La gauche française entre social et « sociétal »

421118235_6b851b3551Depuis quelques mois, la dynamique sociale-démocrate, et plus largement celle de la gauche, en Europe, connaît une baisse de régime. Après les succès – résultats électoraux et économiques positifs, bonne image dans l’opinion publique – accumulés par les majorités arrivées au pouvoir dans les dernières années (1994 aux Pays-Bas, 1996 en Italie, 1997 au Royaume-Uni et en France, 1998, en Allemagne…), des difficultés apparaissent. Celles-ci ont des causes directes variées selon le contexte national : les problèmes rencontrés par Blair (perte des élections locales, élection de Ken Livingstone à Londres, contestation de son « autoritarisme »…) (1) ont peu de choses à voir avec la lente remontée, en forme de réalignement à gauche, de Gerhard Schröder après à un début de mandat particulièrement catastrophique ou encore avec l’agitation médiatique et sociale qui a conduit au remaniement gouvernemental du début de l’année en France.

Pourtant, au-delà de ces spécificités et de manière plus structurelle, un facteur commun apparaît dans chacune de ces situations nationales. Les difficultés politiques naissent après quelques années de gouvernement – trois ans au Royaume-Uni et en France –, alors même que la situation économique de ces pays est plus que satisfaisante, notamment si on la compare à celle des années 1993-1997. D’ailleurs les gouvernements de gauche et du centre gauche européens sont crédités par leurs opinions publiques de l’amélioration des résultats économiques – baisse du taux de chômage sous la barre des 10%, croissante forte, perspective annoncée d’un retour au « plein emploi »…  – qu’ils les aient en partie suscités ou encouragés, comme c’est nettement le cas en France, ou qu’ils bénéficient simplement de l’amélioration de la conjoncture internationale.

On peut donc légitimement se poser la question de savoir pourquoi, alors que « l’économie va bien », les gouvernements ne vont pas aussi bien ? Alors même qu’une bonne situation économique est devenue depuis une vingtaine d’années, notamment à la faveur de la « crise », une sorte de Graal à la recherche duquel toute autre réflexion se doit d’être subordonnée. Le candidat à la présidence américaine, Bill Clinton, avait même fait inscrire en 1992 sur les murs de son quartier général : « L’économie, idiot ! » pour se rappeler, et rappeler à tous ses collaborateurs, qu’il s’agissait de l’élément essentiel de sa campagne. Il en a été de même pour Tony Blair, Lionel Jospin ou Gerhard Schröder en 1997 et 1998. Le chômage massif et l’exclusion sociale grandissante (2) conduisant, mécaniquement, à des programmes électoraux essentiellement économiques. Elaborés en période de crise et de difficultés, ils étaient destinés à rassurer l’opinion et à démontrer la capacité d’action de telle ou telle force politique, surtout lorsque celle-ci se réclamait de la gauche. Tâche difficile puisque même François Mitterrand avait fini par avouer, à la fin de son second septennat, que « tout avait été tenté contre le chômage » et que les partis de gauche restaient crédités, traditionnellement, d’une image de mauvais gestionnaires.

En France, le programme économique, à la fois volontariste et ambitieux, proposé par la « gauche plurielle » en 1997, a aujourd’hui été mis en œuvre dans sa quasi-totalité, avec comme mesures phares les 35 heures et les emplois-jeunes. L’objectif qui était visé, à l’époque, à savoir la diminution significative du chômage, a été atteint. Peu importe ici le débat concernant la part respective de la conjoncture et des politiques publiques engagées quant à ce résultat inespéré il y a encore cinq ans. Ce qui compte, c’est que le gouvernement, et en premier lieu son chef, apparaisse comme ayant réussi là où tous ses prédécesseurs avaient échoué. C’est cette image qui est retenue par l’opinion. Et si l’on se reporte cinq ans en arrière, on peut difficilement désapprouver le chemin parcouru – c’est d’ailleurs une des grandes difficultés de la droite française aujourd’hui.

Et pourtant, ce résultat remarquable apparaît de plus en plus comme insuffisant. On constate que la réussite économique du gouvernement de Lionel Jospin suscite à la fois un fort taux d’adhésion de la part de l’opinion, et un double phénomène de montée en puissance de nouvelles exigences de la part de segments importants de l’électorat traditionnel de la gauche – ouvriers, employés, fonction publique –, et de revendications de la part de couches sociales – cadres supérieurs, travailleurs indépendants… – prêtes à voter ou à renouveler leur vote à gauche, dans la mesure où ces revendications seront satisfaites.

Ces exigences et ces revendications, qui se traduisent sur le plan fiscal en particulier, ne sont pas convergentes, ce qui complique – les événements récents ayant conduit au remaniement gouvernemental en témoignent – la gestion de la « réforme » par le gouvernement. Le Premier ministre a, semble-t-il, compris dès l’été 1999 l’enjeu politique de ce décalage entre réussite économique et demandes nouvelles. C’est à partir de cette prise de conscience qu’est né le discours sur « le nouveau souffle » ou « la seconde étape »… bref, sur le contenu à donner à la deuxième « mi-temps » du gouvernement de Lionel Jospin, entre 2000 et 2002. C’est à partir de là aussi qu’est née l’idée d’une « nouvelle alliance entre exclus, classes populaires et classes moyennes » (3), corollaire sociologique du « nouveau souffle » ; ce qui, bien loin d’être un simple gadget de communication politique, engage une réflexion stratégique de fond sur l’avenir de la gauche.

Cette « nouvelle alliance » se présente en effet comme une tentative de répondre aux différentes demandes : celles des nouvelles couches qui peuvent voter à gauche ou renouveler leur vote de 1997, et permettre la victoire au second tour de la prochaine élection présidentielle, celles des électeurs traditionnels de la gauche et celles des « exclus » qui doivent réintégrer le champ politique en même temps que le champ social, tout en articulant ces exigences de manière à laisser le moins de place possible à l’expression des conflits qui les opposent. Cette « nouvelle alliance » devant impérativement être nourrie par un ensemble de propositions formant à la fois le contenu de la « seconde mi-temps » du gouvernement et la base d’un programme pour la séquence électorale de 2002 – législatives, présidentielle. C’est au croisement de cette réflexion stratégique et de cette réflexion programmatique que se situe l’avenir immédiat de la gauche française – comme c’est le cas d’ailleurs pour ses homologues européennes.

Sur cette articulation entre réflexion stratégique et réflexion programmatique vient se greffer une double difficulté, celle du rapport des forces au sein de la « gauche plurielle », et celle du poids relatif de la « gauche de gauche » dans l’équation politique finale. Il semble nécessaire de revenir, même si l’exercice peut paraître fastidieux, sur la structure de la gauche française aujourd’hui.

« Gauche plurielle »

Elément central du renouveau de la gauche gouvernementale française, la communauté d’intérêts politiques que représente la « gauche plurielle » apparaît comme une garantie pour l’avenir de la gauche au pouvoir. En effet, trois années de fonctionnement ont montré qu’aucune des parties n’était prête à quitter l’esquif commun pour répondre à des exigences politiques supérieures. Chacune ayant accepté un nombre de renoncements suffisamment important pour d’une part démontrer aux autres son attachement – mais aussi dans le même temps la faiblesse de sa position relative – et, d’autre part, que toute décision de retrait à venir de la coalition présente un coût politique marginal plus important que la précédente – on pourrait évoquer, à ce propos, un véritable « effet de cliquet » politique de la gauche plurielle. Chaque composante de celle-ci apparaissant ainsi à la fois comme solidaire de l’ensemble et capable d’exprimer une spécificité en son sein.

On peut d’ailleurs avancer que l’intérêt de la « majorité plurielle » réside essentiellement dans l’effort de management politique qu’elle suppose, et les qualités en la matière du Premier ministre, Lionel Jospin, qu’elle révèle. Les oppositions entre les partis qui la composent sont en effet telles qu’elles nécessitent une intense activité de débat, de concertation et d’arbitrage au gouvernement et à l’Assemblée. Cette activité se déroulant alors même que le gouvernement cohabite avec un Chef de l’Etat issu du camp adverse. La négociation permanente – que l’on pourrait qualifier en recyclant la vieille formule de l’union de la gauche des années 1970 : « l’union est un combat » – si elle débouche parfois sur des compromis et des demi-mesures, n’en a pas moins permis la mise en place d’un programme de réformes conséquent, qu’il s’agisse de l’économie, de la politique de l’emploi, des politiques sociales ou encore des « questions de société » : PACS, parité… Le pluralisme, et son respect, au cœur de la « méthode Jospin », débouchant sur une vision d’ensemble de la société française qui semble aujourd’hui plébiscitée par les Français.

Mais, malgré les apparences, et en dépit de la logique d’unité à tout prix qui caractérise la « majorité plurielle », la vie de la gauche française n’est pas un long fleuve tranquille. Les différentes crises ou moments de tensions qui touchent l’activité gouvernementale : de la crise du Kosovo à « l’affaire de la cagnotte », en passant par les revendications dans le secteur public, montrent que des divisions profondes continuent d’exister, des divisions qui laissent apparaître en filigrane l’architecture de la gauche française, et bien entendu, au-delà, les lignes de force de la réflexion stratégique et programmatique à mener en vue des prochaines élections.

Les positionnements successifs des uns et des autres ont en effet conduit, depuis trois ans, à une recomposition de la gauche française qui ne peut manquer d’être prise en compte. Cette recomposition est due à une série de changements structurels à la fois externes et internes qui touchent la société française. Parmi ceux-ci : le défi de la construction européenne (autour du débat sur la souveraineté, la nation et le fédéralisme), la mondialisation (autour du débat sur le libéralisme économique, l’exception culturelle et les alternatives possibles), le développement des valeurs individualistes et postmatérialistes (autour du débat sur les valeurs communes, les libertés publiques et les mœurs), la mutation du rôle de l’Etat (autour du débat sur le modèle de protection sociale et sur la notion de service public), etc.

Si on s’intéresse avant tout à la « question sociale », définie au sens large, on peut isoler un certain nombre de perspectives d’ensemble qui sont toutes, à un titre ou à un autre, représentées dans la gauche plurielle : une perspective « sociale-libérale », une perspective « socialiste moderne » et une perspective de critique radicale. (4)

La perspective sociale-libérale

Le premier ensemble peut être désigné, schématiquement, sous l’appellation de « social-libéralisme ». Ce groupe est le plus proche de l’idée de « troisième voie » telle qu’elle est défendue au Royaume-Uni, même si le terme lui-même reste largement tabou en France, à la fois par réticence quasi-instinctive à tout ce qui vient d’outre-Manche et pour des raisons de consonance historique malheureuse, entre perdition fasciste de personnalités de gauche dans les années 1930 et expériences avortées des années 1950.

La perspective sociale-libérale rassemble des personnalités et des organisations qui ont en commun la volonté de « réformer » la société française dans le sens d’une adaptation de ses structures politiques, économiques et sociales, aux défis contemporains. (5) Ainsi, la mondialisation n’apparaît-elle pas aux yeux de ces réformateurs comme un handicap mais plutôt comme une chance, ou du moins comme un mouvement incontournable dont il faut tenter de bénéficier. Ce groupe se prononce pour l’économie de marché et ses règles d’efficacité, de concurrence et de transparence. Ce qui conduit à l’adoption d’une position pro-européenne, notamment à l’acceptation sans réserve de l’euro et de l’indépendance monétaire de la Banque centrale européenne. Le problème de l’affichage d’une telle position, compte tenu de l’histoire anti-réformiste de la gauche française (6), ne permet pas à cet ensemble d’apparaître nettement sur la scène politique, alors que les positions qu’il défend sont partagées par l’essentiel des « décideurs » économiques français et largement mises en œuvre dans la pratique gouvernementale de la gauche depuis 1983.

Ce groupe réformiste, tant par ses préoccupations que par ses positionnements successifs dans les débats sociaux est l’héritier direct de la tradition de la « deuxième gauche » française née dans les années 1960-1970. Le retrait du devant de la scène politique, en 1994, des deux figures politiques de premier plan qui l’ont incarné pendant les dernières décennies (7), a laissé orpheline cette sensibilité qui s’est ralliée sans mal à la rigueur morale et au « droit d’inventaire » affichés par Lionel Jospin, devenu mécaniquement le réconciliateur des « deux gauches » qui ont animé la vie du socialisme français pendant près de trente ans.

Largement privé de son champ d’exercice partisan, ce courant réformiste de la gauche française a trouvé à s’exprimer dans le débat public au travers d’un certain nombre d’institutions telles que la Fondation Saint-Simon, la revue Esprit, Le Nouvel Observateur et la CFDT. C’est au cours du « mouvement social » de la fin 1995 que ce courant a pu manifester publiquement son attachement à l’idée de réforme et à la possibilité pour la gauche française de mener une politique sociale « raisonnable ». La pétition, en faveur du « plan Juppé » pour la Sécurité sociale, signée par des dizaines d’intellectuels, de syndicalistes et de membres de réseaux associatifs proches de ce courant a focalisé l’attention sur l’émergence d’une position « sociale-libérale », issue de la gauche, dans le débat public.

Au-delà de ces éléments bien connus, on peut également mettre à jour, dans cette perspective sociale-libérale, une lecture de la société peu conforme à la tradition majoritaire de la gauche française, à la fois jacobine et marxiste. Il s’agit d’une lecture informée, méthodologiquement par l’analyse des systèmes selon la logique de l’acteur individuel. Pratiquement, il s’agit d’une réinterprétation des catégories classiques de la réflexion progressiste sur l’égalité, qu’elle soit appliquée à la question sociale ou à la représentation politique. Ainsi, par exemple, les phénomènes actuels d’exclusion sociale ne renvoient-ils pas aux catégories anciennes de l’exploitation, mais méritent plutôt une analyse radicalement neuve, adaptée aux nouvelles conditions de la vie sociale. (8 ) Une vie sociale individualisée, dans laquelle il est de plus en plus difficile de parler de groupes sociaux – et de classes – homogènes. Cette « individualisation du social » rend difficile toute politique indifférenciée : en particulier en matière de protection sociale et de prise en compte des risques de la vie. « Le traitement de l’exclusion en particulier ne relève pas des mêmes formes d’action publique que celles qui ont été rodées par les politiques sociales inspirées par la lutte contre les inégalités. L’application de mesures générales ne convient pas ; il est nécessaire de mobiliser les ressources des réseaux locaux, un traitement particulier doit être mis en place pour chaque personne, envisagée dans sa singularité ». (9) Il s’agit donc de mieux appréhender les différences de statut et leur évolution pour chaque individu afin de mieux adapter la protection sociale notamment. Qu’il s’agisse de l’assurance-maladie pour laquelle les malades sont de plus en plus « transparents » aux yeux des institutions d’assurance (qualité des diagnostics préventifs, évaluation des probabilités génétiques…), de l’indemnisation du chômage, pour laquelle les parcours sont de plus en plus spécifiques à chacun et difficiles à généraliser sous une seule allocation (multiplication des enchaînements du type « emploi précaire-chômage-formation… ») (10),ou encore des systèmes de retraite qui mettent en jeu des transferts à réinventer entre générations. Les approches quantitatives et uniformes de l’Etat-Providence construit après la Seconde guerre mondiale ne sont plus efficaces pour répondre aux situations particulières qui se multiplient. Les mécanismes sociaux s’individualisent et les nouvelles politiques sociales doivent en tenir compte. Une réflexion de ce type est désormais solidement ancrée dans les esprits des « décideurs » de gauche comme de droite ; mais par les situations acquises – des usagers comme des agents publics – et les mécanismes rôdés qu’elle met en cause, cette approche reste largement inacceptable politiquement, notamment à gauche. L’exemple de la réforme des systèmes de retraite autour des thèmes des fonds de pension et de l’épargne salariale, en est aujourd’hui un des témoignages les plus saillants. (11)

Le socialisme moderne

Une lecture souvent rapide conduit beaucoup de commentateurs à assimiler la politique du gouvernement à une politique sociale-libérale. Cette appellation servant d’ailleurs bien souvent à des fins critiques, l’adjectif « libéral » étant utilisé essentiellement dans son sens économique en France. Pourtant la perspective gouvernementale, celle affichée et revendiquée pleinement par Lionel Jospin, se distingue nettement de la précédente. C’est le Premier ministre français lui-même qui a résumé le sens de ce « socialisme moderne » par une formule désormais célèbre : « oui à l’économie de marché, non à la société de marché ». (12)

Il s’agit en fait d’une démarche marquée à la fois par l’affirmation de valeurs profondément ancrées dans l’imaginaire de la gauche : pour Lionel Jospin en effet, « si le marché produit des richesses, il ne produit en soi ni solidarité, ni valeurs, ni projet, ni sens » (13), et par une pratique pragmatique, notamment dans le domaine économique. Ainsi, pour ne prendre que deux exemples parmi les plus significatifs de la politique du gouvernement, peut-on constater qu’en matière de privatisations, la « gauche plurielle » a réalisé en trois ans un programme plus important que n’importe quel autre gouvernement français, et qu’en ce qui concerne la mise en place des « 35 heures », mesure symbolique de l’action de la gauche française tant aux yeux de ses homologues européennes que face à la droite, les demandes des chefs d’entreprise ont été pris en considération – la contrepartie de l’acceptation des « 35 heures » par le patronat conduisant à l’amélioration substantielle de la « flexibilité » du travail dans les entreprises.

Les « utopies réalistes » qu’appelle de ses vœux Lionel Jospin apparaissent ainsi comme la combinaison entre, d’une part, une rhétorique centrée sur les valeurs classiques de la gauche et sur l’équilibre entre des composantes de la « gauche plurielle » dont les prises de position sont souvent divergentes, mais dont l’intérêt premier, et commun, est la réussite du gouvernement auquel elles participent, et, d’autre part, une série d’adaptations pragmatiques – privatisations, secteur public, santé, retraites, parité, PACS… – de la société et de l’économie françaises à un monde qui change rapidement, et à des aspirations nouvelles émanant de différents groupes sociaux.

La compréhension de la nécessité impérative d’une adaptation de la société et de l’économie françaises à la nouvelle donne mondiale, liée à une stratégie politique de réaffirmation des valeurs essentielles de la gauche, apparaît comme une des clefs de la réussite du gouvernement, dans les sondages d’opinion comme aux élections – le bon résultat d’ensemble de la gauche française à l’élection européenne de juin 1999 en est le dernier exemple en date. Ce succès tient au fait d’avoir su transformer une contrainte systémique – c’est-à-dire la composition, indispensable pour gouverner, d’une « majorité plurielle » rassemblant différentes composantes de la gauche – en avantage politique : un discours de gauche particulièrement bien articulé derrière lequel peuvent s’abriter ces différentes composantes, soit pour se prévaloir des avancées communes, soit pour faire accepter à leur base électorale certains renoncements programmatiques. Qu’il s’agisse des Communistes au sujet des privatisations, du Mouvement des citoyens sur la politique européenne ou des Verts concernant la politique énergétique, chacun des partenaires du PS sait qu’il peut mettre en avant la haute nécessité de la réussite collective du gouvernement pour masquer ses échecs ou ses reculs sur tel ou tel point de son propre programme.

On soulignera enfin, brièvement, que la politique du gouvernement a pour cadre et pour horizon l’Europe – suivant une ligne : « l’Europe peut nous donner les marges de manœuvre, notamment économiques, que ne permet plus le cadre national ». La position fermement européenne des socialistes français, héritage direct du mitterrandisme, est devenue, peu à peu, le socle sur lequel s’appuie la définition même de la gauche de gouvernement en France, et ce malgré sa composition plurielle. La présidence française de l’Union pendant le second semestre 2000 devrait d’ailleurs, dans un contexte difficile, en être la démonstration.

La gauche du « mouvement social »

La dernière perspective, située sur la gauche de l’échiquier, se revendiquant comme « gauche de gauche »  (14) est occupée par un ensemble de forces politiques et de personnalités intellectuelles dont le point de ralliement est constitué par leurs références, plus ou moins explicites, au marxisme, ou pour le moins, à un radicalisme politique critique de l’évolution économique et sociale du monde contemporain. L’essentiel du positionnement politique de cet ensemble hétérogène tient à la fois à la dénonciation de la mondialisation économique comme force destructrice du lien social et à la critique de la politique gouvernementale en matière de politique sociale aussi bien que d’accueil des étrangers en France par exemple. Cette « gauche de gauche » a trouvé les moyens de sa (re)fondation politique dans le « mouvement social », particulièrement depuis les grèves de 1995.


Pierre Bourdieu –désormais figure tutélaire de la gauche critique française– mérite un développement particulier, ne serait-ce que parce qu’elle aide à comprendre à la fois la prégnance de cette approche radicale en France et qu’elle met au jour l’essentiel des contradictions qui débouchent, in fine, sur sa faiblesse politique. La pratique politique critique de Bourdieu, dérivée partiellement de sa sociologie, est devenue en quelques années le lieu de recoupement entre d’une part, la défense d’un « certain » idéal républicain (débarrassé de son universalisme abstrait, de sa tentation colonialiste, de son jacobinisme culturel…) incarné par la « petite fonction publique », cette « main gauche » de l’Etat au contact des réalités sociales (enseignants, employés des services publics de proximité…) –voir sur ce point l’entretien de Pierre Bourdieu, « La main gauche et la main droite de l’Etat » dans Le Monde, 14 janvier 1992, repris dans P. Bourdieu, Contrefeux, Editions Liber-Raisons d’agir, Paris, 1998–, et d’autre part, les aspirations identitaires des acteurs du « mouvement social » au sens le plus large : féministes, homosexuels, immigrés… bref, des « dominés » de toute sorte. La catégorie du « dominé », centrale dans la sociologie bourdieusienne, servant de cadre théorique à une multitude de revendications adressées à une « élite » politique, intellectuelle et économique éloignée de sa base électorale et sociale par des procédures démocratiques, médiatiques et marchandes à la fois formelles et illusoires. Ainsi dans l’intervention politique de Pierre Bourdieu, la « fracture sociale » n’apparaît-elle plus seulement comme une réalité susceptible d’être étudiée par le sociologue, mais encore comme un élément structurant du débat politique, et au-delà, du clivage qui divise la gauche elle-même, entre une « vraie gauche » et une fausse, qui aurait trahi ses idéaux.

Ce « mouvement social », objet politique très difficile à identifier, a pris forme aux confins de quatre logiques différentes qui mériteraient chacune une analyse fouillée. Celle, d’abord, de l’expression d’un désir inassouvi et idéalisé de révolution prolétarienne – porté aujourd’hui par une fraction de l’extrême-gauche, dont Lutte Ouvrière, et surtout sa porte-parole, Arlette Laguiller, assurent la médiatisation, souvent sur un registre folklorique et stéréotypé. Celle, ensuite, d’une volonté de revanche politique de la part de celles et ceux que l’on pourrait qualifier de « vaincus » de 1968. (15) La logique aussi d’une tentative d’accès à l’espace public de la part de populations fragilisées par la crise des années 1980-90 – ouvriers déclassés, travailleurs sans qualification, sans domicile fixe, chômeurs de longue durée, sans papiers… – qui ont trouvé dans le « mouvement social » et ses formes nouvelles de mobilisation politique une voie pour faire apparaître publiquement et spécifiquement leurs revendications (DAL, AC !, Droits devant…, mais aussi syndicalisme nouveau de SUD…). La logique, enfin, d’une soif de reconnaissance politique de la part « d’intellectuels » (universitaires, journalistes, artistes…) qui après avoir refusé ou constaté l’impasse de la politique classique (celle des partis de gouvernement, notamment à gauche après 1982-1983) quant à la réalisation pratique de leurs préoccupations post ou para-marxistes, ont préféré se tourner vers les marges du système ; des marges dynamisées, et pour une part, crédibilisées, par l’évolution de l’environnement économique et social : mondialisation, financiarisation de l’économie, chômage  de masse, exclusion sociale en hausse tout au long des années 1980 et 1990… On retrouve ici, à côté de l’intellectuel générique du « mouvement social » qu’est devenu Pierre Bourdieu, un ensemble composé de personnalités variées à l’emploi médiatique défini (par exemple : le scientifique Albert Jacquard, le professeur de médecine Léon Schwartzenberg, l’évêque Mgr Gaillot, le journaliste Jean-François Kahn, la romancière Vivianne Forrester, le militant professionnel Christophe Aguitton, le cinéaste Robert Guédiguian et plus récemment le syndicaliste agricole José Bové…) qui sont tous devenus de véritables icônes de la contestation, immédiatement identifiables dès leur apparition sur l’écran de la télévision ainsi que des organisations attrape-tout sur une thématique définie, telle que ATTAC qui revendique la mise en place de la « taxe Tobin ».

Ainsi le « mouvement social » est-il devenu le lieu fédérateur d’objets et d’objectifs politiques souvent mal définis, appuyés pour l’essentiel sur des besoins de reconnaissance auxquels la « société dominante » (stigmatisée sous différents masques : « pensée unique », « social-libéralisme », « inclus »…) ne répond pas. Le statut de ces désirs inassouvis qui montaient en puissance depuis le début des années 1990, dans le climat du mitterrandisme finissant, au cœur d’une des pires périodes économiques qu’a connu la France depuis la Seconde guerre mondiale, a pu fin 1995, à la faveur des maladresses d’un président de la République élu sur le thème de la « fracture sociale », et qui s’est renié au bout de quelques mois, se cristalliser et, de là, se structurer en une nébuleuse prompte à la mobilisation tous azimuts. Mobilisation efficacement relayée par les médias, depuis une presse entièrement acquise à la cause (Monde diplomatique, Inrockuptibles, Télérama, Marianne,…) jusqu’à des encoches solidement implantées au cœur même des médias dits « dominants » : émissions de Michel Field sur France 3, de Daniel Mermet sur France-Inter, de la rédaction du Monde Diplomatique sur France Culture, pages « Débats » du Monde,…

Le « mouvement social » s’est peu à peu érigé en instance critique omnisciente de tous les maux dont souffrent la société française et, au-delà, les sociétés contemporaines. Soit, en vrac : le capitalisme, l’hégémonie américaine, la mondialisation, le libéralisme, la loi du marché, l’Union européenne, etc. Sans aborder ici la question de la pertinence de la critique et de ses méthodes, on peut néanmoins s’intéresser à la question politique que soulève une telle manifestation à la gauche de la « gauche plurielle » d’autant que cette « gauche de gauche » en dépit d’un manque de structuration politique flagrant et d’une hétérogénéité de ses bus et objectifs, pèse tout de même un certain poids électoral : celui des électeurs qui votent pour protester contre un « système politique » incapable de combler leurs attentes.

Ces électeurs, fortement ancrés à gauche, à la fois conscientisés et politisés – ils votaient souvent, pour une part d’entre eux, communiste auparavant, notamment dans les départements industriels du nord et de l’est –, votent pour des candidats présentés comme contestataires ou alternatifs issus de partis – essentiellement les formations trotskistes LO, LCR, PT –  situés hors de la gauche plurielle, même si une part des élus de la gauche plurielle, communistes et verts surtout, sont issus d’un vote proche de celui que l’on peut identifier comme étant celui du mouvement social. S’il est difficile d’extrapoler, à partir des résultats électoraux dont on dispose – depuis la présidentielle de 1995 jusqu’aux européennes de 1999 particulièrement (voir encadré) – le poids politique réel dont dispose le « mouvement social » – entre 5 et 10-12% des voix selon les élections et selon qu’on y inclut une partie de l’électorat de la gauche plurielle qui partage les préoccupations du « mouvement social » (communiste, verte, MDC , voire PS) en plus de l’extrême-gauche stricto sensu, on peut néanmoins constater qu’il représente un potentiel de nuisance, et beaucoup moins de force d’appoint, dans la perspective de l’affrontement droite-gauche de la séquence électorale à venir en 2002.


Résultats électoraux de l’extrême-gauche de 1995 à aujourd’hui
(% des suffrages exprimés)
Présidentielle de 1995          5,4% (Arlette Laguiller)
Législatives de 1997             2,5%
Régionales de 1998              4,2%
Européennes de 1999           5,2%

Question sociale, question électorale et question générationnelle

La question électorale se pose essentiellement dans la perspective présidentielle. On peut en effet considérer que la présidentielle de 2002 se jouera à quatre tours, les deux des législatives et les deux de la présidentielle. La question électorale de la gauche en 2002 peut être formulée de manière crue : est-ce que Lionel Jospin pourra bénéficier au second tour de l’ensemble, ou de la majeure partie, des voix qui se seront portées auparavant sur des candidats favorables aux thèmes du « mouvement social » ou de celles des électeurs qui se seront abstenus au nom d’une critique de l’action menée par le gouvernement de 1997 à 2002. La mobilisation de cet électorat, aussi hétérogène soit-il, apparaît en effet comme une des clefs des élections de 2002. Car, si l’élection se gagne classiquement au centre, le plein des voix dans son propre camp – droite et gauche – reste indispensable pour chacun des candidats. L’opération de dépassement du clivage droite-gauche, du type « fracture sociale », tentée par Jacques Chirac en 1995, apparaissent comme difficilement renouvelable en 2002, du simple fait d’une conjoncture économique et sociale qui s’annonce comme beaucoup plus favorable – en clair qui redonne confiance en elle-même et en l’avenir à la classe moyenne, celle qui compose le cœur de l’électorat et qui fait la décision au centre. De ce point de vue, l’élection présidentielle de 2002 sera beaucoup plus classique que celle de 1995. Ce qui la rendra inédite, ce sont les élections législatives qui la précéderont.

Compte tenu de ces éléments, l’équation à résoudre par le candidat de la gauche est relativement simple, sur le papier du moins : comment faire le plein des voix à gauche tout en allant chercher celles nécessaires à la victoire au centre. C’est très exactement le sens de la « nouvelle alliance » que Lionel Jospin a appelé de ces vœux en 1999. Si l’on veut être plus trivial encore, la question peut se formuler ainsi : comment rassurer les peureux, les exclus et les perdants de la mondialisation et de la modernisation de la société française tout en s’assurant le soutien des gagnants et des enthousiastes de l’évolution économique et sociale actuelle. C’est cette quadrature du cercle que devra accomplir le candidat de gauche, et derrière lui son parti, le PS, au moment d’élaborer son programme électoral. La composition de la « gauche plurielle » qui intègre déjà des partis dont les électeurs suivent, pour une part, la logique du « mouvement social » peut y aider, d’autant que les habitudes de travail en commun et surtout l’impossibilité pour les Verts comme pour le PC de progresser pour les uns ou de maintenir son poids électoral pour l’autre hors de l’alliance avec le PS, sont là pour aider à la confection d’une plate-forme programmatique suffisamment large inclusive.

La question devient ainsi, mécaniquement, celle du principe fédérateur de l’ensemble des propositions qui pourront être faites pour convaincre les différentes composantes de l’électorat de gauche et du centre, car la dynamique économique du programme de 1997, privilégiant la lutte contre le chômage, ne sera plus aussi déterminante. Le choix se fera sur des propositions positives répondant aux nouvelles aspirations nées du retour de la croissance et de l’émergence de la nouvelle économie notamment, c’est-à-dire sur un projet davantage qualitatif et moins « matérialiste ». Ces nouvelles aspirations, liées à la qualité de vie et au bien-être individuel notamment – « nouvelles sécurités » médicale, sociale, alimentaire, urbaine… liées aux principes de prévention, de précaution, de prévision…, nouvelle clef de redistribution  des revenus entre salaire, capital et revenus sociaux à un moment où les inégalités se creusent en la matière (16)…– ne sont pas aisées à appréhender par des formations politiques, et leurs responsables, dont la quasi-totalité de la formation, de la carrière et de l’expérience se sont forgées dans le cadre de ce que l’on pourrait appeler « un matérialisme exacerbé » (chômage de masse, exclusion grandissante…) auquel répondait un cadre d’analyse fortement influencé, si ce n’est dominé idéologiquement et rhétoriquement – et ce très tardivement dans les années 1980 – par la vulgate marxiste et ses dérivés.

Une grande partie des difficultés actuelles à répondre par un projet d’ensemble aux nouvelles aspirations qui se font jour dans la société française tient très certainement aux conditions de la vie économique, sociale, culturelle et politique dans laquelle ont évolué les générations de dirigeants issus du baby boum qui sont aux commandes depuis les années 1970-80 : c’est-à-dire une libéralisation à grandes enjambées, assurée largement par la gauche au pouvoir, mais enchâssée dans un discours longtemps immuable sur la lutte des classes, sur la rupture avec le capitalisme ou sur l’idéal d’un service public égalitariste notamment. Ce décalage et le malaise provoqué par « l’adaptation » des années 1980 se fait encore sentir aujourd’hui – il n’est qu’à considérer, entre autres, les tabous qui continuent d’exister autour de termes tels que libéralisme, marché ou encore privatisation… – alors même que l’hypothèque marxiste a été définitivement levée, que les lignes de force de l’ordre mondial ont considérablement bougé, que le capitalisme connaît une nouvelle évolution autour de la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication, que la stratification sociale française a connu des évolutions  substantielles (17)… bref que les conditions d’exercice et d’expression politiques ont radicalement changé en quelques années.

Ce changement n’est pas aussi net et identifiable que celui qui s’est produit à la fin des années 1960 et au début des années 1970, autour de la date symbolique de 1968. Moment doublement important puisqu’il est celui qui marque, à la fois l’entrée dans la société des baby boomers aujourd’hui au pouvoir dans tous les secteurs d’activité et de représentation – politique, économie, médias, culture… – et qui donne encore le « la » en termes d’interprétation de la vie politique et sociale : il n’y aurait comme modèle véritable de changement que celui d’un choc social fortement stéréotypé, marqué par un mouvement visible sous la forme de manifestations de rue par exemple, ce qui explique l’attitude de bon nombre d’acteurs sociaux à gauche, prêts à « refaire » ou « revivre » 1968, à l’occasion de manifestations étudiantes comme en 1986 ou de grèves dans le secteur public comme en 1995. L’effet de domination symbolique, du modèle d’interprétation du changement politique et social, est ainsi renforcé par une domination réelle, celle des médias et de la totalité des lieux de prescription politique (sauf peut-être aujourd’hui « internet » qui échappe à ce phénomène du fait de son caractère mondial et jeune), et par des effets induits porteurs de lourdes conséquences pour l’avenir. On peut citer l’exemple le plus criant de cette domination en forme d’injustice générationnelle, à savoir les retraites, à travers lequel on constate que le débat est entièrement centré sur, et organisé par, les cohortes nombreuses du baby boum dont l’arrivée à l’âge de la retraite va commencer dans les années qui viennent, ce qui conduit à privilégier des solutions de statu quo – voir les conditions biaisées du récent débat entre répartition et capitalisation notamment.

Ces considérations générationnelles ne sont pas éloignées de celles, plus directement électorales, évoquées plus haut, puisque ce sont précisément ces mêmes cohortes issues du baby boom qui ont accompagné la montée en puissance et la victoire de la gauche dans les années 1970 et en 1981. Ce sont également celles, de manière agrégée bien sûr, qui ont le mieux profité   des choix économiques effectués – en termes d’accroissement du patrimoine notamment – contre les cohortes arrivées sur le marché du travail dans les années 1980 et 1990 notamment, mais aussi contre les travailleurs plus âgés, nés avant les années 1940.(18 ) Ces cohortes qui représentent le cœur, encore largement actif, de la société… et de l’électorat du Parti socialiste, arrivent à l’âge de la retraite, à un moment où l’environnement économique et social est en train de se modifier en profondeur.

Ce sont les responsables politiques issus de ces cohortes, et ceux qui sont venus après, qui se sont fondus dans le moule qu’elles ont fabriqué, qui détiennent l’essentiel du pouvoir social, alors que les conditions dans lesquelles elles se sont formées et dans lesquelles elles ont évolué subissent des changements profonds. Il y a donc à ce point précis de rencontre entre nouvelles conditions de l’environnement économique et social et volonté de préserver intacts les cadres d’une société qui a plutôt apporté des satisfactions afin de se protéger, un hiatus politique qui devient de plus en plus dangereux, électoralement, pour la gauche, et tout particulièrement pour le Parti socialiste. On citera ici, à l’appui de ce qui vient d’être dit, et à titre d’exemple, les travaux récents de Pierre Martin (19),  qui montrent que les Verts apparaissent, en particulier à travers le bon score réalisé par la liste conduite par Daniel Cohn-Bendit aux élections européennes de juin 1999, comme la force  politique susceptible – potentiellement et à condition qu’elle sache traduire politiquement son équation « sociétale » bien entendu (par l’obtention d’élus en nombre suffisant et sur l’ensemble du territoire) – de fournir des réponses aux revendications des « nouvelles couches » sociales émergeant des changements économiques actuels : « En 1981, le parti socialiste était à la fois la force de gauche dont la géographie électorale était la plus liée avec celle de la progression de la gauche, et la formation qui incarnait le mieux les aspirations sociales et culturelles des nouvelles couches moyennes salariées. Dix-huit ans plus tard, en 1999, au bout de quinze années de politique ordinaire où le PS a joué un rôle important, il semble que la double situation – liaison avec la dynamique électorale de l’ensemble de la gauche et représentation des aspirations sociales et culturelles des nouvelles couches salariées – soit maintenant plutôt celle des Verts. » (20) En se privant de la diversité et de la dynamique de conquête des nouveaux espaces électoraux le PS pourrait ainsi perdre, à terme, son premier rôle dans la gauche française, voire subir le sort historique du Parti radical.

La société nouvelle comme défi

La gauche française, et en premier lieu le PS, se retrouve face au même défi structurel que ses homologues européennes, en dépit de particularités locales. Il s’agit en fait pour la social-démocratie européenne, et ses alliées plus ou moins objectifs, de passer d’une compréhension quantitative et matérialiste de la société contemporaine – compréhension qui est, depuis une cinquantaine d’années au moins, au fondement même des différents modèles politiques, économiques et sociaux sociaux-démocrates – à une compréhension qualitative et plus « culturelle » des évolutions en cours. Ce qui caractérise le moment actuel ce n’est pas tant le constat d’une « dématérialisation » des sociétés contemporaines ou de l’individualisation du social et du politique… les processus sont à l’œuvre à des degrés divers depuis les années 1960-1970, c’est plutôt la possibilité, pour la première fois dans l’histoire, pour la social-démocratie, d’être l’opérateur de ce passage. La levée en moins d’une dizaine d’années à la fois de la vieille mais tenace hypothèque communiste et de celle, plus récente, du néolibéralisme, produit les conditions pratiques d’une action politique inédite.

Le temps est compté ou, dit autrement, la fenêtre d’opportunité de la social-démocratie européenne est étroite, car d’autres forces, à gauche et au centre des échiquiers politiques, voire à droite, ont compris le changement qui est à l’œuvre aujourd’hui entre fin des paradigmes théoriques dominants, ouverture des sociétés grâce à la nouvelle révolution scientifique et technologique et prise de conscience des individus et des groupes sociaux d’une liberté nouvelle dans ce cadre. La conjoncture économique favorable permet de prendre des décisions audacieuses, et surtout d’envisager, là encore pour la première fois depuis longtemps, à la fois de se projeter dans l’avenir tout en apurant la dette du passé, c’est-à-dire d’encourager, par exemple, les initiatives et les projets individuels susceptibles de modeler la société de demain tout en ramenant dans le cadre politique, économique et social la longue file des exclus et des perdants potentiels des évolutions actuelles. Il ne sert à rien de se répéter, comme le fait souvent Tony Blair notamment, que tout le monde sera gagnant dans la nouvelle société en train de naître ; il s’agit plus modestement de prendre conscience des possibilités qu’elle offre tout en rendant chacun capable d’y participer à son rythme et selon ses désirs.

Ainsi qu’il soit question d’éducation et de formation tout au long de la vie, de développement de l’épargne salariale pour tous, de libéralisation des mœurs et des comportements sociaux en garantissant plus de libertés publiques, d’accès réel des femmes à l’égalité dans tous les secteurs de la vie sociale, de protection individualisée de chacun contre les risques inhérents à la vie moderne… le contenu des programmes électoraux, et derrière eux des projets de société pour les années à venir, devra tenir compte du bouleversement à l’œuvre aujourd’hui, sans frilosité mais également sans illusion, à rebours de comportements dans lesquels la gauche française, toutes tendances confondues, à parfois tendance à se complaire.

NOTES

1. Dans les sondages d’intentions de vote de la mi-juin, le Parti travailliste et le Parti conservateur n’étaient séparés que par 3 points – 41% contre 38% – ce qui rend envisageable, pour la première fois depuis 1997, une défaite le Parti travailliste aux élections générales à venir.

2. Aujourd’hui plus de 5 millions de personnes sont titulaires des « minima sociaux » en France.

3. Discours du 29 août 1999 devant l’Université d’été du PS à La Rochelle.

4. On exclut ici, volontairement, la perspective « souverainiste » qui compte des représentants spécifiques à gauche irréductibles à la gauche radicale car l’élément de différenciation qu’ils mettent en avant est davantage d’ordre institutionnel que social.

5. Pour une approche de cet ensemble, voir le numéro spécial de la revue Esprit, « Le pari de la réforme », mars-avril 1999, et en particulier l’article de Marc Lazar, « La social-démocratie européenne à l’épreuve de la réforme », p. 122-134.

6. Voir dans le numéro d’Esprit précité, l’article de Daniel Lindenberg, « La France allergique à la réforme ? Archéologie d’un échec », p. 138-145.

7. Michel Rocard à la suite de son échec aux élections européennes de juin 1994 et Jacques Delors à la suite de son renoncement à se présenter à l’élection présidentielle en novembre 1994.

8. Voir les ouvrages de Pierre Rosanvallon, La nouvelle question sociale, Seuil, Paris, 1995 et du même, avec Jea-Paul Fitoussi (dir.), Le nouvel âge des inégalités, Seuil, Paris, 1996.

9. Joëlle Affichard et Jean-Baptiste de Foucauld (dir.), Justice sociale et inégalités, introduction, Editions Esprit, Paris, 1992, p. 17.

10. Aujourd’hui, le projet dit de « refondation sociale » engagé par le MEDEF tente de traduire une part de ces évolutions dans le cadre d’un système de protection sociale remodelé.

11. Sur ce point, voir l’article de Louis Chauvel, « Les risques sociaux de l’épargne salariale », La Revue Socialiste, n°3, avril 2000, p. 102-112.

12. Les textes de Lionel Jospin réunis dans le recueil des Notes de la Fondation Jean-Jaurès sous le titre « Le socialisme moderne » donnent une idée précise de la théorisation de sa pratique par le Premier ministre, n°15, mars 2000.

13. Lionel Jospin, entretien, La Revue Socialiste, n°1, printemps 1999, p. 45.

14. Voir la définition de cette « vraie gauche » par son principal théoricien, Pierre Bourdieu : « Pour une gauche de gauche », Le Monde, 8 avril 1998.

15. C’est-à-dire celles et ceux qui ayant joué un rôle, même modeste, lors des « événements de mai 1968 » n’ont pas trouvé de débouché « par le haut » au cours des années 1970, et surtout 1980, à cet engagement : partis de gouvernement, syndicats représentatifs, médias, entreprises… et qui sont restés, soit au nom du maintien d’un certain degré de « pureté » idéologique ou de cohérence avec leurs choix initiaux, soit, souvent, par manque de perspicacité et de moyens d’analyse, politiquement attachés aux organisations d’extrême-gauche, et professionnellement à des emplois qui ont subi une forte dévalorisation au cours des deux décennies de l’après-68 : industrie lourde, secteur social, fonction publique intermédiaire, enseignement secondaire, etc.

16. Louis Chauvel dans son article précité pour la Revue Socialiste rappelait que «  le salariat tel que les Trente Glorieuses nous l’ont légué, est plus inégal que l’idéal du pouvoir démocratique : entre le salaire des 10 % de salariés les plus modestes et les 10 % les plus aisés, il existe un écart de 1 à 3. Le revenu des ménages en France est moins égal encore : le rapport est de 1 à 3,5. Lorsque l’on passe au patrimoine, le fossé est de 1 à 66 : le dixième le plus haut correspond à 2 millions de francs, et le plus modeste à 30 000 francs, la valeur d’une petite moto neuve. Du point de vue du patrimoine, il n’y a pas de classes moyennes».

17. Voir, à titre d’exemple, les analyses sur la « nouvelle condition ouvrière » de Dominique Goux et Eric Maurin développées dans France, les révolutions invisibles, Calmann-Lévy, 1998 et dans leur Note de la Fondation Saint-Simon, octobre 1998.

18. Voir, pour une analyse détaillée de ces phénomènes, l’ouvrage de Louis Chauvel, Le Destin des générations, PUF, 1998, ainsi que celui de Christian Baudelot et Georges Establet, Avoir 30 ans en 1968 et en 1998, Le Seuil, 2000.

19. Comprendre les évolutions électorales. La théorie de réalignements revisitée, Presses de Sciences-Po, 2000.

20. Pierre Martin, Comprendre…, ibid., p. 395.

Cet article a été publié dans la REVUE SOCIALISTE, n°4, juillet 2000, p. 8-26.

Gauche Parti socialiste Politique Vie intellectuelle

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :