Il y a quatre gauches

2956919981_b141b78afcLe débat tel qu’il s’est récemment engagé autour de la « troisième gauche », à partir des propos de Zaki Laïdi et de Daniel Cohn-Bendit notamment, masque en grande partie les recompositions à l’œuvre dans la gauche française. En effet, l’extrapolation politique d’une « troisième gauche », qui se différencierait des « première » et « deuxième » du nom, laisse de côté une analyse plus fine des déplacements de frontières qui agitent la gauche française depuis une dizaine d’années. Des déplacements influencés par un certain nombre d’événements et de dates jalons dont on peut dresser une liste rapide : le bicentenaire de la Révolution de 1789 et la chute du Mur de Berlin en 1989, la Guerre du Golfe en 1990-1991, le débat sur le traité de Maastricht en 1992, la fin du mitterrandisme et son cortège d’affaires, le mouvement social de 1995, le débat les sans-papiers, le traité d’Amsterdam et la guerre du Kosovo plus récemment. Plutôt qu’une « troisième gauche » aux contours mal définis, présente essentiellement dans la tête de ceux qui voudraient en être tour à tour les théoriciens et les porte-parole, une observation rapide de la vie politique française révèle l’existence de quatre gauches.

Une première gauche, la plus proche du centre de l’échiquier politique, que l’on peut qualifier de « sociale-libérale ». Elle se caractérise par sa volonté de « réformer » la société française afin de l’adapter aux changements à l’œuvre dans le monde contemporain. Aux yeux des tenants de ce « néo-réformisme », pour reprendre l’expression du politologue britannique Donald Sassoon, la mondialisation de l’économie, l’explosion des nouvelles technologies liées à la révolution numérique ou encore la construction d’une Europe toujours plus intégrée, ne constituent pas des menaces pour la France. Il s’agit plutôt de chances qu’il faut saisir, sans complexe, si l’on veut pleinement prendre part au siècle qui s’ouvre. Les partisans de ce néo-réformisme se recrutent essentiellement parmi les héritiers de la « deuxième gauche » historique, incarnée par Michel Rocard ou Jacques Delors, éprise à la fois de réalisme économique et de justice sociale. On y trouve pêle-mêle, par exemple et à des degrés divers, la Fondation Saint-Simon, la CFDT, la revue Esprit, l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur. Les positions qu’elle défend sont celles, notamment, des dirigeants de l’économie française au contact avec la concurrence étrangère. Il s’agit de la « famille » de la gauche française la plus proche de la « troisième voie » prônée par Tony Blair au Royaume-Uni et soutenue en Europe par de nombreux sociaux-démocrates, notamment par Gerhard Schröder. C’est ce courant néo-réformiste qui est couramment accusé par d’autres familles, à gauche, de véhiculer la « pensée unique ». Bref, de trahir au profit du libéralisme.

La deuxième famille identifiable dans la gauche française contemporaine est celle qu’Henri Weber a récemment appelé « néo-keynésienne », mais qui peut aussi être qualifiée de « socialiste moderne ». Il s’agit de la déclinaison par le Parti socialiste et le gouvernement de la doxa jospinienne telle qu’elle s’est exprimée il y a un an à La Rochelle : « oui à l’économie de marché, non à la société de marché ». Il s’agit concrètement d’une démarche politique marquée à la fois par la réaffirmation de valeurs profondément ancrées dans l’imaginaire de la gauche – du « pacte républicain » au volontarisme en matière d’emploi – et par une pratique pragmatique, notamment dans le domaine économique, comme en témoignent aussi bien les privatisations que l’acceptation d’une large « flexibilité » dans le cadre des lois sur les « 35 heures ». L’environnement mondial est là aussi pris en compte, mais l’idée d’adaptation aux « contraintes » est actualisée par un ambitieux travail à la fois rhétorique et pratique sur le rôle de la volonté politique. La force du jospinisme, et sans doute une bonne partie de son avenir, vient de ce travail. En fait, de la combinaison entre l’élaboration « en marchant » d’un corps de doctrine socialiste moderne qui n’a pas à rougir de la comparaison avec ses concurrents européens ou internationaux, et une habileté particulière à transformer la contrainte systémique que représente la négociation permanente au sein de la « majorité plurielle » en avantage politique, c’est-à-dire le contrôle d’un vaste espace à gauche et au centre-gauche de l’échiquier politique dont une cohésion minimale est la condition sine qua non de l’existence de ses composantes.

La troisième famille de la gauche française est celle qui regroupe les « nationaux-républicains ». Ceux, du moins, qui refusent encore la compromission politique avec leurs homologues de droite, tout en partageant avec eux des inquiètudes communes quant à l’avenir de la république et de la souveraineté nationale. Jean-Pierre Chevènement et le Mouvement des citoyens incarnent – avec à leurs côtés des intellectuels, dont Régis Debray, des clubs, comme la « Fondation Marc-Bloch » et des publications telles que Marianne ou Le Monde Diplomatique – l’essentiel de ce courant opposé à la construction européenne actuelle et marqué par un fort antiaméricanisme, qu’il s’agisse des négociations commerciales ou des interventions militaires. Les postures critiques adoptées par Jean-Pierre Chevènement quant à l’action gouvernementale, de la construction européenne à la guerre du Kosovo, et encore récemment à propos de l’arbitrage du CECEI dans le dossier « BNP-Société Générale », constituent la limite de l’ancrage de ce courant dans la « majorité plurielle ».

Enfin, une quatrième famille de la gauche française peut être identifiée comme « radicale », au sens propre du terme. C’est celle qui s’autoproclame, particulièrement depuis 1995, « vraie gauche » ou « mouvement social ». Elle s’étend des confins du Parti communiste et des Verts aux formations trotskistes, en passant par la figure emblématique de Pierre Bourdieu, par des revues telles que Vacarme ou Pétition, et surtout à travers le réseau associatif et syndical qui forme le noyau dur du « mouvement social » : SUD, FSU, associations de défense des « sans » papiers, logement, emploi… Campant sur des positions de gauche classiques, héritées du marxisme et de la théorie critique, cette « gauche de la gauche » se bat contre les avancées du libéralisme sous toutes ses formes et ses conséquences à la fois sur les plus faibles dans la société – les « dominés » : immigrés, exclus, femmes, homosexuels,… – et les agents du secteur public, eux du moins que Pierre Bourdieu a qualifié de « main gauche » de l’Etat, ultime rempart au délitement social et à la normalisation libérale.

L’originalité de la situation contemporaine de la gauche française est que chacune de ses familles est représentée dans la majorité plurielle et au gouvernement, même si certaines composantes le sont de manière marginale. Cette situation présente à la fois un avantage et un inconvénient. L’avantage tient au contrôle politique, déjà évoqué, exercé par Lionel Jospin sur une vaste portion de la gauche, atout précieux pour les échéances à venir. L’inconvénient est lié au risque de brouillage, voire de paralysie, de l’action du Premier ministre face à des sujets susceptibles de fâcher une ou plusieurs des composantes de la gauche plurielle. Or, Lionel Jospin a besoin des quatre gauches pour gagner l’élection présidentielle, même face à une droite en lambeaux. Ce qui implique que dans les mois et les années qui viennent, le projet de société qu’il va élaborer – en partie par son action à la tête du gouvernement, et en partie par ses propositions à plus long terme – soit capable de satisfaire, ne serait-ce que symboliquement, les aspirations de ces différentes gauches, alors qu’elles sont souvent antagonistes. La conduite de la majorité plurielle a montré, jusqu’ici, que le Premier ministre possédait une certaine virtuosité en la matière grâce à son sens aigu du rapport de forces. Mais pour franchir un pas de plus – aussi bien électoral que face à l’histoire… ne serait-ce que celle de la gauche –, il lui faudra développer d’autres capacités, en particulier celle du visionnaire. Surtout s’il entend proposer à l’Europe, et, qui sait, au monde, un modèle de société alternatif à celui qui nous est de plus en plus imposé aujourd’hui à force de mondialisation : celui d’une société de marché.

Cet article a été publié dans LE MONDE du 8 octobre 1999 sous le titre « Quatre, elles sont quatre ».

Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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