Les socialistes français face à la « troisième voie »

IMG_1171Les socialistes français considèrent la troisième voie au mieux comme une manière spécifiquement britannique de renouveler la social-démocratie, au pire (et le plus souvent) comme une simple variante du néolibéralisme – en fait du « libéralisme économique », car en France lorsque l’on prononce le mot libéralisme, on comprend immédiatement libéralisme économique, et on ne pense pas au libéralisme politique. Le premier ministre, Lionel Jospin, résumait ainsi au plus près la position des socialistes français : « si la troisième voie se situe entre le communisme et le capitalisme, alors elle n’est qu’une nouvelle appellation, propre aux Britanniques, du socialisme démocratique, ce qui ne veut pas dire qu’en France nous pensons à l’identique. Si, en revanche, elle veut s’intercaler entre la social-démocratie et le libéralisme, alors je ne la reprends pas à mon compte (…) Je crois, en réalité, que la troisième voie est la forme nationale qu’a prise, au Royaume-Uni, le travail de refondation théorique et politique entrepris par toutes les forces socialistes et sociales-démocrates à travers l’Europe. » (entretien in La Revue Socialiste, n°1, printemps 1999, p. 47).

Si les socialistes français sont globalement hostiles à l’idée de troisième voie pour des raisons historiques spécifiques, différentes de celles avancées par le New Labour en faveur de la troisième voie : présence au pouvoir pendant les années 1980, rôle central de l’Etat… ils le sont aussi du fait de la nécessité pour eux de trouver des alliés à gauche afin de former une majorité. Depuis 1997, celle-ci a pris la forme de la « majorité plurielle », avec aux côtés des socialistes, les communistes, les Verts et deux petits partis d’appoint : les radicaux de gauche et le mouvement des citoyens. En effet, la présence dans la majorité de partis nettement hostiles à l’idée même de troisième voie, tel que le Parti communiste, conduit Lionel Jospin, et le PS plus généralement, à une attitude encore plus prudente. La situation des Verts est plus contrastée, car il n’y a pas de réelle homogénéité en leur sein quant à la troisième voie. Daniel Cohn-Bendit, par exemple, qui a dirigé la liste écologiste pendant les élections européennes de 1999 est plus proche idéologiquement de la troisième voie que Dominique Voynet, chef du parti et ministre dans le gouvernement Jospin, il se définit d’ailleurs lui-même comme « libéral-libertaire ».

Mais c’est dans la politique menée par le gouvernement de Lionel Jospin que l’on perçoit le mieux les différences entre « socialisme moderne » français et « troisième voie » britannique. La politique du gouvernement Jospin se caractérise d’abord par le volontarisme et la confiance dans l’action publique par l’intermédiaire de la loi, notamment dans le domaine économique mais pas seulement : emplois jeunes dans le secteur public, semaine de 35 heures, pacte civil de solidarité (permettant l’union des homosexuels), parité (entre hommes et femmes)… face à des réactions souvent violentes de la société. Mais la politique de Lionel Jospin est également empreinte de pragmatisme. Ainsi est-ce la « majorité plurielle », malgré la présence de communistes en son sein notamment, qui a privatisé le plus – près de 180 milliards de francs – de tous les gouvernements français, droite comprise. Enfin, les socialistes français et leurs alliés témoignent d’une attention particulière pour le maintien d’une certaine égalité sociale – et non simplement d’une justice sociale. Des grandes lois telles que celles sur la couverture médicale universelle ou contre l’exclusion (à venir à l’automne) témoignent d’une préoccupation particulière quant au maintien de la cohésion sociale, afin, comme l’a rappelé le premier ministre dans sa désormais célèbre formule « oui à l’économie de marché, non à la société de marché », de ne pas laisser les modes de régulation, ou plutôt l’absence de régulation, qui caractérisent le marché investir l’ensemble de la vie sociale. L’opposition du gouvernement au projet de « refondation sociale » proposé par le patronat français, notamment à travers une nouvelle donne pour le chômage – proche de l’idée de ‘workfare’ – cogérée par les partenaires sociaux (syndicats et patronat) montre combien le modèle de régulation étatique reste fort pour la gauche française. C’est en effet la mise en avant de l’Etat comme correcteur des inégalités sociales, comme régulateur du marché et comme initiateur de grandes avancées « sociétales » qui distingue aujourd’hui la gauche française de nombre de ses homologues européennes et mondiales, celles précisément qui se déclarent proches  de la « troisième voie ».

Ce texte a été publié dans la revue britannique PROGRESS à l’automne 2000.

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