoir si l’apparente radicalité de la troisième voie dans la rénovation de la social-démocratie – notamment par rapport au rythme traditionnel et aux méthodes habituelles d’adaptation des projets sociaux-démocrates nationaux européens – est due d’abord à la pression des transformations essentielles à l’œuvre dans le monde, donc si ce programme et cette stratégie sont généralisables à l’Europe continentale formée de pays eux aussi soumis aux bouleversements de l’ordre du monde ; ou bien si cette « radicalité » est uniquement fonction de la spécificité de la situation britannique, et donc difficilement transposable ?

Selon l’option qu’ils choisissent, les responsables des partis et dirigeants gouvernementaux sociaux-démocrates continentaux semblent adopter deux positions différentes par rapport à la troisième voie. Des positions que l’on peut schématiser ainsi. Ceux qui sont séduits par l’approche de Blair ou de Giddens sont convaincus du caractère majeur du changement structurel en cours, donc du bien-fondé de la troisième voie, de l’abandon des dogmes de la période faste de la social-démocratie européenne – les Trente Glorieuses – et de la nécessité de redessiner les contours idéologiques de la gauche européenne dans le sens d’une « libéralisation » accrue et d’un rapprochement avec les positions démocrates américaines, notamment. Peu de dirigeants sociaux-démocrates européens affichent cette position, même si on a pu citer les noms du chancelier allemand, Gerhard Schröder, du Premier ministre néerlandais, Wim Kok, ou de l’ancien chef du Parti des démocrates de gauche italiens, Walter Veltroni. Les raisons nationales, notamment internes aux partis et coalitions, et les changements de stratégie ont souvent raison de positions qui lorsqu’elles s’affirment ainsi témoignent plus d’une sensibilité « moderniste » que d’une véritable détermination quasi-idéologique, comme c’est le cas chez Blair.

Ceux qui considèrent en revanche que le cas britannique est irréductible à celui des autres pays européens sont ceux qui en appellent à l’adaptation de la social-démocratie européenne et refusent toute conversion, affichée du moins, au libéralisme – et rejettent celui-ci sans chercher à en détailler le sens. Pour ceux-là, et c’est incontestablement la position tant du gouvernment que du Parti socialiste en France, la poursuite de la construction européenne apparaît comme le meilleur moyen de maintenir l’originalité d’un modèle politique et social européen – en ce qui concerne la protection sociale notamment – dans un monde soumis à des forces appelant si ce n’est à sa destruction du moins à sa transformation. Bref, de porter politiquement un modèle nettement alternatif aux « tentations anglo-saxonnes ».

On pourrait ainsi schématiser le sort de la gauche européenne au début du XXIe siècle, comme se jouant dans l’affrontement entre tenants de la troisième voie, ceux précisément qui ont trouvé en Tony Blair un porte-drapeau flamboyant, et tenants d’une euro-gauche certes modernisée mais largement « reconnaissable » dont Lionel Jospin a pu apparaître comme la figure de proue[108]. Entre les deux grandes figures politiques qui semblent « penser » leur action, et tentent de la théoriser, Gerhard Schröder fait figure en Allemagne d’arbitre, oscillant entre attirance vers la « modernité » blairiste et ancrage dans la tradition du « couple franco-allemand »[109].

Au-delà de la présentation rapide, et caricaturale, qu’on en fait ici, l’issue de cet affrontement sur la définition même de la social-démocratie européenne par ses praticiens directs n’est pas sans importance. En effet, la gauche européenne détient aujourd’hui encore un pouvoir politique d’une ampleur inédite. Ce qui signifie qu’elle a les cartes en main pour modeler les contours d’une société plus conforme à ses traditions, ses valeurs et ses électeurs…, pour éviter en particulier celle que « proposent » comme modèle les Etats-Unis, sous le couvert de la mondialisation et encore davantage à l’occasion de la sympathie provoquée dans les pays occidentaux après le drame du 11 septembre ; si elle réussissait enfin son entreprise de rénovation, l’Europe sociale-démocrate pourrait alors suggérer un modèle alternatif, dont pourrait à son tour bénéficier le reste du monde.

Reste bien évidemment à savoir si la troisième voie incarnera ou non cette perspective nouvelle. Les textes présentés ici le sont précisément pour aider le lecteur à choisir sa réponse.

Laurent Bouvet

Professeur de science politique à l’Université de Nice

et à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.

[1] Le plus célèbre des apôtres de la version contemporaine de la « fin de l’Histoire » est Francis Fukuyama. Voir son ouvrage : La fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992. Pour faire un sort (définitif ?) à cette idée, voir, entre autres, la nouvelle introduction de Daniel Bell à la réédition de son classique, The End of Ideology : « The Resumption of History in the New Century », Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2000.

[2] Le terme « néo-révisionnisme » utilisé par Donald Sassoon renvoie au « révisionnisme » de Eduard Bernstein, auteur de Les présupposés du socialisme et les tâches de la social-démocratie, qui entendait réviser la doctrine marxiste au tournant du XIXe et du XXe siècles. Voir D. Sassoon, One Hundred Years of Socialism : The West European Left and the XXth Century, London, Fontana Press (1997), 1996, p. 730-754 notamment.

[3] Donald Sassoon, « Convergence, continuity and change on the European left », The New European Left, G. Kelly ed., Fabian Society, Londres, 1999 (toutes les traductions sont de l’auteur sauf lorsque c’est indiqué).

[4] Voir pour la « querelle » sur les origines britanniques contemporaines du terme, la synthèse des débats du forum électronique mis en place par le think tank Nexus en 1996 : The Third Way : Summary of the NEXUS On-line Discussion, D. Halpern & D. Mikosz eds., London, Nexus, 1998, p. 5 et suiv.

[5] La gauche européenne est en effet à la fois moins présente au pouvoir et moins cohérente : on prendra comme ultime exemple de ce constat en forme de banalité le gâchis social-démocrate à propos de la construction européenne dont le dernier avatar éminemment symbolique a été la désignation à la tête de Convention sur les institutions de Valéry Giscard d’Estaing lors du Sommet de Laeken début décembre 2001 alors que pas moins de trois personnalités issues de la social-démocratie européenne ont été proposées pendant les débats : Jacques Delors, Wim Kok et Giuliano Amato mais qu’aucune n’a fait l’unanimité parmi les chefs de gouvernement sociaux-démocrates présents.

[6] On précisera ici que le propos n’est pas dans ce qui suit d’analyser les politiques publiques mises en place par les gouvernements de Tony Blair. On renverra plutôt à l’ouvrage le plus complet et le mieux documenté sur la question en français : Timothy Whitton (dir.), Le New Labour. Rupture ou continuité ?, Presses Universitaires de Rennes, 2000.

[7] Sur les différentes significations du terme et les problèmes historiques que pose son utilisation, voir Ralf Dahrendorf, « The Third Way and Liberty », Foreign Affairs, vol. 78, n° 5, sept-oct. 1999, Steven Lukes, « Left down the middle », Times Literary Supplement, Sept. 25, 1998 et Alan Ryan, « Britain : Recycling the Third Way », Dissent, Spring 1999, p. 77-80.

[8] Nous utiliserons le terme social-démocratie de manière générique, et pratique, à la manière de Giddens et de Blair, pour désigner le socialisme démocratique, la gauche modérée et le centre-gauche, sans entrer dans le détail de la signification variable de ces expressions.

[9] Ralf Dahrendorf, « The Third Way and Liberty », loc. cit. (tr. fr. Courrier International, n° 467, octobre 1999, p. 46).

[10] A. Etzioni, The Third Way to a Good Society, London, Demos, 2000, p. 7.

[11] S. White, « The Ambiguities of the Third Way », in S. White, ed., New Labour : The Progressive Future ?, London, MacMillan, 2000. Voir aussi pour un développement de l’argument : S. Lukes, « The Last Word on the The Third Way », The Review (Social Market Foundation), March 1999.

[12] Anthony Giddens, The Third Way. The ReNewal of Social Democracy, Cambridge, Polity Press, 1998 et The Third Way and its Critics, Cambridge, Polity Press, 2000. Tony Blair, The Third Way. New Politics for the New Century, London, Fabian Society, Pamphlet n° 588, 1998.

[13] Voir Philippe Marlière, dont les articles « Le blairisme, un ‘thatchérisme à visage humain’ ? », Les Temps Modernes, n° 601, oct.-nov. 1998, p. 133-151, et « Le ‘London Consensus’, à propos d’Anthony Giddens et de la troisième voie », Mouvements, n° 3, mars-avril 1999 donnent, en français, un des aperçus critiques de la troisième voie les mieux argumentés.

[14] Voir pour ces perceptions critiques Keith Dixon, « La troisième voie, version britannique : dans les soutes du blairisme », Le Monde diplomatique, janvier 2000 et Ricardo Petrella, « But inavoué de la ‘troisième voie’ sociale-libérale : la dépossession de l’Etat », Le Monde diplomatique, août 1999.

[15] On se contentera ici, par pur souci de parallélisme des formes avec les critiques évoquées précédemment et à titre anecdotique, de citer le plaidoyer (pro domo avant tout) d’un socialiste français converti à un blairisme sans nuance (à l’exception de l’Europe tout de même)… : Jean-Marie Bockel, La troisième gauche. Petit manifeste social-libéral, Ed. L’Archer, 1999. On mentionnera également ici, sans qu’il y ait de confusion avec l’exemple précédent, les articles, pédagogiques, de Jean-Gustave Padioleau sur le sujet : « De la révolution tory à la ‘réaction’ travailliste ? », Sociétal, n° 7, avril 1997 et « Le blairisme de l’Etat keynésien à l’Etat schumpeterien », Sociétal, n° 20, juin 1998.

[16] John Crowley : Sans épines, la rose. Tony Blair un modèle pour l’Europe, La Découverte, 1999, p. 13.

[17] Sur cette double évolution, voir en particulier la thèse de Loïc Wacquant sur la substitution d’un « Etat pénitentiaire » à l’Etat-providence dans les pays anglo-saxons : Les prisons de la misère, Paris, Liber-Raisons d’Agir, 1999.

[18] Voir, pour une histoire informée, précise et éclairante (et en français…) de la transformation du Old Labour en New Labour avant Blair, John Crowley, ibid., p. 58-79 ; et pour une perspective historique plus large mais néanmoins synthétique de l’évolution du Parti travailliste depuis 1945, François Poirier, « Le Parti travailliste britannique : grandeur et décadence », in M. Lazar (dir.), La gauche en Europe depuis 1945. Invariants et mutations du socialisme européen, Paris, PUF, 1996, p. 55-89.

[19] En 1995, les mandats syndicaux sont limités à 50% dans les instances du Parti contre 90% jusqu’en 1994.

[20] Un congrès extraordinaire du Labour en 1995 abroge la fameuse clause IV des statuts du Parti qui indiquait qu’il fallait « assurer aux travailleurs manuels ou intellectuels la jouissance complète du produit de leur travail sur la base de la propriété collective des moyens de production, de distribution et d’échange » malgré l’attachement encore très fort des militants du parti à cette clause historique du travaillisme anglais, même si c’est une clause qui n’avait plus beaucoup été mise en œuvre depuis les nationalisations du gouvernement Atlee de 1945 à 1951. Voir N. Thompson, Political Economy and the Labour Party, London, UCL Press, 1996 ainsi que l’article de Jean-Jacques Urvoas, “Le New Labour de Tony Blair”, Etudes, 386, avril 1997.

[21] T. Blair, « The Rights We Enjoy Reflect the Duties We Owe », The Spectator Lecture, March 22, 1995.

[22] A. Giddens, Beyond Left and Right. the Future of Radical Politics, Cambridge, Polity Press, 1994.

[23] Voir notamment A. Giddens, Les conséquences de la modernité (1990), Paris, L’Harmattan, 1994 et Social Theory of Modern Societies. Anthony Giddens and his Critics, Cambridge, Cambridge University Press, 1989 (notamment la réponse de Giddens à ses critiques). Le lecteur curieux du long parcours et de la riche pensée sociologique de Giddens pourra se reporter utilement à Christopher Pierson, Conversations with Anthony Giddens. Making Sense of Modernity, Cambridge, Polity Press, 1998, et au chapitre que lui consacre Danilo Martucelli dans Sociologies de la modernité, Paris, Gallimard, Folio-Essais, 1999, p. 507-537.

[24]T. Blair, La troisième voie. Une nouvelle politique pour le nouveau siècle, introduction, traduction du texte dans ce volume… On précisera ici que la présentation que fait Blair de la social-démocratie classique et des débats au sein de la gauche dans le passé est souvent caricaturale et peu argumentée. Elle l’est un peut moins chez Giddens qui se laisse néanmoins aller à quelques simplifications – cf. infra.

[25] Nous empruntons cette distinction à Stephen Driver et Luke Martell, « Left, Right and the third way », Policy and Politics, vol. 28, n° 2, p. 147-161 (p. 157). Lire également, des mêmes auteurs, une étude approfondie sur la rénovation du Parti travailliste : New Labour : Politics after Thatcherism, Cambridge, Polity Press, 1997.

[26] La troisième voie apparaît d’ailleurs de manière tout à fait étonnante comme une version contemporaine, réactualisée, et revendiquée comme telle, de la nécessité mise en avant par Max Weber de concilier les exigences de l’éthique de la responsabilité et de celle de la conviction chez le politique moderne. M. Weber, Le savant et le politique (1919), Paris, Plon, 1959.

[27] Voir U. Beck, Risk Society (tr. anglaise de Risiko Gesellschaft), London, Sage, 1992 ; F. Ewald, L’Etat-providence, Paris, Grasset, 1997, et avec Denis Kessler, « Les noces du risque et de la politique », Le Débat, n° 109, mars-avril 2000, p. 55-72. Voir également pour une vue d’ensemble sur le sujet : Jane Franklin ed., The Politics of Risk Society, Cambridge, Polity Press (& IPPR), 1998.

[28] D. Held, Democracy and the Global Order : From the Modern State to Cosmopolitan Governance, Cambridge, Polity Press, 1995. On notera ici que Giddens et Held, avec John Thompson, ont fondé en 1984, leur propre maison d’édition, Polity Press, qui en publiant entre 70 et 80 ouvrages par an dans le domaine des sciences sociales au sens large a considérablement aidé à la diffusion de leurs théories.

[29] Nombre de critiques travaillistes ou sociaux-démocrates de la conception blairiste de la troisième voie lui reprochent précisément son manque d’appétence pour la régulation économique. C’est le cas notamment de Will Hutton, The Stakeholder Society, Cambridge, Polity Press, 1998 ; de David Marquand, « Premature obsequies : Social democracy comes in from the cold », in A. Gamble & T. Wright, The New Social Democracy, Oxford, Blackwell and The Political Quarterly, 1999, p. 10-18 ; et de Frank Vandenbroucke, « European Social Democracy and the third way : Convergence, Divisions and Shared Questions », Forum Scholars for European Social Democracy, Working Papers n° 3, Amsterdam, 1998.

[30] Voir sur ce point le débat suscité en France par le fameux texte Blair-Schröder en juin 1999, notamment dans « Blair-Schröder : le texte du ‘manifeste’ et les analyses critiques », Notes de la Fondation Jean-Jaurès, n° 13, août 1999.

[31] A. Giddens, La troisième voie, traduction dans ce volume…

[32] Ulrich Beck, « The Cosmopolitan manifesto », New Statesman, 20 mars 1998.

[33] Voir plus loin les remarques concernant le communautarisme de Blair, et pour un bon résumé des arguments anti-autoritaires des critiques libéraux contre la troisième voie : R. Dahrendorf, « The Third Way and Liberty », loc. cit.

[34] Voir R. Inglehart, La Transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées (1990), Economica, 1993 et Modernization and Postmodernization. Cultural, Economic and Political Change in 43 societies, Princeton, Princeton Univeristy Press, 1997.

[35] L’utilisation de « life politics » renvoie à de nombreuses références, notamment à la « biopolitique » que l’on trouve chez Michel Foucault.

[36] S. Driver & L. Martell, loc. cit., p. 157.

[37] T. Blair, New Britain. My Vision of a Young Country, London, Fourth Estate, 1996, p. ix, cité en traduction par J. Crowley, « Les innovations du blairisme », Problèmes politiques et sociaux, Paris, La Documentation française, n° 824, 16 juillet 1999, p. 21-22.

[38] D. Marquand, « Le nouveau travaillisme ou les ambiguïtés de la modernité », Pouvoirs, 93, 2000, p. 9-10.

[39] J. Crowley, Sans épine, la rose, op. cit., p. 116.

[40] On relèvera, parmi les nombreuses contributions qui rentrent dans ce cadre : Social Justice : Strategies for National Renewal. Report of the Commission on Social Justice, London, IPPR & Vintage, 1994 ; David Miliband ed., Reinventing the Left, Cambridge, Polity Press, 1994 ; Andrew Adonis (avec Stephen Pollard), A Class Act : The Myth of Britain’s Classless Society, London, Hamish Hamilton, 1997 ; John Gray, After Social Democracy : Politics, Capitalism and the Common Life, Demos, 1996 et Will Hutton, The State We’re In, London, Jonathan Cape, 1995, qui ont eu une grande influence sur le programme du New Labour et sur la politique menée depuis 1997.

[41] On retrouve dans le réseau intellectuel qui entoure Blair une structure identique à celle qui entourait Margaret Thatcher au moment de son accession au leadership du Parti conservateur dans les années 1970 puis à Downing Street – autour de think tanks « transatlantiques » tels que la MPS (Mont Pelerin Society), l’IAE (Institute of Economic Affairs), le Adam Smith Institute ou encore le CPS (Centre for Policy Studies)… La manière dont Thatcher a transformé la vieille idéologie tory par le renouveau du travail intellectuel de groupes de ce type a fortement inspiré Blair dans ses relations avec le « milieu » intellectuel. Voir sur ce sujet Keith Dixon, Les évangélistes du marché, Liber-Raisons d’agir, 1998 qui reprend largement le travail approfondi de Radhika Desai, « Second-Hand Dealers in Ideas : Think-tanks and Thatcherite Hegemony », New Left Review, n° 203, 1994, p. 27-64.

[42] G. Mulgan, Connexity : How to Live in a Connected World, Cambridge (Mass.), Harvard Business School Press, 1998, introduction.

[43] G. Mulgan ed., Life after Politics : New Thinking for the 21st-Century, London, Harper & Collins, 1997. Cet ouvrage reprend par ailleurs nombre des travaux effectués dans le cadre de Demos.

[44] Giddens ne fait d’ailleurs pas mystère de redonner à la LSE un lustre intellectuel et une influence politique qu’elle a eu à de nombreuses reprises dans son histoire : « Je voudrais aider à propulser la LSE vers un nouvel âge d’or, et m’assurer que l’Ecole a un impact réel sur le monde. La LSE existe depuis plus d’un siècle et a été conçue par Sidney et Beatrice Webb comme une institution pouvant contribuer de manière concrète à l’amélioration du monde (…) Après la Seconde guerre mondiale, la LSE a joué un rôle à deux moments successifs du changement politique et social. La LSE a été le lieu où quelques-unes des idées de base et des politiques de l’Etat-providence d’après-guerre ont été élaborées. Clement Attle a enseigné à l’Ecole, alors que, bien sûr, William Beveridge en était le directeur. A un niveau plus intellectuel, des gens comme Tawney, Titmuss ou Marshall dominaient. La LSE a également été le lieu de quelques-uns des débats et des bataille autour des nouveaux mouvements sociaux des années 1960-1970. Ce qui est moins connu en général, c’est qu’elle a aussi abrité l’élaboration d’idées clefs de la ‘contre-révolution’ politique advenue avec la montée en puissance du thatcherisme. Le philosophe économique favori de Margaret Thatcher, Friedrich von Hayek, a enseigné à l’Ecole. Nous sommes maintenant dans une troisième phase et la LSE devrait jouer un rôle fondamental dans l’élaboration des réponses au monde dans lequel nous nous trouvons. », in C. Pierson, Conversations with Anthony Giddens, op. cit., p. 49-50.

[45] « The New Progressive Declaration : A Political Philosophy for the Information Age », Democratic Leadership Council, July 1996. Voir aussi, les déclarations « de la Nouvelle-Orléans », à la suite de la4e conférence annuelle du DLC en mars 1990, et celle récente « de Hyde Park », août 2000 qui redéfinit les contours d’une politique de la troisième voie pour les dix ans à venir. On peut trouver ces documents, et bien d’autres informations utiles, sur le site web du DLC : http://www.dlcppi.org/

[46] On notera simplement ici que la politique de soutien et de solidarité de Tony Blair à l’égard des Etats-Unis dans l’après 11 septembre et les opérations en Afghanistan apporte un nouveau témoignage de ce lien particulier qui unit les deux puissances anglo-saxonnes mais que le sens du lien transatlantique est plus complexe qu’il n’y paraît tant on peut lire bien des faits de l’après 11 septembre davantage comme une influence de Blair sur George W. Bush que comme un simple alignement britannique sur la position américaine.

[47] Steven M. Teles, « Can New Labour Dance the Clinton ? », American Prospect, 31, March-April 1997, p. 55-56.

[48] La double stratégie : augmentation du salaire minimum + extension du EITC a été au cœur de la politique de Robert Reich, ministre du travail dans la première administration Clinton, pour lutter contre la pauvreté et les working poors. Jeffrey Liebman, économiste de Harvard, proche de Larry Summers, a d’ailleurs travaillé directement sur le sujet pour le gouvernement Blair.

[49] L. Katz, L. Summers et E. Balls ont travaillé ensemble à Harvard sur le chômage anglais, et sur le désengagement des travailleurs résultant du chômage de longue durée. L’insistance mise sur l’éducation des jeunes pour éviter le chômage et la désincitation au travail faisait également partie de leurs conclusions. On retrouve ce thème dans le projet du New Labour pour la jeunesse (“A New Deal for Young People”).

[50] Amitai Etzioni a été conseiller de Bill Clinton pendant son premier mandat. Il dirige aux Etats-Unis un réseau d’intellectuels et de responsables associatifs « The Responsive Community » chargé de promouvoir la prise en mains des communautés – famille, entreprise, voisinage, église, etc. – par leurs membres, il propose un réinvestissement éthique dans les relations sociales dont on trouve de larges échos dans le projet du NL. Voir notamment, A. Etzioni, The Spirit of Community. Rights, Responsabilities, and the Communitarian Agenda, New York, Crown, 1993 et sous sa direction, New Communitarian Thinking. Persons, Virtues, Institutions, and Communities, Charlottesville, University Press of Virginia, 1995.

[51] D. Held, Democracy and the Global Order, op. cit. ; E. Kapstein, Sharing the Wealth : Workers and the World Economy, London, W.W. Norton, 1999 ; K. Ohmae, The End of the Nation-State : The Rise of Regional Economies, London, Harper Collins, 1995. Pour un aperçu d’ensemble, très complet, des thèses transnationalistes, voir D. Held, A. McGrew, D. Goldblatt & J. Perraton, Global Transformations : Politics, Economics and Culture, London, Polity Press, 1999.

[52] A. Giddens, La troisième voie, traduction dans ce volume…

[53] A. Giddens, The Third Way and its Critics, Cambridge, Polity Press, 2000, chapitre 5 : « Taking Globalization Seriously », p. 122-162.

[54] T. Blair, « Doctrine of the international community », discours prononcé à Chicago, 22 avril 1999.

[55] A. Sen, Development as Freedom, Oxford, Oxford University Press, 1999 et J. Rifkin, The Biotech Century, Westlake, J.P. Tarcher, 1999.

[56] A. Giddens, The Third Way and its Critics, op. cit., p. 135.

[57] A. Giddens, The Third Way, traduction dans ce volume…

[58] Voir A. Giddens, Modernity and Self-Identity, Cambridge, Polity Press, 1991 et The Transformation of Intimacy, Stanford, Stanford University Press, 1992.

[59] Voir Christopher Pierson, Conversations with Anthony Giddens. Making Sense of Modernity, op. cit., p. 149, et plus largement sur ces questions, p. 118-150.

[60] Voir à titre d’exemple, et essentiellement pour son aspect caricatural, Ricardo Petrella, « But inavoué de la ‘troisième voie’ sociale-libérale : la dépossession de l’Etat », Le Monde diplomatique, août 1999, p. 3.

[61] A. Giddens, La troisième voie, traduction dans ce volume…

[62] A. Giddens, La troisième voie, traduction dans ce volume…

[63] De nombreuses approches ont été utilisées pour appuyer cette thèse, notamment celle des « quasi-marchés ». Voir en particulier les travaux réunis par Julian Le Grand : avec Saul Estrin eds., Market Socialism, Oxford, Oxford University Press, 1989 ; et avec Will Barlett et Jennifer Roberts, A Revolution in Social Policy : Quasi-Markets Reforms in the 1990s, Bristol, The Policy Press, 1998.

[64] Cette approche a été développée pour les retraites notamment, par un économiste proche de Blair, Richard Layard dans What Labour Can Do ?, London, Warner, 1997 et de manière plus approfondie par Frank Field, How to Pay for the Future : Building a Stakeholders’ Welfare, London, Institute of Community Studies, 1996. Mais le « legal welfarism » inclut également la législation sur le salaire minimum, sur la protection de l’enfance, les contrats de responsabilité des parents d’élèves… soit tout un ensemble de mesures qui sont susceptibles de mettre en œuvre concrètement les appels à la responsabilité civique chers aux promoteurs de la troisième voie – cf. infra.

[65] L’expression est employée ici dans un sens beaucoup plus trivial et moins articulé que l’analyse de la fin de l’idéologie telle qu’elle pouvait avoir lieu dans les années 1960, à travers les ouvrages de Daniel Bell, The End of Ideology (1960), op. cit. ou de Seymour Martin Lipset, Political Man, New York, Doubleday, 1963, qui faisaient référence à la définition marxiste du terme et à son élaboration sociologique par Karl Mannheim notamment, en mettant par exemple l’accent sur la fin du soutien dont bénéficiait le marxisme de la part tant des intellectuels que des masses.

[66] A. Giddens, Beyond Left and Right, The Future of Radical Politics, Cambridge, Polity Press, 1994, introduction, cité ici dans la traduction de J. Crowley, in Problèmes politiques et sociaux, op. cit., p. 50.

[67] N. Bobbio, Droite et gauche (1994), Paris, Le Seuil, 1996.

[68] A. Giddens, La troisième voie, traduction dans ce volume…

[69] On retrouve ces trois grandes valeurs fondamentales, parfois articulées à d’autres, comme chez Giddens, dans toutes les tentatives de sortir de l’alternative entre gauche classique et nouvelle droite. C’est bien évidemment le cas chez les défenseurs britanniques de la troisième voie, mais également dans les différentes déclarations des New Democrats aux Etats-Unis, ainsi que dans bon nombre des discours de Bill Clinton par exemple (cf. supra).

[70] T. Blair, La troisième voie, traduction dans ce volume…

[71] On a relevé au moins cinq moutures différentes de cette idée jusqu’à sa disparition en tant que telle dans le programme du Parti pour les élections de 1997. Sur ce point, voir Steven Teles, « Can New Labour Dance the Clinton ? », loc. cit., p. 52 sq.

[72] On le retrouve aujourd’hui, sous une forme beaucoup plus restrictive, notamment dans les projets de « prêts sociaux » ou de « comptes personnels de développement » de Bruce Ackerman & Anne Alscott, The Stakeholder Society, New Haven, Yale University Press, 1999, de Gavin Kelly & Rachel Lissauer, Ownership for All, London, IPPR, 2000 ou de David Nissan & Julian Le Grand, A Capital Idea : Start-Up Grants for Young People, London, Fabian Society, 2000.

[73] Voir pour l’utilisation de l’expression, en particulier, R. Layard, What Labour Can Do ?, op. cit.

[74] T. Blair, Discours devant la communauté économique de Singapour, 8 janvier 1996.

[75] Le thème, lié, du renouveau national et de la nouvelle grandeur du pays joue sur les mêmes ressorts à destination de l’électorat traditionnellement conservateur, adepte de la doctrine tory de la « One Nation ». Voir pour les tentatives « blairistes » de ramener les travaillistes vers la question du sens de l’identité britannique : Mark Leonard, BritainTM. Renewing our identity, Demos, 1997.

[76] A. Giddens, La troisième voie, traduction dans ce volume…

[77] T. Blair, La troisième voie, traduction dans ce volume…

[78] En juillet 2000, la presse a révélé le contenu de notes manuscrites de Tony Blair adressées à certains de ses conseillers leur demandant de trouver des actions à tout prix bénéfiques sur le plan médiatique pour le Premier ministre, sans trop de souci de leur contenu politique, à la suite, en particulier, de l’érosion de sa popularité depuis le printemps.

[79] Les spin doctors sont à la fois des conseillers politiques et des conseillers en communication, les deux dimensions se mêlant de manière souvent inextricable. Les principaux spin doctors de Blair : Peter Mandelson, homme de télévision avant de devenir ministre de Blair, Alasdair Campbell, ancien journaliste de la presse populaire et « grand communicant » de Blair et Philip Gould, publicitaire et expert de l’enquête qualitative et des focus groups, ont importé des méthodes américaines et imposé un style, à la fois flamboyant et « paillettes », au New Labour qui est largement critiqué pour ses aspects démagogiques.

[80] Voir sur ce point le développement synthétique de J. Crowley, Sans épine, la rose, op. cit., p. 82-92.

[81] Philip Gould, The Unfinished Revolution. How Modernisers saved the Labour Party, Little, Brown & Co, 1998 (citations dans l’édition de poche Abacus, 1999). L’ouvrage de Gould peut être considéré comme une véritable « bible » du blairisme.

[82] Ibid., p. 396.

[83] Ibid. p. 396-397.

[84] A. Giddens, La troisième voie, voir la traduction dans ce volume…

[85] Gould s’appuie beaucoup sur les analyses de Stanley Greenberg sur la classe moyenne américaine et les conséquences politiques à en tirer pour les Démocrates. Voir notamment, S. Greenberg, « Reconstructing the Democratic Vision », The American Prospect, n° 1, Spring 1990 et Middle Class Dreams, New Haven, Yale University Press, 1996, ainsi que l’ouvrage qu’il a codirigé avec Theda Skocpol, The New Majority, New Haven, Yale University Press, 1996.

[86] Bill Clinton, « Discours devant la Convention démocrate », New York, 16 juillet 1992.

[87] Colin Crouch, « The Parabola of Working-Class Politics », in A. Gamble & T. Wright, The New Social Democracy, op. cit., p. 71.

[88] Ibid., p. 74.

[89] Ibid., p. 80-81.

[90] T. Blair, La troisième voie, introduction, traduction dans ce volume… Blair déclarait également dans son discours devant le congrès annuel du Parti travailliste en 1997 – quelques mois après son élection – : « la division des radicaux (c’est-à-dire des progressistes entre libéraux et travaillistes) il y a une centaine d’années a conduit à la domination du Parti conservateur au cours du XXe siècle. Je veux que le XXIe siècle soit celui des radicaux ».

[91] Sur le riche sujet du rapport entre socialisme et libéralisme, voir Gérard Grunberg, « Socialism and Liberalism », in R. Cuperus & J. Kandel, eds., European Social Democracy : Transformation in Progress, Amsterdam, Friedrich-Ebert Stiftung & Wiardi-Beckman Stichting, 1998, p. 59-65.

[92] Le SDP a été fondé en 1981 par des dissidents de l’aile droite du Labour. Il a fusionné en 1988 avec le Parti libéral pour donner naissance au Parti libéral démocrate (Liberal Democrats).

[93] Le gouvernement de Clement Attlee de 1945 à 1951.

[94] P. Gould, op. cit., p. 397.

[95] On peut regrouper sous l’appellation de « socialisme libéral », un certain nombre d’auteurs venus de différents pays, et à ce titre tributaires de traditions nationales et de débats spécifiques, dont le point commun est d’avoir tenté de penser ensemble le libéralisme politique dans toutes ses dimensions et la justice sociale – accordant notamment un rôle de premier plan à l’Etat. On trouve dans cette veine, outre les Anglais cités ici (T.H. Green, mort en 1882, était professeur de philosophie à Oxford et auteur notamment de Lectures on the Principles of Political Obligation, 1879, cf. l’édition de P. Harris & J. Morrow, Cambridge U.P., 1986, et L.T. Hobhouse, mort en 1929, journaliste et sociologue, professeur à l’Université de Londres et à la LSE, auteur notamment de Liberalism, 1911, cf. l’édition de J. Meadowcroft, Cambridge U.P., 1994) , les socialistes libéraux italiens tels que Benedetto Croce, les frères Rosselli ou Pietro Gobetti, dans le monde germanique Eduard Bernstein et Friedrich Naumann, en France et en Belgique Jean Jaurès, Georges Sorel, Charles Andler ou Henri de Man notamment. Sur cet ensemble d’auteurs, voir les textes recueillis par Monique Canto-Sperber , Le socialisme libéral, Paris, Editions Esprit, 2000 et son article de présentation, « Pour le socialisme libéral », Esprit, mai 2000, p. 9-26.

[96] Le Parti libéral a passé un accord électoral avec les travaillistes en 1903 – pas d’opposition entre les candidats des deux partis dans les circonscriptions – notamment en raison de la défaite subie en 1900 (élections générales connues sous le nom de « Khaki election » du fait de la victoire des Conservateurs favorables, comme une partie des Libéraux, les ‘Limps’ pour ‘Liberal Imperalists’ dont faisaient partie Asquith notamment, à une ligne dure dans la guerre contre les Boers sud-africains).

[97] Maladroitement, car Margaret Thatcher avait elle aussi fait acte de « libéralisme » en déclarant : « Je me considère comme une libérale, au sens du XIXe siècle – comme Gladstone » dont une formule célèbre résumait sa politique fiscale : « l’argent fructifie dans la poche des contribuables ».

[98] Gladstone exprimait ainsi sa conviction sur la question sociale en 1884, alors qu’il était Premier ministre : « Il y a une tendance qui consiste à penser que l’Etat devrait… s’occuper de tout. Si l’Etat prend en charge ce que l’homme devrait faire pour lui-même, alors il ne peut que lui infliger des dommages supérieurs à ce que l’homme peut retirer comme bienfaits de cette action… L’esprit de responsabilité devrait être préservé chez les gens du peuple, chez chacun des membres de cette classe », cité dans Duncan Watts, Whigs, Radicals and Liberals, London, Hodder & Stoughton, 1995, p. 128.

[99] Outre les figures tutélaires de T.H. Green et L.T. Hobhouse déjà cités, le « nouveau libéralisme » a pour pères fondateurs des petits groupes intellectuels, soutenus par la Fabian Society notamment (par l’entremise de Ramsay MacDonald), tel que le « Rainbow Circle » constitué autour de J. Hobson (auteur en 1909 d’un essai intitulé The Crisis of Liberalism), Herbert Samuel et Charles Trevelyan en 1893, qui essaient d’influencer la ligne du Parti libéral de l’intérieur en l’orientant vers un nouveau programme, plus social : redistribution par l’impôt, programmes sociaux de protection des plus faibles…

[100] Une grande figure socialiste de la Fabian Society, Beatrice Webb écrivait dans Our Partnership, en 1910, que « la chose la plus importante qui s’est passée depuis deux ans, c’est que Lloyd George et Winston Churchill sont apparus sous les feux de la rampe, pas simplement par rapport à leurs collègues du gouvernement, mais aussi par rapport au Parti travailliste. Ce sont des responsables politiques progressistes. »

[101] Voir le chapitre premier du texte traduit ici.

[102] Alan Ryan, « New Labour needs a moral compass », New Statesman, 7 February 2000, p. 25. Voir aussi sur ce sujet, la contribution très complète de Samuel H. Beer, « New Labour : Old Liberalism » à l’ouvrage collectif New Labour : The Progressive Future ?, Stewart White ed., op. cit., ainsi qu’un autre article d’Alan Ryan, « Britain : Recycling the Third Way », loc. cit.

[103] Tony Blair, La nouvelle Grande-Bretagne. Vers une société de partenaires, Editions de l’Aube, 1996, p. 15.

[104] S. Giaimo & S. White, « New Labour and the Uncertain Futures of Progressive Politics », in S. White ed., New Labour : The Progressive Future ?, op. cit.

[105] Roberto M. Unger & Cornel West, The Future of American Progressivism, Boston, Beacon Press, 1999.

[106] Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991.

[107] Voir pour un point historique sur les figures de la crise de la social-démocratie, Alain Bergounioux, « La crise de la social-démocratie en question », La Revue Socialiste, n° 1, printemps 1999, p. 8-17.

[108] Les efforts de « théorisation » du Premier ministre français ont été en partie stimulés par la « concurrence » intellectuelle avec Tony Blair. Voir l’entretien avec Lionel Jospin, La Revue Socialiste, n° 1, printemps 1998, p. 32-48, et L. Jospin, « Le socialisme moderne », Notes de la Fondation Jean-Jaurès, n° 15, mars 2000.

[109] Voir l’épisode, révélateur, du « manifeste Blair-Schröder » en juin 1999.

Mise au point sur… le dossier du Point intitulé « La gauche Zemmour »

Dans le dernier numéro du Point (n°2198 du 30 octobre 2014), je suis cité, avec quelques autres (Emmanuel Todd, Jean-Claude Michéa, Frédéric Lordon…), comme un « intellectuel de gauche » constituant la « gauche Zemmour ».

Que la presse magazine juge bon de faire ce genre de dossiers, c’est son droit et cela peut même être intéressant. Que le journaliste en charge, ici Saïd Mahrane, interroge les gens qui lui semblent adéquats ou compétents, c’est plus que normal, nécessaire. Qu’il ait jugé que c’était mon cas, très bien. Nous avons parlé pendant presque deux heures sur le peuple, le populisme, la gauche et le FN, etc. et pas sur Zemmour d’ailleurs.

Que de tout cela, il ne reste pratiquement rien dans l’article publié, là encore, pas de souci, c’est la règle du jeu que l’on accepte quand on parle avec des journalistes.

En revanche, que le peu qui ressorte soit aussi faux qu’approximatif, ça ce n’est pas acceptable.

Ainsi, sur fond d’une photo de Marine Le Pen, le propos et la qualité qui me sont attribués p. 37 ne sont pas corrects.

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Je n’ai en effet, jamais été un « compagnon de route » d’Arnaud Montebourg. J’ai connu celui-ci il y a plus de 25 ans maintenant pendant nos études et nous avons participé ensemble à la campagne de 1988 pour la réélection de François Mitterrand et à quelques épisodes à l’époque de la vie du PS mais cela s’est arrêté là. Je n’ai jamais été politiquement proche de lui dès lors qu’il s’est lancé en politique au tournant des années 1990-2000.

De la même manière, j’évoquais dans le propos rapporté le programme économique du FN ainsi que son aspiration à conquérir l’électorat populaire, et rien d’autre.

Tout est affaire de présentation bien évidemment et celle-ci est particulièrement biaisée.

Réponse à Philippe Corcuff dans Les Inrocks

Le sociologue Philippe Corcuff a décidé de me ranger, dans son dernier opuscule ‘Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard’ (Editions Textuel), parmi les diffuseurs des idées lepénistes ou néoconservatrices (sic) à gauche, aux côtés notamment de Jean-Claude Michéa, Emmanuel Todd ou encore Frédéric Lordon.

Interrogé sur trois pleines pages, comme il se doit pour un auteur de sa qualité, par Les Inrocks (n°984 du 8 au 14 octobre 2014, p. 58-60, disponible en ligne ici) ce magazine a bien voulu condescendre jusqu’à m’accorder un droit de réponse de quelques lignes – après m’avoir demandé 3000 signes, ils ont en effet coupé et réduit celui-ci à moins de 500 signes.

Voici donc, dans son intégralité, le texte que je leur ai envoyé :

« Le sociologue Philippe Corcuff m’accorde le douteux privilège de figurer, dans son dernier ouvrage – au côté de Jean-Claude Michéa – comme un « désarmeur imprudent de la gauche […] qui compte parmi ceux qui ont le plus de zones idéologiques de croisement avec la mouvance néoconservatrice ».

Le verdict ayant été prononcé d’emblée, le procès peut alors commencer, suivant ainsi une imperturbable tradition intellectuelle et politique à laquelle se rattache mon procureur.

Celui-ci m’attribue, d’entrée de jeu, une orientation politique, à ses yeux infâmante évidemment, en me décrivant comme « un des principaux défenseurs français du social-libéralisme du premier ministre britannique, Tony Blair ». Même si je comprends parfaitement que pour un intellectuel de sa carrure, la différence entre objet d’étude et engagement politique n’a aucun sens, il aurait tout de même pu, a minima, faire l’effort de lire ma modeste production sur le sujet. Il y aurait découvert que j’y développe, au contraire de ce qu’il avance, une approche critique, la plus informée possible certes (un défaut rédhibitoire visiblement pour lui), de la matrice idéologique du blairisme au travers, notamment, du libéralisme, du communautarisme et du conservatisme social dont il a été porteur.

Cette disqualification préalable en place, mon contempteur peut aborder tranquillement le sujet qui l’occupe : le rôle qu’il tient à toute force à me faire jouer dans la lepénisation des esprits, à gauche évidemment. Il apprend ainsi à son lecteur qu’après avoir été « à sa droite », je serais désormais situé « à la gauche du PS » qui, tout de même, précise-t-il, « pourrait être une autre forme de droite […] porteuse d’une vision essentialiste du peuple » !

Le procès devient alors comédie. L’accusation s’emploie en effet à citer quelques bribes de phrases extraites de mon livre Le Sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme paru en 2012 chez Gallimard de manière à m’attribuer comme opinion la simple description que j’y fait d’un certain nombre de dérives politiques (culturalisme, populisme, dérive « sociétaliste » de la gauche…). Il fait de même à propos de l’idée controversée d’« insécurité culturelle » que j’ai mentionnée dans un article de presse. Tout ça pour tenter de me faire passer pour un promoteur du culturalisme en politique, et donc, bien sûr, pour un auxiliaire du Front national !

L’usage par un collègue universitaire, tout militant politique fut-il, d’un procédé aussi éculé que malhonnête devrait suffire à convaincre le lecteur de la qualité de son propos sinon de son intention. Il témoigne toutefois de quelque chose de plus grave, ancré profondément dans une certaine gauche et, hélas, dans une partie du monde académique : celle d’un combat permanent et quasi-religieux pour la Vérité et le Bien qui ne s’embarrasse pourtant jamais de la recherche ni de l’une ni de l’autre. »

Comment Hollande peut-il encore gouverner ?

FigaroVox: D’après le baromètre TNS Sofres pour Le Figaro Magazine, la cote de confiance de François Hollande est tombée à 13%, soit une baisse de 5 point en 2 mois. Comment analysez-vous cette défiance jamais vue auparavant?

Laurent BOUVET: François Hollande est confronté, en même temps, à deux difficultés majeures qui conjuguées créent cette situation inédite et très dangereuse pour un président de la République.

La première, c’est le marasme économique: chômage en hausse continue, croissance nulle, ras-le-bol fiscal… Les résultats attendus et, pire encore, annoncés, par le président ne sont pas là. Et le «pacte de responsabilité» n’apparaît pas comme susceptible de changer la donne, compte tenu de l’austérité qu’il implique au regard de la dépense publique considérable (40 milliards d’euros) qu’il représente.

La deuxième difficulté tient à la perte de la maîtrise du temps politique par le président alors que celui-ci en avait fait un élément-clef de son quinquennat, expliquant notamment que celui-ci se déroulerait suivant des phases bien précises. Aujourd’hui, alors qu’il n’a clarifié son «cap» que depuis quelques moi – et donc perdu deux années précieuses et beaucoup de capital politique qui lui seraient très utiles -, il est soumis aux événements, des annonces de mauvais résultats, aux échéances électorales et même désormais aux déclarations tonitruantes des ministres qu’il a choisis ou de son ex-compagne!

Résultat, les Français ne comprennent pas ce que fait leur président et, pire encore, où il veut conduire le pays. Au sein de la gauche en particulier, la brutalité de la clarification de la politique économique, effectuée sans contrepartie sociale soulève un vent de révolte inédit. Et ce n’est pas la manipulation plus ou moins adroite de quelques symboles «sociétaux», qui n’ont plus de portée après deux ans de sur-utilisation, qui peut faire le poids.

D’après un conseiller ministériel, «à partir du moment où François Hollande ne demande même pas un parapluie à l’île de Sein et où il ne cherche même pas à interdire le livre de son ancienne compagne, cela veut dire qu’il n’a même plus le souci de sa propre image». Ces 13% de confiance sont-ils dès lors dus à la politique du président ou à sa personne directement?

L’image du président de la République est profondément et durablement atteinte en effet. Son autorité avait déjà été remise en cause de manière spectaculaire à plusieurs reprises, notamment au moment de «l’affaire Leonarda» mais cette fois c’est son image personnelle, au-delà de la fonction, qui est touchée. Le roi est nu et tout le monde s’en aperçoit. Et il est mis à nu à cause de ses propres décisions, ou plutôt de son absence de décision.

Ne faisant confiance, de longue date, pour sa communication qu’à lui-même, il s’est placé lui-même dans la situation actuelle. L’exemple, sidérant, du livre de Valérie Trierweiler, est un révélateur ultime de la faiblesse du chef de l’Etat. Il ne pouvait pas en effet ignorer que son ancienne compagne, compte tenu des conditions mêmes de leur séparation et du fait qu’elle soit journaliste, représentait en quelque sorte une potentielle «bombe à retardement»! Il n’est pas exclu que les Français jugent avec sévérité son impéritie dans une telle situation.

La politique et la personne du président se mêlent donc étroitement désormais pour le pousser au fond de l’abîme, les «deux corps du roi» sont atteints. La majorité qui l’a élu en 2012 ne soutient plus le président de la République seulement deux ans après cette élection, et tant son autorité que sa crédibilité ont été réduites à néant. C’est inédit à ce point dans l’histoire de la Vème République – même Nicolas Sarkozy bénéficiait encore, après cinq années de mandat du soutien inconditionnel d’une très large majorité de son camp.

Comment expliquez-vous que la nomination de Manuel Valls ait si peu influé sur cette confiance? Le premier ministre, dont la cote de confiance est passée de 44% à 30% entre juillet et septembre, n’est-il pas en train lui-même en train de sacrifier son avenir politique en restant aux côtés de François Hollande?

Le premier ministre est très nettement entraîné dans sa chute par le président de la République. Il va sans doute devoir se poser la question, à un moment donné, du bienfondé de son pari qui consiste à miser, avec le président, sur des résultats économiques d’ici la fin du quinquennat.

Manuel Valls a en effet été choisi par le président pour mettre en oeuvre le fameux «cap» qu’il a décidé fin 2013-début 2014. Mais même si sur le fond, ce cap correspond assez bien au projet défendu par Manuel Valls dans les primaires en 2011, il reste celui du chef de l’Etat. C’est d’ailleurs une lecture assez classique des institutions de la Vème République de ce point de vue. Et le peu d’impact de l’arrivée de Manuel Valls s’explique notamment par le poids de la contrainte institutionnelle.

On est toutefois passé d’une ambiguité à une autre dans le rapport entre les deux têtes de l’exécutif ces derniers jours.

L’ambiguité initiale était que Manuel Valls devait réussir avec le président pour pouvoir être demain le mieux placé dans l’après-Hollande au sein du PS, et en même temps qu’en cas de réussite, c’est le président qui en retirerait tous les avantages. La fidélité ne pouvant donc payer dans cette perspective qu’à long terme, c’est-à-dire en politique dans une éternité par définition toujours instable et incertaine.

Aujourd’hui, face aux difficultés que l’on a mentionnées plus haut, l’ambiguité demeure mais elle a changé de nature. Désormais pour le premier ministre, l’essentiel est de préserver au maximum son capital politique pour un après-Hollande qui pourrait arriver plus vite que prévu – dès 2017 même – alors que son sort est totalement lié au président.

Cela ressemble donc fortement pour le chef du gouvernement au problème de la quadrature du cercle en politique.

Quelles sont les solutions qui s’offrent au chef de l’Etat pour remonter dans les sondages? Comment peut-il regagner la confiance des Français?

En l’état actuel des choses, le président de la République n’a pas beaucoup de possibilités qui s’offrent à lui, en tout cas elles présentent toutes des risques importants.

La première serait de changer de politique, en allant dans le sens de ce que lui demandent «les frondeurs» ou la «gauche de la gauche». Il se rapprocherait ainsi de sa majorité de 2012 mais perdrait évidemment aussi en route ceux qui le soutiennent encore. Et il perdrait auprès des partenaires qu’il a choisis jusqu’ici en France et en Europe, la crédibilité qu’il a tenté d’acheter avec le «pacte de responsabilité». Il ouvrirait aussi ainsi certainement une boîte de Pandore des surenchères au sein d’une gauche très diverse, dont les buts et les demandes sont loin d’être les mêmes.

La deuxième possibilité qui s’offre à lui est la poursuite de son «cap» actuel. Le pari est ici sur les résultats d’une telle politique. Or, on l’a vu, on peut en douter compte tenu des effets difficiles à maîtriser de la politique de l’offre qui a été choisie. Si les entreprises et les partenaires sociaux ne jouent pas le jeu ou si la conjoncture européenne continue de se dégrader, l’effort consenti sera réduit à néant et l’austérité sera plus dévastatrice encore qu’aujourd’hui. Le chef de l’Etat sera dès lors arrivé au bout de l’impasse dans laquelle il s’est engagé.

La troisième possibilité, sans doute la seule réellement envisageable désormais, serait pour François Hollande d’engager la société française dans une série de réformes de ses structures, autour d’un discours churchillien mobilisateur – celui que le chef de l’Etat aurait pu et dû tenir dès son arrivée au pouvoir alors qu’il disposait d’un capital politique élevé. L’idée étant d’engager le pays de plain-pied dans la «grande transformation» contemporaine en remettant à plat l’ensemble du système institutionnel, économique et social français. Bref, un grand saut, courageux et sans doute un peu fou mais qui permettrait à la France de sortir de sa torpeur et de sa défiance vis-à-vis d’elle-même.

Quels seront ses principaux défis à relever, ses grandes réformes à venir pour prouver aux Français qu’il est bien l’homme de la situation?

Fiscalité, protection sociale, travail, relations professionnelles, éducation nationale, enseignement supérieur et recherche, redressement industriel, financement de l’économie, organisation territoriale… tout doit être revu. Pas «réformé» ou «aménagé» à la marge, non, revu de fond en comble.

L’idée d’une politique «disruptive» comme on le dit en matière d’innovation donne une idée de l’orientation qui pourrait être prise au point de blocage et de défiance où l’on en est arrivé.

Le Parti Socialiste sera-t-il une victime collatérale, notamment durant les élections à venir de l’impopularité du président et de son gouvernement?

Victime consentante et même responsable de son sort. Qu’a fait le Parti socialiste, j’entends ses responsables, ses militants… depuis 2002, au moins, pour se préparer à exercer le pouvoir? Qu’a fait le PS pour penser les transformations en cours du monde et de la société? Pour proposer aux Français un projet de société auquel non seulement croire mais participer?

Le PS est un instrument totalement inadapté aux défis politiques du temps, comme c’est le cas de nombre de partis et de forces politiques d’ailleurs – et au-delà de nombre d’institutions de toutes natures.

Des ambiguïtés, des demi-choix, des statu quo faute de réflexion, des enthousiasmes «progressistes» sur telle ou telle question secondaire alors que sont laissés dans le flou les choix stratégiques… voilà ce qu’a produit le PS depuis 15 ans. C’est aussi le résultat de tout cela que l’on voit à l’oeuvre aujourd’hui sous la présidence de celui qui en a été le premier secrétaire.

Si le PS est une victime électorale notamment – et cela signifie des milliers de mandats et d’emplois perdus à, des difficultés très concrètes pour nombre de ses cadres et sympathisants -, c’est une victime de ses propres insuffisances et erreurs.

L’impopularité du président et de son gouvernement sont un problème bien plus préoccupant pour le pays que pour le PS.

Entretien publié sur le site du Figaro, le 8 septembre 2014.

A gauche, le « sociétal » ne remplacera jamais le social

La formation du nouveau gouvernement Valls témoigne, de la part de l’exécutif, d’une double détermination. D’une part, en faisant coïncider le casting avec le «cap» décidé il y a quelques mois, comme c’est le cas tout particulièrement avec la nomination d’Emmanuel Macron au ministère de l’Économie et de l’Industrie. De l’autre, avec la décision, hautement symbolique, de manifester l’ancrage à gauche du gouvernement en conservant Christiane Taubira à son poste et surtout en promouvant Najat Vallaud-Belkacem à l’Éducation nationale. Si la confirmation et la promotion de ces deux ministres ont été moins commentées que la nomination de leur collègue à Bercy, elles l’ont été tout aussi sinon plus violemment, notamment par les opposants aux dispositions qu’elles ont défendues jusqu’ici, en particulier autour du mariage pour tous et des ABCD de l’égalité.

Ce signal voyant – et voulu comme tel – de l’ancrage à gauche du gouvernement au moyen de personnalités qui incarnent avant tout le combat autour d’enjeux dits «de société» témoigne pourtant des limites de l’exercice et soulève, a minima, deux difficultés qui s’ajoutent au débat qui fait désormais rage sur la politique économique.

La première difficulté tient au doute que l’on peut formuler sur l’efficacité d’une telle politique du chiffon rouge agité sous le nez de ses adversaires. Quel intérêt y a-t-il, en effet, pour le pouvoir actuel, à remobiliser ainsi toute une partie de la droite alors même qu’il se trouve en difficulté sur sa gauche? Le gouvernement actuel a-t-il les moyens d’un combat sur deux fronts alors qu’il est au plus bas de son crédit politique?

Ce qui a, bon an, mal an, fonctionné jusqu’ici, à savoir unir la gauche contre la droite sur les questions de société – comme au moment clé du débat sur le mariage pour tous en 2012-2013 -, n’est en effet plus de mise aujourd’hui. À la fois parce que nombre des soutiens du gouvernement, à gauche, trouvent qu’il ne va jamais assez loin en la matière (PMAGPA…) et sont donc plus prompts à l’attaquer qu’à le défendre ; et parce que cela peut effacer les effets de séduction exercés sur une partie de la droite par le programme économique du gouvernement.

La deuxième difficulté, plus sérieuse, est interne à la gauche: réduire ainsi le marquage idéologique à gauche aux questions de société demeure insuffisant. En effet, au cours de chacune des expériences gouvernementales de la gauche depuis 1981, il y a eu au moins une grande réforme sociale qui est restée un symbole durable: ainsi, par exemple, la retraite à 60 ans en 1981, le RMI en 1988 ou encore les 35 heures en 1997. Et ce même si, dans le même temps, les gouvernements de gauche ont mené des politiques d’adaptation à l’économie de marché et de soumission à la contrainte européenne: ainsi, par exemple, la politique de dérégulation de Pierre Bérégovoy dans les années 1980 ou les privatisations sous le gouvernement de Lionel Jospin.

Cette fois-ci, l’absence d’une grande réforme sociale qui puisse rester comme un symbole incontestable et durable a laissé un vide et conduit à un déséquilibre inédit dans l’histoire des passages de la gauche au pouvoir sous la Ve République. Ce d’autant que l’affirmation d’un cap économique alliant «politique de l’offre» et ajustement structurel n’avait jamais été aussi claire et nette de la part d’un gouvernement de gauche.

Or ce déséquilibre est loin d’être compensé par l’insistance, depuis le début du quinquennat, sur les questions de société comme «marqueur idéologique» de la gauche. Et si social et «sociétal», selon l’expression consacrée, ne sauraient être brutalement opposés, on constate néanmoins qu’aujourd’hui, au sein de la gauche, le compte n’y est pas. Et de loin, tant il est impossible de prétendre faire reculer les inégalités dans la société ou assurer le progrès social pour tous en attribuant des droits individuels, aussi légitimes soient-ils, à quelques-uns au nom de tel ou tel critère identitaire «culturel» lié à la personne (qu’il s’agisse du genre ou de l’orientation sexuelle par exemple).

Ces difficultés soulèvent, in fine, une question plus fondamentale encore pour cette gauche qui accepte d’exercer le pouvoir: celle de son projet politique, de ce qu’elle a encore à proposer aux Français. On a en effet, aujourd’hui, sous les yeux l’aboutissement d’une transformation de longue haleine, le bout du bout d’un processus, commencé il y a trente ans, auquel a d’ailleurs pris part toute une génération qui a commencé sa carrière à l’époque et détient maintenant le pouvoir. Son projet actuel a été très largement conçu, dans l’exercice même du pouvoir, dans les années 1980, autour de deux axes principaux: d’une part une adaptation pragmatique mais non assumée et non réfléchie à l’économie de marché et au capitalisme ; d’autre part une conversion doctrinale à une vision à la fois éclatée et très largement individualisée de la société.

Cette reconnaissance plus ou moins explicite de la prévalence du libéralisme dans tous les domaines a eu, on le sait, des conséquences importantes en termes de choix de politiques publiques tout au long des trente dernières années. Mais ça a été aussi le cas en termes de discours et de légitimation politique, puisqu’il a fallu remplacer l’objectif de l’émancipation collective à partir des rapports de force socio-économiques par celui d’une émancipation individuelle à partir des opportunités et des droits. La gauche, bien au-delà de celle qui aspire à gouverner, d’ailleurs, qui se voulait historiquement une force de transformation économique et sociale, s’est ainsi peu à peu réduite à une simple force, épisodique, d’amélioration «sociétale» et morale.

C’est aujourd’hui insuffisant pour gouverner, ce sera demain insuffisant pour gagner les élections.

Article publié dans Le Figaro du 3 septembre 2014

Valls 2 : les conséquences politiques d’un remaniement

A travers le nouveau gouvernement Valls, François Hollande semble trancher définitivement pour une ligne qu’on pourrait qualifier de libertaire sur le plan sociétal et de libéral sur le plan économique Ce tournant  peut-il alimenter le discours du FN sur le thème de l’UMPS    ?

Le choix d’un cap économique clairement orienté vers une « politique de l’offre » – en fait une dépense publique importante en faveur des entreprises plutôt que des ménages – est venu compléter, si l’on peut dire, depuis un an, une orientation assez libérale sur le plan « sociétal » ou culturel en place dès le début du quinquennat, conformément d’ailleurs au programme du candidat Hollande. Une orientation dont la grande bataille politique aura été celle qui s’est déroulée autour du « mariage pour tous ». Autour, car outre la loi elle-même instituant le mariage et le droit d’adoption pour les couples homosexuels, c’est tout un ensemble de débats qui se sont déployés, sur les moeurs, la famille, l’idée de progrès, etc., et ce sont des camps très marqués idéologiquement qui se sont affrontés à cette occasion.

Cette double orientation libérale donc, économique et « sociétale-culturelle » (pardon pour ce terme barbare), peut en partie favoriser le FN. A la fois parce qu’elle lui permet de valoriser, en opposition, un projet profondément antilibéral de fermeture des frontières et de préférence nationale mais également parce qu’elle lui permet d’incriminer l’ensemble des élites politiques et économiques à cause de leur vision convergente, au-delà des appartenances politiques : c’est le thème de l’UMPS.

On soulignera toutefois que le FN lui-même n’est pas à l’abri de débats sur le libéralisme tant économique que « sociétal » et culturel. Les variations du programme économique du FN ont été importantes ces dernières années même si aujourd’hui l’orientation étatiste semble l’emporter, et on a vu également que Marine Le Pen et la direction actuelle du parti ne participait pas aux manifestations contre le « mariage pour tous » alors que d’autres membres en vue de la formation frontière étaient très actifs dans ce combat, à l’instar de Marion Maréchal-Le Pen.

Face au libéral-libertarisme d’une partie d’une partie de la gauche et au libéralisme d’une partie de la droite, le social-conservatisme de Marine le Pen et  Florian Philippot est-il définitivement en train de s’imposer comme une alternative crédible ?

La critique par le FN du « système » et des élites regroupées autour d’une idéologie libérale globale, à la fois économique et « sociétale-culturelle » donc, porte davantage en période de crise, de crise à la fois économique et sociale et de défiance généralisée. On voit aujourd’hui le FN atteindre des scores importants aux différentes élections même si c’est moins d’ailleurs en raison d’une progression massive de son électorat que de la capacité de mobilisation de ses électeurs, et de l’abstention très forte, tout spécialement au sein de l’électorat traditionnellement de gauche.

La question de la crédibilité de son « projet » en vue de l’exercice du pouvoir notamment reste néanmoins, et malgré ses succès récents, posée. En raison d’abord d’une limite sociologique : l’absence de cadres qui seraient à même de le mettre en oeuvre si le parti arrivait au pouvoir ; et surtout d’une résistance forte de la société à une vision fermée et obsidionale de ce que pourrait devenir le pays. Cette vision étant en effet tout aussi sinon plus angoissante que celle d’un pays en difficulté certes mais qui reste ouvert sur le monde et au monde. Le rejet, de ce point de vue, de la proposition du FN de sortie de l’euro par une large majorité de nos concitoyens est un bon indicateur.

Nombre de nos concitoyens peuvent en effet trouver qu’il y a bien des excès, des erreurs et des défauts dans les politiques prônées ou mises en oeuvre par les partis de gauche et de droite « classiques », que les élites sont responsables de tout cela et que le peuple n’est pas écouté ; ils peuvent éprouver à la fois une grande insécurité économique et une grande insécurité culturelle face aux évolutions contemporaines du monde et de la société mais cela ne signifie pas pour autant que les solutions apportées par le FN les convainquent ou les séduisent. Comme si ce parti était capable mieux que d’autres d’incarner politiquement les critiques les plus vives adressées à ce qui se passe aujourd’hui mais pas d’y remédier.

Peut-on aller jusqu’à dire que le FN est le grand vainqueur de ce remaniement ?

Non, certainement pas. Encore une fois, si le FN est capable mieux que d’autres aujourd’hui de cristalliser les mécontentements et les peurs, d’en jouer et de les instrumentaliser politiquement, il n’apparaît pas comme une solution politique crédible.

C’est le doute et la défiance vis-à-vis des institutions et des responsables politiques qui dominent très largement aujourd’hui chez nos compatriotes. Aucune alternative politique ne se dessine clairement. C’est d’ailleurs, me semble-t-il, un élément important de la chute aussi rapide de popularité de François Hollande : il proposait un changement, une rupture avec la période sarkozyste, et il a déçu les attentes de ce point de vue. Dès lors, son électorat de 2012 s’est détourné de lui et plus généralement de la gauche qui l’a emporté il y a deux ans. Et, ça va sans dire, l’état actuel e la droite parlementaire ne permet pas non plus d’y voir une force capable de restaurer une quelconque confiance dans l’avenir. 

L’éventuelle recomposition d’une gauche critique à l’égard de la mondialisation autour d’Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon  peut-elle venir perturber l’ascension de Marine Le Pen ?

Cette gauche critique rencontre trois difficultés majeures qui, à mon sens, l’empêchent de récupérer électoralement une partie de l’électorat déçu par François Hollande et d’empêcher Marine Le Pen et le FN d’incarner plus facilement le mécontentement.

La première tient au fait qu’il n’y a pas de projet commun aux différentes composantes et personnalités de cette « gauche de la gauche ». Même au sein des « frondeurs » du groupe socialiste, il y a des approches différentes, on le verra sans doute rapidement. Entre un Mélenchon et un Montebourg, il y a certes une critique de la mondialisation, mais si vous regardez leurs positions sur les solutions pour en sortir, notamment en termes écologiques par exemple (gaz de schiste, nucléaire…), ils sont très opposés ! Et les exemples de ce type sont légions.

La deuxième difficulté est davantage d’ordre idéologique. Elle tient à la cohérence d’ensemble de l’antilibéralisme affiché par cette « gauche de la gauche ». Le problème de cohérence vient de ce que le discours antilibéral sur les questions économiques et sociales, la mondialisation, le capitalisme… n’est pas déployé dans d’autres domaines, notamment ces questions « sociétales » et culturelles que l’on évoquait plus haut. Or le combat idéologique contre le libéralisme ne peut pas s’arrêter aux contraintes que l’on peut ou doit faire peser sur le comportement de l’acteur économique, il doit s’intéresser à l’individu et à la société dans son ensemble. On voit ainsi, par exemple, aujourd’hui que la liberté religieuse pose autant de problèmes de limites que la liberté économique.

La troisième difficulté renvoie au décalage entre le discours tenu et l’électorat auquel s’adresse prioritairement la « gauche de la gauche ». En effet, cet électorat n’est pas en première ligne des méfaits et conséquences de la mondialisation que le discours de cette gauche critique. Il est davantage issu du public (fonctionnaires, agents publics…), il subit donc moins le chômage, les délocalisations et la précarité de manière générale que des salariés du privé exposés aux effets de l’ouverture des frontières et de la concurrence internationale. Quand les propositions politiques avancées par cette gauche apparaissent comme favorisant d’abord et avant tout le public et ses agents, les perspectives électorales sont très vite limitées – on l’a vu dans les élections récentes.

Cette gauche est-elle en mesure de s’unir pour passer devant la gauche de gouvernement comme la fait Syriza en Grèce ? 

Pour les raisons évoquées précédemment, cela me paraît difficilement envisageable pour le moment. On peut ajouter que la France n’est pas la Grèce, tout particulièrement en ce qui concerne la présence de l’Etat et plus généralement la place des collectivités publiques ou de la sécurité sociale dans le pays, sans même parler de sa structure économique. On est donc assez loin en termes de comparaison avec la situation grecques.

Toutefois, si la situation devait se dégrader plus avant et que la gauche de gouvernement ne pouvait plus se maintenir au pouvoir, malgré les institutions très protectrices de la Vème République, les recompositions au sein de l’ensemble de la gauche pourraient donner davantage de poids à cette « gauche de la gauche ». Mais on rentre là dans une forme de politique-fiction dont je me garderai bien.

Entretien publié sur le site Figaro Vox, le 27 août 2014.

Gouvernement Valls 2 : la « clarification »

Le nouveau gouvernement Valls semble avoir sacrifié son aile gauche par souci de cohérence politique. Il en résulte une équipe resserrée autour du premier ministre, mais faiblement soutenue par son propre camp déçu et divisé. Pensez-vous que cela suffira pour gouverner ?

Ce sera l’enjeu des semaines qui viennent avec quelques moments-clefs à l’Assemblée nationale (AN) : le vote sur la confiance au gouvernement, celui sur le projet de loi de finances… Il paraît peu probable que lors de ces occasions, il y ait une majorité à l’AN pour renverser le gouvernement. Les « frondeurs » du PS sont eux-mêmes divisés sur l’attitude à avoir et les élus de gauche (PS, PC, EELV…) qui prendraient le risque de voter contre le gouvernement avec ceux de la droite et du centre, porteraient la responsabilité de leur propre défaite ensuite dans les urnes, car le président de la République n’aurait d’autre choix que de dissoudre l’AN. Bref, même très minoritaire politiquement, les institutions de la Vème République permettent au gouvernement de poursuivre sa route, au Parlement du moins.

Du côté de l’assemblée plane toujours la menace d’une dissolution. Croyez-vous les députés de gauche suffisamment remontés contre l’exécutif pour qu’Hollande décide de l’utiliser ? Peut-on imaginer que la majorité présidentielle fasse plier le gouvernement et l’oblige à suspendre ses objectifs de réforme ?

Chez certains « frondeurs » du PS, l’idée est bien celle-là : écarter la menace de la dissolution et contraindre le président de la République à changer de politique. Deux problèmes subsistent néanmoins, et ils sont de taille.

D’abord, comme on le disait précédemment, les outils constitutionnels dans les mains de l’exécutif lui permettent de tenir le choc d’une telle « fronde » : les députés ont davantage à perdre que le président de la République à une dissolution. Pour tordre le bras du président, ils devraient accepter de mettre en jeu leur mandat ! Or compte tenu du rapport de force aujourd’hui, les députés de gauche disparaîtraient quasiment de l’Assemblée nationale en cas de législatives anticipées.

Ensuite, contraindre le président à changer de politique conduirait à ouvrir une période très incertaine sur le plan institutionnel. On imagine qu’il faudrait un nouveau premier ministre par exemple. Or les opposants de gauche à la politique actuelle de l’exécutif ne sont pas sur la même longueur d’onde. Entre un Mélenchon, une Duflot et un Montebourg, entre autres, il y a au moins autant de convergences que de différences. Quelle serait la ligne suivie ? Qui serait accepté par les autres comme Premier ministre ? C’est d’ailleurs là un atout pour François Hollande et Manuel Valls : ils peuvent compter sur les divisions de leurs adversaires à gauche au-delà des critiques formulées.

Ce remaniement va-t-il avoir un effet sur la physionomie politique et culturelle de la gauche française ? Peut-on attendre d’Arnaud Montebourg, par exemple, qu’il cherche à occuper l’espace à la gauche du parti socialiste ? Peut-on imaginer une reconfiguration en faveur d’un rapprochement entre centre et gauche réformiste ?

Ce remaniement pourrait en effet entraîner une clarification des positions au sein du PS, surtout en cas de congrès de celui-ci dans les mois à venir : avec une aile gauche étoffée qui cherche l’alliance avec la « gauche de la gauche » (Front de gauche, EELV…) et une aile droite qui chercherait à s’allier plutôt au centre. Si une telle logique allait à son terme, le PS pourrait finir par se diviser. Cette division en fonction de lignes idéologiques serait une première depuis le Congrès de Tours en 1921. Ce n’est cependant pas le scénario le plus probable même si la période qui vient est assez incertaine et inédite dans la mesure où le PS est pour la première fois confronté non pas à une division interne sur le projet mais à une conjoncture électorale, tant nationale que locale, particulièrement mauvaise.

Jusqu’ici, la perspective de gagner les élections locales ou nationales permettait en effet de tenir ensemble les deux camps (voire davantage de courants et sensibilités) dans un même parti car il y avait en quelque sorte de la place pour tout le monde, majorité et minorité du parti, aile gauche et aile droite – c’était le schéma Mitterrand-Rocard par exemple. L’intérêt électoral supérieur l’emportant toujours au final sur les divisions idéologiques ou programmatiques. Aujourd’hui, si le PS devient un peu moins un parti d’élus et de candidats à l’élection, et un peu plus un parti clivé idéologiquement, son fonctionnement pourrait bien se modifier.

Entretien publié sur le site Contrepoints le 27 août 2014.

PS : les risques de la division

Comment observez-vous le débat qui agite les socialistes ? Est-ce l’opposition de deux gauches ?

Il y a toujours eu au PS deux projets différents : un, en rupture avec l’économie de marché, et un autre, réformiste, d’adaptation. Ce clivage était déjà visible entre Rocard et Mitterrand. Mais jusque-là, le parti a toujours été le lieu où cohabitaient les différents courants. Un ciment les unissait : l’intérêt supérieur électoral. Tous les socialistes qui ont été minoritaires au PS – Chevènement, Rocard, Dray, Mélenchon – ont toujours eu une place dans cette perspective électorale.

Le débat des deux lignes n’est pas nouveau. C’était déjà le cas en 1983 avec le tournant de la rigueur…

Oui. Il opposait déjà Mitterrand et Rocard au congrès de Metz, en 1979. Mitterrand avait réussi la synthèse en 1981. Jospin aussi, en 1997, à l’intérieur et à l’extérieur du parti, avec la gauche plurielle. Hollande, aussi, durant les années 2000, puis lors de la primaire en 2011. Il avait été désigné car perçu comme le plus central et le plus rassembleur, et celui capable d’unir tout le monde pour battre Sarkozy. Or, la clarification démontre aujourd’hui qu’il n’y a plus de synthèse possible. Ce qui pouvait motiver les socialistes à oublier que leurs projets sont incompatibles, c’est la répartition des mandats et des ressources. Les perspectives électorales du PS étant catastrophiques, ce ciment n’apparaît plus.

Quel est le risque ?

La période est inédite. On entre dans l’inconnu. Le congrès du Parti socialiste, quand il aura lieu, sera particulier. Pour la première fois, la clarification peut provoquer une césure, qui peut devenir une faille. Le risque, c’est que le parti éclate. Une partie verrait ses perspectives électorales avec les autres forces de gauche. L’autre avec le centre. Les institutions protègent l’exécutif. Cela se passera au congrès du PS. Des gens comme Montebourg ou Hamon sont dans la nature. Ils ne vont pas rester les bras croisés. Ils ont fait des motions dans le passé, ils ont joué des jeux d’appareil. Si le prochain congrès est un congrès de clarification idéologique, l’affrontement sera très dur. Les députés qui voteront les motions vont se poser tout un tas de questions.

Ailleurs en Europe, cette clarification idéologique a déjà eu lieu…

Les différences des systèmes politiques mises de côté, cette clarification a déjà eu lieu dans d’autres pays. Elle a entraîné une lourde reconfiguration en Italie. En Angleterre, avec Tony Blair, le Parti travailliste a beaucoup évolué. Ça n’a pas été une partie de campagne… Blair a clairement purgé le parti. En Allemagne aussi avec Gerhard Schröder. Mais aussi en Espagne avec Zapataro. C’est une tendance générale dans les grands partis de gouvernement socialistes. Elle a commencé après la chute du Mur. La France l’a fait à sa manière avec des allers et des retours mais il n’y avait jamais eu de clarification telle que le gouvernement la dessine aujourd’hui.

L’esprit de synthèse à vocation électorale correspondant au cadre de la Ve République a conduit à garder un certain discours de gauche, même dans les années 2000 où Hollande a su garder une espèce de flou, au nom du mitterrandisme. On le voit encore un peu dans ce gouvernement. Najat Vallaud-Belkacem et Christiane Taubira incarnent cette idée qu’il y a encore de la gauche. D’autres pays ne s’embarrassent pas de telles questions.

La politique de François Hollande a-t-elle dérivé à droite depuis deux ans ?

Durant la campagne, il y avait à travers le discours du Bourget l’idée qu’on peut tenir les deux bouts. Sincère ou pas, peu importe. Il y avait l’idée d’une réforme bancaire, d’une réforme fiscale, mais dans le respect du cadre européen. Cela a permis de rassembler et de gagner.

Puis l’exercice du pouvoir contraint à des choix qui favorisent un côté ou l’autre. Il n’y a pas de droitisation. Hollande a simplement favorisé une orientation au détriment de l’autre. Il a longtemps prétendu tenir les deux bouts, mais à un moment donné, pour des raisons politiques, il s’est mis d’accord avec le Medef et a lancé le «pacte de responsabilité». Avec cet ensemble de décisions, son cap est clair. Cela va à rebours de toutes les habitudes de la gauche. Il pouvait le faire en prétendant que non. Il y a d’ailleurs des tentatives pour dire que les impôts pour les plus modestes vont baisser.

En clarifiant son cap, Hollande assume de manière très nette une orientation qui existe déjà depuis longtemps dans l’histoire longue du socialisme français. Bérégovoy avait accompagné dans les années 80 la dérégulation financière. Jospin a beaucoup privatisé. La gauche est allée beaucoup dans ce sens-là. Cette fois, c’est assumé. Mais Mitterrand, avec Rocard, avait fait le RMI. Jospin a fait les 35 heures. Avec Hollande, il manque l’autre bout. C’est ce que demandent les frondeurs. En face, il n’y a rien. La seule mesure symbolique, c’est le mariage pour tous.

 

Entretien publié dans Libération le 27 août 2014.