Rédacteur en chef de la Revue socialiste: un politiste en politique

Ce qui est proposé dans les pages qui suivent est un exercice à la fois difficile et, pour une large part, inédit voire incongru en science politique. Difficile parce qu’il met en lumière une expérience personnelle et professionnelle à partir du point de vue de celui qui l’a vécue. Inédit voire incongru parce que cette expérience est l’objet ici même d’une tentative d’étude la plus distanciée possible. A l’objection immédiate et évidente d’une trop grande proximité ou implication par rapport à l’objet étudié, on répondra tout aussi rapidement qu’il n’y a de la part de l’auteur aucune prétention à une quelconque « neutralité axiologique », celle qui sied habituellement à tout chercheur en sciences sociales notamment. On indiquera plus simplement que l’on a essayé tant dans la restitution de l’expérience décrite et de ses conditions que dans son appréciation d’être le « même » analyste ou chercheur que l’on prétend être à propos d’autres objets d’étude et de recherche plus « extérieurs ». La difficulté de l’exercice et son caractère inédit ou incongru ne devant pas à notre sens l’interdire. Les effets critiques qu’il pourrait éventuellement provoquer ne revêtant à nos yeux qu’un caractère secondaire par rapport à ce qu’il peut livrer d’enseignements quant au lien entre science et pratique politiques.

L’exercice en question est double : restituer l’expérience que l’on a vécue en tant que rédacteur en chef de la revue théorique d’un parti politique – la Revue socialiste, « revue de débat et d’idées » du Parti socialiste – sur une période de trois ans (1998-2001) tout en essayant de mettre à jour, en tant que chercheur – précisément comme enseignant-chercheur de science politique –, les éléments heuristiques de cette expérience. Que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit bien évidemment ni d’un exercice d’introspection ni d’une démonstration prosélyte en faveur de telle ou telle thèse politique. Il s’agit plutôt de montrer ce qu’est l’objet « revue de parti » aujourd’hui  (1) – de donner à voir ce qui est habituellement masqué ou inaccessible au chercheur puisque le type d’expérience in vivo décrite ici suppose d’être à l’intérieur, d’appartenir à la structure que l’on prétend étudier –, à l’aune d’observations pratiques très directes – de la confrontation aux difficultés matérielles de la mise en place et de la gestion d’un tel projet à la recherche du lien entre théorie et pratique à laquelle il a pu donner lieu –, bref d’une « observation participante » réalisée en première ligne ! On ne trouvera donc pas dans ce qui suit de prescription normative sur ce que doit être une « revue de parti » mais plutôt des éléments à la fois « vécus » et « pensés » à propos d’un pan mal étudié de la vie politique et partisane – éléments dont on espère qu’ils pourront servir à d’autres travaux sur la question. Enfin, on pardonnera à l’auteur la forme personnelle que revêt parfois le texte, même si dans la mesure du possible un effort de dépersonnalisation a été tenté.

Après avoir brièvement décrit les conditions de la mise en œuvre de cette expérience, on essaiera de montrer comment fonctionne une « revue de parti » à travers son réseau de contraintes propre, avant de tenter de tirer quelques conclusions sur le statut du travail intellectuel en politique aujourd’hui.

LA START UP  ET LE GOSPLAN

Faire renaître la revue théorique du Parti socialiste

L’expérience relatée ici commence au printemps 1998 lorsque la direction du Parti socialiste confie à Henri Weber, secrétaire national à la formation, le soin de recréer une revue théorique. A l’époque, il n’en existe plus depuis 1993 – Vendredi-Idées dirigée par Henri Weber ayant succédé pendant une année à la Nouvelle Revue Socialiste (re)créée dans les années 1970 (2). L’idée était simple : mettre en place un lieu de débats et de d’échange d’idées à la fois au sein du parti et entre celui-ci et son environnement à un moment où se dessine, en France (gauche plurielle) et en Europe (succès électoraux à répétition des forces socialistes et sociales-démocrates), un nouveau paysage. Le Parti socialiste, en particulier vis-à-vis de ses homologues européens, ne pouvait plus se priver de la vitrine d’une revue intellectuelle – l’anecdote courrait alors d’un Premier secrétaire bien en peine d’échanger une publication équivalente à celle de ses homologues européens lors des rencontres de l’Internationale socialiste (IS) ou du Parti des Socialistes européens (PSE).

Henri Weber a dès lors commencé à mettre en place une équipe permettant le lancement d’une telle publication dès l’automne. C’est à la même époque qu’à l’occasion d’une rencontre dans un séminaire de travail sur la social-démocratie organisé dans un cadre totalement indépendant du PS, il m’a fait part du projet et m’a proposé de m’y investir, à partir d’un profil de rédacteur en chef ayant un pied dans le Parti (« connaissant le Parti et capable d’en comprendre le fonctionnement ») et un pied dans le monde intellectuel (quelqu’un qui soit au fait des réseaux et thèmes de réflexion de la social-démocratie en Europe) (3). Après une séquence de retards et de blocages internes au Parti à l’automne 1998 : d’autres responsables de la direction ayant leur propre idée de ce que devait être la revue du parti et éventuellement de la personne qui devait s’en occuper – certaines de ces considérations étant dues à une interrogation sur la pertinence même et les moyens, financiers et humains, du projet –, le travail de préparation et de mise en œuvre a réellement pu commencer à la fin de l’année (4).

Tout était à faire : projet éditorial, maquette, mise en place du réseau de diffusion… puisqu’il a été décidé de créer une nouvelle revue (5). Une petite équipe s’est mise en place qui outre le rédacteur en chef comprenait une secrétaire de rédaction (appellation erronée pour désigner un poste d’assistante à mi-temps mis à disposition de la revue par le Parti), ainsi que ponctuellement, sur le projet de maquette, la mise en page, la correction, les photographies ou la gestion du fichier des abonnés, l’équipe, permanente, de l’Hebdo des Socialistes. Il s’agissait de moyens humains à la fois dérisoires et en même temps tout à fait suffisants… Dérisoires si l’on considère l’ampleur du projet tel que l’on va rapidement le décrire, suffisants si l’on adopte le point de vue, malthusien, du Parti.

Dès la mise au point du projet, le décalage entre l’orientation qui lui est donnée par l’équipe en charge de sa préparation et la lourdeur des procédures du Parti (budgétaires et administratives) renvoie à une image, en forme de clin d’œil en plein décollage, à l’époque, de la « nouvelle économie » : celle du lancement d’une start up appuyée sur une logistique digne du Gosplan. Il faut ainsi signaler ici, pour mémoire et dans le cadre d’une évaluation « réelle » de l’expérience, les tracasseries constantes dues à une mauvaise volonté patente du secteur trésorerie du Parti (retards de paiement, tentatives fréquentes de juger de l’opportunité des dépenses pourtant comprises dans le budget de la revue, etc.) (6) et plus généralement à un manque total d’intérêt de la part de l’ensemble de la structure administrative du Parti pour laquelle, en dehors des individualités souvent sympathiques et attentives à la création de la revue, la création d’un nouvel organe théorique n’avait strictement ni intérêt ni utilité directe dans l’action partisane. (7)

Une tentative de renouvellement du genre

Sur le fond, l’idée était de produire une revue pour moitié thématique (un thème, un dossier) et pour moitié composée de rubriques récurrentes renvoyant notamment à l’actualité des débats en cours au sein de la social-démocratie dans le monde. Il fallait que puissent s’y exprimer aussi bien des responsables et membres du Parti que des personnalités extérieures. Durant l’hiver 1998-1999, une rapide étude du paysage des revues intellectuelles et politiques françaises, et pour partie étrangères, a permis de dégager un certain nombre d’axes de travail prioritaires pour la RS: ouverture sur les débats étrangers, en particulier européens ; appel à des contributions d’auteurs peu connus et de jeunes chercheurs ; travail de lisibilité sur le fond et la forme de la revue.

La Revue socialiste pouvait ainsi avantageusement s’inscrire dans le contexte du renouveau doctrinal de la social-démocratie européenne à l’œuvre depuis le milieu des années 1990, en devenant un des lieux privilégiés de la publication en France, et en français, de la production européenne (et en partie mondiale) sur le sujet – ainsi par exemple des nombreuses contributions au débat sur la « troisième voie ». La revue se devait aussi d’apparaître sur le scène intellectuelle européenne comme un lieu de référence concernant les débats sur l’avenir du socialisme et de la social-démocratie tels qu’ils se déroulent en France – comme le lieu, par exemple, des tentatives de théorisation de l’expérience gouvernementale de la gauche plurielle. Il était clair, dès le démarrage du projet, que la reconnaissance tant de sa valeur intellectuelle que de son utilité politique se jouerait sur cette exigence d’aller et retour entre le contexte français et les débats européens. Pour y répondre, une séquence entière de la revue devait être consacrée au débat européen et mondial sur le renouveau de la social-démocratie et identifiée comme telle dans chaque numéro. Afin de nourrir cette séquence, il était nécessaire d’insérer la revue dans un réseau d’échanges et de « veille intellectuelle » sur les pratiques, les idées et les nouvelles voies de la social-démocratie européenne. Cela s’est fait à travers des accords souvent informels d’échanges d’informations et de textes avec des revues européennes équivalentes ou « bien situées » dans le paysage politique de la gauche de leur pays ainsi qu’avec des organisations aux préoccupations proches (centres de recherche, think tanks…) – on citera, entre autres lieux et pays : Prospect, New Statesman, Centre for European Reform au Royaume-Uni ; Reset, la Fondation Italianieuropei en Italie ; la Fondation Wiardi Beckman aux Pays-Bas, l’Institut des Sciences sociales de l’Université de Lisbonne au Portugal, etc. Bref, des lieux, différents, universitaires, politiques ou simplement de presse, où l’on trouvait au milieu des années 1990 la pensée sociale-démocrate en mouvement. Cette insertion, en réseau, a également pris la forme de « correspondances » de France et de l’étranger. Sur cette question, on notera que l’aide du secteur international du Parti a été très limitée – concrètement, elle s’est bornée à l’intervention de quelques personnalités travaillant régulièrement pour le secteur. Non par mauvaise volonté, car il s’agit sans doute d’un des secteurs les plus ouverts du Parti. Mais simplement parce que le secteur international du Parti est lui  même pris dans un réseau institutionnel lourd et contraignant borné d’un côté par un dialogue stérile sur le plan doctrinal avec les « partis-frères » de l’Internationale socialiste ou du PSE – chacun considérant que sa propre doctrine nationale est la meilleure, la « plus à gauche », etc. (8 ) –, de l’autre par la très officielle « politique étrangère de la France » placée sous la férule implacable du Quai d’Orsay. Le petit réseau de partenaires et de correspondants mis en place autour de la revue a ainsi bien souvent contourné les contacts officiels du Parti, ce qui n’a pas manqué de créer des frictions et de renforcer une certaine suspicion vis-à-vis de la revue.

La Revue socialiste a également été orientée, dès son premier numéro, vers la recherche de « jeunes talents » (jeunes universitaires, élus, militants…). La revue s’est ainsi attachée à recenser et à publier régulièrement des travaux menés par de jeunes chercheurs sur le socialisme et la social-démocratie (doctrine, partis, sociologie électorale, études comparées…) afin de créer un lien renouvelé avec la communauté intellectuelle, tout en apparaissant comme un instrument de publication utile et efficace, y compris pour des universitaires. Elle a également donné la parole à de jeunes militants, du Mouvement des jeunes socialistes (MJS) notamment, avec comme objectif d’accompagner leur parcours militant et intellectuel, et de s’imposer comme partenaire reconnue des années de formation, gage, en retour, d’une part de sa pérennité au sein du Parti.

La Revue socialiste a été conçue pour être la plus accessible possible. La réflexion a d’abord porté sur le traitement éditorial des thèmes abordés, en favorisant les outils d’aide à la lecture et à la compréhension des textes publiés. Il s’agissait en fait de s’imposer un certain nombre d’exigences lourdes à mettre en œuvre mais déterminantes : des niveaux de lecture différents, des illustrations, des encadrés, des notes, des intertitres significatifs, des mini-biographies, des graphiques, des lexiques, etc. Les textes publiés ont été édités pour qu’ils soient à la fois conformes à l’exigence de qualité des meilleures revues généralistes et traités pédagogiquement pour répondre aux besoins d’un public qui n’est pas strictement le même que celui des revues citées. L’idée générale était de mettre à disposition des lecteurs de la revue la réflexion politique la plus exigeante en la mettant en forme et en la bordant d’instruments d’informations complémentaires.

Ces trois axes : insistance sur le caractère européen, ouverture générationnelle et travail éditorial sur les textes pour les rendre plus lisibles, a finalement permis de « situer » la revue dans le paysage en la rendant irréductible aux productions existantes, lisible par le public du Parti et visible par les lecteurs habituels de revues théoriques. Outre ces trois axes fondamentaux du développement de la revue, la tentative de proposer une publication un tant soit peu novatrice s’est essentiellement traduite par le mode de traitement des thèmes des numéros. Du numéro inaugural sur le débat dans la social-démocratie européenne autour de la « troisième voie », avec un entretien exclusif dans lequel Lionel Jospin tente de théoriser son action à la tête du gouvernement, à un numéro consacré (le dossier central) à la gauche américaine au moment des élections de novembre 2000, en passant par les conséquences de la nouvelle économie ou la reformulation de la question sociale (9), les thèmes ont été choisis en fonction d’une actualité des débats mais sans que celle-ci soit nécessairement brûlante. A posteriori, on constatera finalement, en dehors du numéro 6 sur le « projet socialiste », une bonne insertion en termes de tempo dans le débat politique, due à un compromis entre urgence du thème et questionnement de plus long terme (10).

Ce rapide tour d’horizon du projet Revue socialiste et de quelques-uns de ses résultats ne peut répondre de manière satisfaisante à la question sur la manière dont fonctionne une « revue de parti » ou plus simplement aux différents problèmes structurels soulevés par cet objet particulier.

ENTRE MARTEAU PARTISAN ET ENCLUME INTELLECTUELLE

L’objet « revue de parti » est soumis à une somme de contraintes spécifiques dont il faut tenter d’analyser le sens. On peut le résumer sous la forme d’un triple paradoxe : celui de la frontière, celui du pouvoir et celui de l’intérêt.

Premier paradoxe : une « revue de parti » est à la fois interne et externe au parti

La difficulté majeure de l’exercice tient à la spécificité du statut de la « revue de parti » – on ne considérera ici que le cas des partis institutionnels ou « de gouvernement », c’est-à-dire susceptibles de participer au pouvoir, seuls ou en coalition ; la situation des publications des partis hors système soulève d’autres questions et renvoie à une logique différente. Une « revue de parti » n’est en effet ni une revue généraliste ou thématique indépendante, ni une publication partisane à vocation propagandiste. Il s’agit d’un entre-deux. On ne retiendra pas ici comme significatif le fait que le parti en question soit au pouvoir, car si la pression qui pèse sur la publication théorique dudit parti est certainement différente dans l’opposition et au pouvoir, il n’est pas évident, a priori, que ce soit plus difficile d’être la revue d’un parti au pouvoir que celle d’un parti dans l’opposition. La richesse du débat d’idées ou la prétendue recherche d’idées neuves alors que le parti est dans l’opposition  revêtent un caractère de plus en plus hypothétique à mesure que l’on avance sur le chemin de l’alternance politique – c’est-à-dire depuis qu’aucune majorité parlementaire n’arrive à gagner deux fois de suite les élections législatives, comme c’est le cas en France depuis 1978 !

Une « revue de parti » doit répondre à une double logique de lisibilité : elle doit être « lisible » par le parti, ses dirigeants, ses élus, ses cadres, ses militants et par l’extérieur du parti, notamment par le lectorat habituel des revues intellectuelles. Les premiers doivent y trouver le reflet de leurs idées et doivent pouvoir y lire ce qu’ils attendent de leur parti, les seconds doivent pouvoir prendre en considération la revue comme un élément (ou un lieu) du débat intellectuel malgré son statut partisan. Mais dans le même temps, les premiers doivent pouvoir y trouver des éléments de stimulation de leur réflexion, voire provoquant leurs habitudes de pensée, alors que les seconds doivent pouvoir y lire la « pensée socialiste en action ».

Pour répondre à cette double exigence, une « revue de parti » se doit d’éviter deux écueils. D’abord celui de laisser trop de place à la « production » interne du parti : textes officiels (congrès, conventions…), textes des dirigeants et élus (ex. : un ministre défendant sa politique), etc., c’est-à-dire tout texte qui se contente de vanter la politique menée ou d’exposer les propositions du parti – les partis en produisent une quantité insoupçonnable… cette littérature officielle est en général d’un niveau d’information et d’une qualité intellectuelle objectivement assez faibles, chacun peut aisément le reconnaître. Ensuite celui de traiter la revue comme une revue généraliste indépendante de plus en y faisant intervenir uniquement ou presque des auteurs sans lien ou éloignés de la ligne politique d’ensemble du parti. Il s’agit donc, concrètement, de ménager un espace à l’intérieur même de la revue qui permette de donner la parole à des intervenants (essentiellement) extérieurs dont le but n’est pas la défense des idées et intérêts du parti mais éventuellement la critique de ceux-ci. La possibilité de développer cet « espace d’indépendance » dans une revue de parti est liée à deux facteurs eux-mêmes interdépendants : sa diffusion et sa notoriété d’une part, sa place et son rôle à l’intérieur du parti.

Deuxième paradoxe : une « revue de parti » est à la fois un objet d’attention et de suspicion à l’extérieur du parti

La « revue de parti » joue un rôle paradoxal à l’extérieur de celui-ci  (11): attendue comme une expression officielle du parti (12), elle est en même temps soumise à une analyse critique qui en fait un objet dénué de tout sérieux quant à la présentation et à la défense indépendante d’idées ou d’analyses produites pour elles-mêmes (13). Elle ne peut être prise que pour ce qu’elle paraît être (ce qu’est dans l’imaginaire collectif une « revue de parti »), c’est-à-dire une collection de prises de position du parti, mais en aucun cas un ensemble sérieux ou du moins considéré comme tel par la communauté scientifique de référence sur un sujet donné par exemple. Ceci est la conséquence d’un phénomène d’occultation des critères réels de mise en œuvre de la revue.

De la part du « monde politique » d’abord. Celui-ci ne se préoccupe pas des conditions d’élaboration de la revue, considérant son contenu comme le résultat d’une décision politique centralisée et déterminée par le souci d’une expression maîtrisée sur tel ou tel sujet. Ce que sont pourtant rarement les revues des partis pluralistes contemporains, à la fois parce qu’elles sont des enjeux mineurs en interne (voir infra) et parce qu’elles témoignent davantage des débats internes à ces partis que de l’expression d’une ligne politique unique et centralisée – le souci d’un pluralisme de l’expression des différents courants voire personnalités du parti est en général mis en avant. Les principaux animateurs de la revue (directeur et rédacteur en chef dans le cas de la Revue socialiste) s’exprimant, sous leur signature, davantage en leur nom qu’au nom de la revue et a fortiori de l’organisation à laquelle elle appartient – surtout si, comme c’était le cas à la RS, son rédacteur en chef n’est pas membre de la direction du Parti. Le « réglage fin » ici de la plus ou moins grande proximité des responsables effectifs de la revue par rapport à la direction du Parti étant un élément d’analyse essentiel.

Ce phénomène d’occultation des conditions réelles d’élaboration de la revue est aussi le fait du « monde académique ». Aux yeux de celui-ci, une revue « sérieuse » est une revue dont le comité de rédaction comprend quasi-exclusivement des membres du milieu disciplinaire concerné et dont les procédures de lecture des articles sont considérées comme « scientifiques » (système des lecteurs-rapporteurs multiples). On soulignera que les grandes revues généralistes (Esprit, Le Débat, Commentaire…) sont elles aussi mal considérées par les différentes spécialités universitaires, notamment dans les sciences humaines et sociales, malgré l’éminence intellectuelle, et souvent universitaire, de leurs animateurs. Il s’agit là d’un phénomène français, sans doute dû au lourd passé de la relation de grande proximité entre intellectuels et politique (surtout à gauche depuis la Seconde Guerre mondiale), dont le résultat aujourd’hui est l’éloignement de la plupart des jeunes chercheurs notamment du débat (public) d’idées en général et de la politique en particulier. Pour faire carrière à l’université ou dans la recherche, mieux vaut en effet se plier aux canons édictés par « la discipline » à laquelle on appartient, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de publier ses premiers travaux. Le décalage entre les revues disciplinaires, seules considérées comme sérieuses aux yeux des chercheurs et des universitaires, et les revues généralistes et politiques – même s’il faudrait bien évidemment distinguer ces deux dernières formes – s’est considérablement accru, qu’il s’agisse des thèmes abordés ou des auteurs sollicités.

Troisième paradoxe : une « revue de parti » est à la fois quantité négligeable et enjeu de pouvoir à l’intérieur du parti

La « revue de parti » est un « objet intellectuel ». Elle est à ce titre négligeable et négligée dans le parti politique tel qu’il se dessine aujourd’hui, celui-ci étant quasiment réduit à une seule de ses fonctions traditionnelles : la sélection et la présentation des candidats aux élections. Pourtant, dans le même temps, une revue théorique constitue un révélateur de ce qui subsiste d’essentiel dans l’organisation partisane, qui en tient même désormais lieu : le rapport de force et l’enjeu de pouvoir. Même aussi éloignée du centre nerveux de l’ethos partisan contemporain, la revue y est partie prenante. Périphérique certes mais incluse dans le jeu partisan.

En effet, même si les analyses et les développements théoriques ne sont plus la préoccupation première des partis politiques, ceux-ci en cultivent la nostalgie. Pour les besoins d’une rhétorique qui continue d’être nécessaire à l’accomplissement de la geste politique – les proclamations en faveur d’un « véritable débat d’idées » sont certainement les plus nombreuses dans la vie politique, en période électorale notamment – mais aussi parce qu’il existe un véritable mythe de l’idée politique. La période de « fin des idéologies » ouverte depuis une dizaine d’années suscite en effet un constant appel à un retour aux idées, aux débats et aux projets de société… sur le mode d’une insatisfaction chronique face à une dérive pragmatique, communicante et conformiste. On pourra avancer qu’il s’agit davantage, notamment dans certains secteurs de l’opinion, d’une nostalgie pour l’idéologie plutôt qu’une inclination en faveur du débat d’idées, mais le mode du regret est bien le plus répandu. Ce regret n’est bien sûr qu’apparent au sein des appareils partisans, mais son caractère rhétorique incontournable donne à des objets identifiés comme intellectuels, à l’image de la Revue socialiste, la possibilité même de son existence.

La revue devient un véritable enjeu de pouvoir lorsqu’elle peut permettre à ses contributeurs d’accéder à une certaine visibilité, interne bien sûr mais surtout externe. On notera d’ailleurs que plus la revue se développe et plus sa capacité d’intervention dans le débat public s’accroît, plus elle suscite, en interne, tensions et appétits. Cette évolution conduisant immanquablement à un plus grand contrôle de la part de la direction du Parti (14). Une « revue de parti » ne devient ainsi véritablement un enjeu de pouvoir ou du moins un lieu d’intérêt qu’à partir du moment où elle est utilisable dans le cadre politique interne du Parti. Ainsi peut-elle être utile à des militants ou des responsables aspirant à une promotion ou à des candidats potentiels à telle ou telle désignation en vue de prochaines élections. Elle n’est jamais un élément prioritaire ou essentiel dans ce cadre, mais elle peut avoir sa place dans une stratégie plus large de promotion ou de conquête du pouvoir, en particulier pour les plus jeunes. C’est d’ailleurs en partie sur cette fonction de la revue que l’on a appuyé son développement dès le début du projet.

Or plus la revue est visible dans le champ médiatique en particulier, plus elle attire l’œil, intéressé, des « candidats à quelque chose » au sein du Parti – catégorie potentiellement la plus nombreuse parmi les adhérents du Parti contemporain. Mais dans le même temps, cette visibilité crée une réaction d’intérêt de la direction du Parti qui se traduit automatiquement par un plus grand contrôle. Le raisonnement est simple : plus la revue est visible plus elle doit être contrôlée. Ce contrôle de la direction du Parti alimente bien entendu la « foire aux ambitions ». Les demandes d’intervention dans la revue s’accroissent à la fois de la part des responsables du Parti et des aspirants aux responsabilités. A espace rédactionnel constant, la place accordée à des textes extérieurs de réflexion, d’analyse et de proposition ne peut qu’être réduite. C’est exactement le processus qu’a connu la Revue socialiste entre 1999 et 2001. Un processus accéléré dans la mesure où l’on se trouve aujourd’hui dans un environnement médiatique particulièrement dense et dont l’attrait sur le milieu politique est puissant – c’était moins le cas pour les précédentes moutures de la Revue socialiste par exemple. De plus, dans la courte histoire de la RS que l’on évoque ici, l’inflexion entre une revue largement ignorée et délaissée, mais relativement libre de son contenu, et une revue plus exposée mais plus contrôlée est facile à montrer puisqu’elle est intervenue lors d’un épisode précis : celui de l’inversion du calendrier électoral de 2002 à l’automne 2000. Lors de la préparation du numéro 5 de la revue, un des membres du comité de rédaction de la revue, Eric Perraudeau, a proposé de publier sous la forme d’un article une note d’analyse électorale concernant les élections législatives à venir dans laquelle il montrait, chiffres à l’appui, que celles de 1997 avaient été gagnées de très peu par la gauche, notamment en raison de triangulaires avec un candidat du Front national et de duels droite-gauche très serrés (15). Cette note avait, avant d’être publiée comme article dans la RS, circulé dans le Parti et au sein du gouvernement. Or, le numéro de la Revue socialiste contenant cet article est sorti au mois de novembre 2000, à l’occasion du Congrès de Grenoble du Parti, occasion choisie par Lionel Jospin pour annoncer son intention d’inverser le calendrier électoral. Le journaliste du Point chargé du PS, Carl Meus, a alors, le premier, cité la note publiée dans la revue comme un élément déterminant dans le choix du Premier ministre, ce qui a immédiatement propulsé la revue sur le devant de la scène après la reprise de cette démonstration dans plusieurs journaux (16). La coïncidence de la publication de l’article d’Eric Perraudeau et de l’annonce de l’inversion du calendrier électoral a ainsi permis à la Revue socialiste d’acquérir une notoriété qu’elle n’avait pas jusque-là (17). Elle a ainsi pratiquement vécu une nouvelle naissance, elle est « apparue » aux yeux mêmes de la direction du Parti qui a réellement pris conscience de son existence et de son éventuelle utilité. A partir de ce moment, les propositions d’intervention de l’intérieur du Parti se sont multipliées et la direction du Parti a commencé à peser sur la revue – voir supra l’épisode de l’élaboration du numéro de la revue sur le « projet socialiste ».

L’EFFACEMENT DE LA FIGURE DE L’INTELLECTUEL EN POLITIQUE

Au-delà de la « restitution » d’expérience présentée jusqu’ici, un autre aspect apparaît comme bien plus essentiel, celui de la signification d’une telle expérience dans le contexte contemporain de la relation entre idées et politique, entre intellectuels (à supposer bien sûr que ces derniers soient les vecteurs exclusifs des idées) et politique. La place accordée à une revue théorique dans un parti politique est sans aucun doute un des meilleurs outils dont on dispose pour évaluer cette relation entre élaboration théorique ou conceptuelle et organisation pratique de la vie politique. En effet, une revue théorique tient lieu désormais de dernier refuge, à l’intérieur des partis politiques contemporains, à la réflexion détachée des considérations purement pratiques liées à la conquête et à l’exercice du pouvoir.

En tant que telle, la question du rapport de l’intellectuel au politique est ancienne – il suffit de songer pour s’en convaincre, entre autres, à la figure bien connue de « l’intellectuel organique » défini par Antonio Gramsci – mais elle a été profondément renouvelée ces dernières années dans la simple mesure où les formes et fonctions partisanes ont elles-mêmes évolué. On retiendra ici comme définition a minima de l’intellectuel, celle qui est la plus communément admise : c’est-à-dire celle d’un universitaire, scientifique, haut fonctionnaire, journaliste, écrivain, artiste… qui intervient dans le débat public sur des sujets qui ne relèvent pas nécessairement de sa spécialité mais dont le travail accompli et reconnu dans celle-ci éclaire de manière originale certains aspects de ce débat. L’intellectuel en ce sens dispose à la fois d’un pouvoir d’influence et d’une fonction de « généralisation » – exercés le plus souvent par l’intermédiaire de « l’écrit » – au sein de l’espace public qui lui donnent son caractère propre, irréductible à tout autre. On a ainsi pu construire socialement la figure – la plus connue, notamment en France – de l’intellectuel engagé dont Emile Zola et Jean-Paul Sartre se trouvent chacun à un bout de la chaîne historique qui les relie.

Ces dernières années, la figure de l’intellectuel engagé s’est estompée ou du moins profondément transformée, comme en témoigne le cas ambigu de Pierre Bourdieu. Le désengagement des intellectuels a été en tout état de cause très net vis-à-vis des partis politiques, notamment à gauche où le modèle de l’intellectuel en politique faisait partie du paysage habituel. Dans le flot des nombreuses explications de ce phénomène, on voudrait avancer ici une hypothèse construite à partir de l’observation de la transformation du lien entre intellectuels et Parti socialiste dans les dix dernières années, période qui a succédé historiquement à une longue étape quasi fusionnelle dans les années 1970 et 1980.

Le Congrès de l’Arche ou la confiance trahie

Pour ne pas alourdir encore l’analyse, on se contentera de partir d’un événement, passé quasiment inaperçu des observateurs extérieurs, et aujourd’hui totalement oublié, qui s’est déroulé au tout début des années 1990, et dont l’influence sur la relation entre intellectuels et politique, au sein de la gauche socialiste et sociale-démocrate française, a été considérable : le Congrès socialiste dit de l’Arche de la Défense qui a eu lieu en décembre 1991. Au début des années 1990, le premier réflexe des ordonnateurs du renouvellement programmatique du Parti socialiste (18 ), échaudés par le sinistre spectacle du Congrès de Rennes au printemps 1990, a été de tenter de rassembler dans un vaste texte tout ce que la France, et en partie l’étranger, comptait de réflexions sur la société. De nombreuses auditions ont alors eu lieu, sous la direction de Michel Charzat en charge de la coordination du texte. Il s’agissait pour les intellectuels interrogés de répondre, à partir de leurs travaux, aux questions nouvelles suscitées par les bouleversements de l’ordre du monde : chute du Mur de Berlin, Guerre du Golfe, disparition de l’Union soviétique… Des nombreuses auditions organisées, et après « révision » par le Parti, naquit un « nouvel horizon », en fait un « projet socialiste pour la France » adopté par le Congrès de L’Arche (19). Thomas Ferenczi le résuma à l’époque dans Le Monde à ce qui apparaissait comme le plus saillant, mais aussi, déjà, comme le plus caricatural : la recomposition de la doctrine du socialisme français autour d’une nouvelle trinité intellectuelle composée de John Rawls, Jürgen Habermas et Edgar Morin ! Cette forme de fuite en avant intellectuelle, en partie d’ailleurs novatrice et audacieuse (20), même réduite à une doxa prête à l’emploi après le « travail » politique opéré par les instances du Parti sur le premier rapport des auditions, n’eut aucune suite. Les déboires électoraux des années 1992-1993 allaient en effet renvoyer pour longtemps, jusqu’à aujourd’hui, l’idée même d’une réflexion d’ensemble sur le projet politique du socialisme dans les (vastes) poubelles de l’Histoire.

L’expert de programme contre l’intellectuel de projet

On s’est beaucoup contenté depuis de programmes électoraux élaborés non plus à l’aide de collaborations intellectuelles extérieures au parti mais par des « experts », essentiellement économiques, proches du parti, le plus souvent membres de cabinets ministériels ou de la haute administration – notamment des Finances (21). La figure dominatrice de l’énarque – paradigmatique désormais du haut fonctionnaire décisionnaire – a ainsi pu pénétrer dans un des rares lieux de pouvoir où elle n’avait pas encore acquis un monopole de fait, celui de l’élaboration conceptuelle en politique. Le processus avait bien évidemment été entamé, à gauche, dans les années 1980, non tant parce que les intellectuels ne croyaient plus en la gauche – même après 1983, ils étaient encore nombreux à la suivre électoralement si ce n’est sur le plan doctrinal – que parce que le mauvais exemple était donné d’en haut. Les années 1990 ont simplement marqué de ce point de vue l’arrivée à « maturité » politique d’une génération d’énarques formés dans les cabinets socialistes des années 1980 et qui n’ont su que reproduire en l’intensifiant et en le diffusant le modèle qui leur avait si bien réussi.

Une vision « balzacienne » de la politique

La rupture fondamentale a certainement eu lieu plus en amont, au cœur des années 1980, pendant la présidence active de François Mitterrand. Celui-ci a en effet valorisé ce que l’on appellera une vision « balzacienne » de la politique, éloignée à la fois de la figure de l’intellectuel engagé en politique et de celle du chercheur en sciences humaines ou sociales. François Mitterrand n’aimait pas beaucoup les intellectuels, il avait certes des amis intellectuels, mais il n’aimait pas le genre. Et surtout pas, si l’on peut dire, le mauvais genre des sciences sociales. Sa compréhension tant des rapports sociaux que des affres humaines dépendait d’une élaboration qui ne devait rien à la connaissance sociale apportée par les sciences du même nom. L’économie, la sociologie, la science politique, l’anthropologie et même la philosophie lui étaient largement étrangères. A priori juriste de formation puisqu’il fréquenta la faculté de droit et fût même avocat, il n’a jamais non plus particulièrement aimé le droit. De même s’il semblait appréciait l’histoire, en livra-t-il bien souvent des versions purement instrumentales. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, était-il plus proche de la qualification triviale que l’on attribue habituellement au machiavélisme en politique : « la fin justifie les moyens » plutôt que d’une véritable compréhension machiavélienne de la politique : l’impératif de la préservation du bien commun et de la liberté de la Cité. Bref, son ambition intellectuelle, réelle, n’était pas tant de mettre en œuvre un projet de réforme construit et organisé à partir d’une connaissance sans cesse renouvelée et affinée de la société française, mais plutôt de voir venir, de « laisser le temps au temps » selon une de ses formules favorites et de gouverner à l’instinct en s’adaptant aux nécessités du temps enfin venu.

L’intellectuel en politique entre l’énarque de cabinet et l’élu de terrain

Cette appréciation rapide sur François Mitterrand mériterait bien évidemment d’être étayée. Elle n’a de sens ici qu’en guise d’introduction à la tournure technocratique qu’ont pris les débats programmatiques chez les socialistes français. On avancera en effet que l’un des effets principaux de l’incompréhension et du désintérêt mitterrandiens pour les sciences sociales au sens large fût de voir confier aux experts techniciens, essentiellement issus de l’Ecole nationale d’administration (ENA), non seulement des postes stratégiques dans l’appareil partisan et dans les cabinets ministériels, mais encore la rédaction des programmes dès que se profilait une élection (22) . N’étant formés ni à la réflexion prospective ni à la discussion critique, les énarques en politique n’ont pas pu voir autrement qu’avec les lunettes forgées dans les séminaires de gestion publique et d’étude de cas les différentes questions politiques de fond qui se présentaient à la société qu’ils étaient censés réformer. Ainsi le mitterrandisme, érigé en seule doctrine viable pour le socialisme français de la fin du siècle, a-t-il, par une énième ruse de la raison, finalement renforcé le tropisme technocratique d’une intelligentsia française forgée dans le creuset malsain du rapport incestueux entre administration et politique sous la Ve République. Pire, il l’a inséminé à la gauche de gouvernement en la dotant du plus impressionnant dispositif d’anciens élèves de l’ENA que l’on puisse imaginer dans son carré dirigeant, et ce pour de longues années.

On peut également souligner, rapidement, un second effet (dé)structurant du mitterrandisme sur la relation entre intellectuels et politique. C’est l’effet « terroir » (électoral notamment), si cher à François Mitterrand qu’il a imprégné toute la génération des jeunes énarques promus dans les années 1980 aux différentes responsabilités partisanes et ministérielles. Cet effet a conduit à un véritable système, là encore tout à fait « exceptionnel » au regard des autres démocraties occidentales, celui d’une alliance tacite, voire explicite, nouée entre l’énarque de cabinet et l’élu de terrain, une alliance qui a pris la forme d’une tenaille douloureuse pour l’intellectuel en politique. La situation paroxystique de ce phénomène de plus en plus répandu tout au long des années 1980-1990 étant atteinte lorsque les deux emplois sont tenus par le même individu. Comme c’est le cas lorsqu’un jeune énarque utilise très tôt l’élection locale comme tremplin pour une carrière nationale. Dès lors le double discours qui se met en place, à la fois technocratique (la « vérité » des chiffres…) et politique (la « réalité du terrain »…) ne laisse aucune place à quelque intervention extérieure que ce soit. Dans ces conditions, l’intellectuel en politique, celui qui défend l’idée d’un projet plutôt que les mesures d’un programme, se retrouve sans emploi dans le jeu, et très rapidement marginalisé, relayé dans les marges du parti – dans sa revue théorique par exemple.

Ainsi l’intellectuel en politique ne compte-t-il plus non tant parce qu’il aurait moins à dire sur la société par exemple mais parce qu’il n’a plus sa place dans le modèle partisan (23). Qu’il ne l’ait pas défendue est une chose, son désengagement progressif est évident, mais celui-ci n’a pu s’opérer que dans les conditions d’une transformation profonde du fonctionnement partisan, de la manière d’articuler idées et pratiques politiques au sein des partis. Un intellectuel ne rapporte pas de voix dans l’immédiat, de plus, la discussion critique et argumentée qu’il propose prend du temps. Or un parti politique est aujourd’hui dominé par l’impératif de l’efficacité immédiatement mesurable de ses propositions (sondages et communication télévisuelle obligent) et par la seule fonction qu’il remplit désormais pleinement : la sélection et la présentation des candidats aux élections. Il n’a donc ni le temps d’ouvrir un débat ni la patience d’endurer la lenteur nécessaire à l’élaboration conceptuelle d’une pensée juste et équilibrée.

La radicalité comme nouvelle figure intellectuelle en politique

Pourtant, se passer des intellectuels en politique présente un certain nombre d’inconvénients dont on commence, aujourd’hui seulement, à percevoir l’ampleur : défaut d’analyse en profondeur de la société, fermeture aux expériences et aux débats étrangers, absence de perspective véritablement critique, difficulté à se projeter dans l’avenir… Toutes choses bien connues mais dont le sens apparaît plus crûment depuis que la fonction intellectuelle en politique s’est réfugiée dans une nouvelle forme de radicalité politique, notamment à gauche (24).

Il s’agit là encore d’une évolution de long terme, entreprise dès le début des années 1980, au moment de l’arrivée de la gauche au pouvoir, sur le mode classique de la déception et de la trahison des idéaux. Les tentatives d’instrumentalisation plus ou moins heureuses qui ont eu lieu pendant la période mitterrandienne – on peut penser notamment à l’aventure de l’antiracisme – et plus ponctuellement la tentative de rabibochage avortée du début des années 1990 à l’occasion du Congrès de l’Arche, ont profondément échaudé les différents cercles d’intellectuels français (de gauche) qui voulaient encore croire dans la politique, et notamment dans la capacité du Parti socialiste à leur offrir un moyen « d’être au monde » selon la formule d’Hannah Arendt.

Depuis, le scepticisme demeure. Il s’est même renforcé à partir du milieu de la décennie, au moment où le Parti socialiste entouré par la gauche plurielle, et fortement aidé par le gouvernement Juppé en novembre-décembre 1995, a de nouveau fait figure de gouvernant possible. Face au « social-libéralisme » rampant mais jamais assumé du gouvernement Jospin, la gauche radicale, autoproclamée « gauche critique », « vraie gauche » ou « gauche de gauche » (25) a en effet su attirer toute une frange du milieu intellectuel dans ses rets chatoyants : la posture de dénonciation critique des inégalités et dominations multiples dans la société française. De la mobilisation pour les « sans » (papiers, logement, emploi…) à la critique de la mondialisation « libérale-capitaliste », une forme de recomposition intellectuelle s’est faite jour (26). Entre recyclage de vieilles gloires contestaires de 1968 et émergence de jeunes pousses converties au culte de Pierre Bourdieu, le spectre est large et fourni en publications et organisations dont le cœur « à gauche » ne bat pas pour Lionel Jospin et ses alliés.

Le télescopage de cette nouvelle radicalité – alimentée en jeunes pratiquants par les scores élevés de l’extrême gauche aux élections depuis 1995 – avec l’anesthésie technocratique des partis de gouvernement conduit à un paysage intellectuel singulièrement dévasté. Seule la posture compte désormais. A la « pensée unique » (libérale) dénoncée en 1995 s’est vue opposée une autre forme de doxa, celle de la radicalité pour elle-même – que ce soit dans sa version gauchiste ou souverainiste. Sans plus d’analyse sérieuse ni de débat argumenté, seule importe désormais l’anathème jeté sur toute forme de réflexion non conforme. Les intellectuels qui acceptent encore le combat sont réduits à une caricature déterministe : on ne leur demande plus, comme dans les années 1960-70, d’où ils parlent, on leur explique d’où ils parlent puisqu’ils ne le savent plus eux-mêmes. Dans ces conditions, une pensée à la fois libre et engagée, rigoureuse et construite, mais accessible aux citoyens, a bien du mal à émerger, à se faufiler dans des médias notamment qui n’ont pas peu contribué à la simplification abusive des catégories de la pensée politique.

Dans ces conditions, la « revue de parti », dont il a été longuement question ici, fait figure, malgré les contraintes fortes auxquelles elle est structurellement soumise, de bouée de sauvetage intellectuelle des grands partis politiques. Ils ont tout intérêt à la faire exister, à lui donner les moyens de sa survie, ne serait-ce que pour éviter le sort funeste des partis qui ne « pensent » plus et se contentent de défendre leur pré carré électoral, à la manière du Parti radical, prototype de cette dérive au cours du XXe siècle. Il y a en effet une étrange corrélation, qui reste largement à étudier, entre le maintien d’une véritable activité intellectuelle (qui ne soit pas seulement instrumentale ou organique) dans un parti et la prise que peut avoir celui-ci sur les réalités politiques, économiques, sociales, culturelles… de la société dans laquelle il intervient et qu’il aspire à représenter. Une corrélation improbable entre idées et réalités dont l’oubli est au cœur de l’anomie et de la dépression politiques contemporaines.

NOTES

1. Les descriptions de l’objet « revue de parti » présentées tout au long de cet article s’appuient sur l’expérience de la Revue socialiste, sans qu’il soit fait explicitement référence à d’autres revues de parti. Pourtant ce qui est avancé apparaît en de nombreux points comparable à l’expérience vécue par les responsables d’autres revues de parti, et ce nonobstant les différences entre les partis et les cultures politiques auxquelles ils se rattachent. Cette incise comparative n’a aucun caractère scientifique, elle s’appuie simplement sur des conversations avec d’autres animateurs de revues de parti, du passé et du présent, du PS et d’autres partis, qui ont alimenté la libre réflexion présentée ici.

2. Un supplément périodique à L’Hebdo des Socialistes, sous la direction d’Alain Bergounioux, secrétaire national à la communication, a relevé le flambeau théorique depuis 1995 en s’attachant à faire intervenir quelques intellectuels dans le cadre de dossiers thématiques, mais toujours sur la base d’articles et d’entretiens courts.

3. J’avais eu l’occasion de travailler avec Henri Weber pour la revue Vendredi Idées, dont il était le directeur en 1992-1993 (les co-rédacteurs en chef à l’époque étaient Gilles Finchelstein et Guy Birenbaum) en tant que contributeur occasionnel. Le choix d’Henri Weber s’explique largement du fait de la rareté du profil de jeune universitaire à la fois intéressé par les débats étrangers et au fait des subtilités partisanes, signe incontestable du détournement de cette population vis-à-vis du Parti.

4. On ne dira jamais assez – même s’il s’agit d’un phénomène courant – la perte d’énergie employée à se battre administrativement contre l’organisation dans laquelle on s’inscrit. Il y a quelque chose de pathétique dans le sentiment éprouvé d’une organisation qui met des bâtons dans les roues de celles et ceux qui n’entendent que la servir ! Ce fût malheureusement le cas durant cette expérience à la tête de la RS, notamment au début.

5. C’est historiquement, si l’on suit Emeric Bréhier, par ailleurs auteur d’une thèse de science politique sur les revues théoriques de la gauche non communiste au XXe siècle, « Histoire d’un titre : La Revue socialiste », La Revue socialiste, n°1, printemps 1999, p.161-168, la cinquième renaissance de la Revue socialiste créée en 1885 par Benoît Malon – en comptant les deux titres : Revue socialiste et Nouvelle Revue socialiste.

6. Il y aurait beaucoup à dire sur – ce qui fût une authentique découverte – l’ahurissante confusion des rôles d’ordonnateur, de contrôleur financier et de comptable de la part de la trésorerie du Parti socialiste – ce phénomène étrange ne concernait pas seulement la revue d’après les nombreux témoignages recueillis pendant trois ans. Dans n’importe quel autre type d’organisation, publique ou privée, une telle confusion ne pourrait en aucun cas fonctionner. Et malgré les remarques et demandes de clarification répétées auprès de la direction tant administrative que des responsables politiques du Parti en charge de la question, aucun changement n’a pu être constaté… L’hypothèse que l’on se contentera ici de formuler brièvement étant que malgré des règles de transparence et de rigueur tout à l’honneur du Parti après les errements de la période précédant les lois de financement de la vie politique, il subsiste, en interne, de vieilles habitudes héritées de cette période qui se traduisent par des comportements que l’on ne tolérerait nulle part ailleurs. Ce fût incontestablement une des grandes surprises et des grandes leçons de « sociologie des organisations » de cette expérience.

7. La revue aurait ainsi pu être à la fois un objet de fierté et d’expression pour nombre d’exclus de la parole partisane habituelle, mais il n’en a rien été. Elle a plutôt été regardée avec indifférence quand ce n’était pas avec méfiance par l’encadrement moyen du Parti.

8. Sur la surenchère nationale dans la représentation de la « vraie » gauche, on renverra à notre article : « ‘La politique conduite par le gouvernement que je dirige est sans doute la plus à gauche de toutes les démocraties occidentales’ », dans Le Banquet, n° 16, décembre 2001, p. 93-105.

9. Les six premiers numéros de la Revue socialiste (1999-2001), dont j’ai assumé la rédaction en chef, ont eu pour thèmes de dossier central : « Socialisme européen : vers une nouvelle voie » ; « Après le Kosovo : la gauche, la Nation et la guerre » ; « Nouveau capitalisme : nouvelle économie » ; « Question sociale, questions de société » ; « Etats-Unis : état de la gauche » ; « Projet socialiste : socialisme en projet ».

10. La seule « erreur » véritable en termes de correspondance entre le débat et le thème d’un numéro s’est produite à l’occasion de l’élaboration du numéro 6 de la revue. Le thème qui avait été décidé par le comité de rédaction à la fin 2000 concernait la droite française, dans la perspective, notamment, des élections municipales du printemps 2001. Mais, pour la première fois, la direction du Parti a décidé de changer le thème afin de proposer un dossier sur le « projet socialiste », c’est-à-dire sur le projet du Parti pour les élections présidentielle et législatives de 2002. Ce changement a été le premier signe tangible d’une inflexion vers une revue davantage orientée vers ce qui se passe à l’intérieur du Parti qu’à l’extérieur. Or, en l’espèce, le « projet » n’était encore qu’à l’état de première esquisse rédigée par Martine Aubry. C’est ce texte qui a été publié dans le numéro 6 de la RS, alors qu’il n’était qu’une indication de la méthode à suivre et de quelques grands axes, sans aucun contenu. Autour de ce texte, les contributions internes du Parti (équilibre des courants, etc.) ont été également plus nombreuses. La seule marge d’indépendance s’étant alors réduite aux rubriques annexes. On notera de plus que ce numéro a pris un retard considérable du fait du bouleversement du sommaire intervenu ; il n’est paru, finalement, qu’en mai 2001, en décalage aussi bien avec l’actualité qu’avec l’image que la Revue socialiste nouvelle formule avait réussi à donner d’elle-même jusque-là. Cette remarque me sera d’ailleurs régulièrement faite après la sortie de ce numéro tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du Parti ! Le numéro sur la droite sera finalement repris par la nouvelle équipe rédactionnelle (après transformations) à l’automne 2001 avec moins d’impact que s’il avait été publié juste au lendemain de la victoire de la « droite d’en bas » (phénomène que la première mouture du numéro se proposait d’étudier) aux élections municipales de mars 2001.

11. On soulignera ici que la Revue socialiste n’est pas diffusée en librairie mais uniquement servie sur abonnement et diffusée par l’intermédiaire d’un large service de presse, pour des raisons de coût de gestion et de distribution, ce qui lui impose des contraintes spécifiques.

12. Un des signes les plus saillants de cette assimilation du contenu de la revue à la parole officielle du Parti est venue de L’Humanité (articles de Bernard Frederick : 10 août, 21 octobre, 24 novembre 2000 puis du 31 mai 2001) qui a cité à plusieurs reprises des articles signés du rédacteur en chef de la RS comme expression d’une analyse officielle du Parti alors qu’il s’agissait précisément de points de vue défendus au titre de l’indépendance d’analyse que doit développer la RS. Le reproche m’en a d’ailleurs été fait en interne par la direction du Parti au moment où celle-ci rencontrait une délégation communiste – les membres de cette délégation n’ayant pas manqué de souligner combien les articles du « rédacteur en chef de la RS » étaient en contradiction avec la ligne officielle du Parti socialiste à leur égard !

13. Dans le milieu universitaire, l’animation de la revue théorique d’un parti est plutôt mal considérée. Les critiques ont été nombreuses à cet égard. Celui ou celle qui accepte de jouer ce rôle sera immédiatement considéré par la plupart de ses pairs comme « déviant » car compromis avec le milieu politique. Il ne sera pas considéré pour le travail concret qu’il accomplit – il ne sera, bien souvent, même pas lu! –, c’est-à-dire, dans le cas qui nous occupe un travail d’introduction des débats, de rapprochement et de confrontation des travaux universitaires avec la pratique politique, mais pour le simple fait qu’il s’engage politiquement – et que par conséquent, mécaniquement, sa production intellectuelle est marquée par cet engagement.

14. Cette dérive est un phénomène classique des « revues de parti », notamment des revues qui ont précédé la RS dans sa version contemporaine. Sur ce sujet voir l’article d’Emeric Bréhier précité.

15. Eric Perraudeau, « La gauche française face aux élections de 2002 », La Revue socialiste, n°5, novembre 2000, p. 130-142.

16. On signalera pour l’anecdote que La Présidence de la République, dans les jours suivants cette « irruption médiatique », a dépêché au siège du PS un coursier pour acheter l’ensemble des numéros de la Revue socialiste parus depuis 1999 !

17. L’article a été publié avant tout parce qu’il paraissait intéressant en lui-même, précisément dans le cadre d’une analyse sérieuse et argumentée d’un phénomène peu à peu occulté au sein du Parti : le caractère inattendu de la victoire de 1997. La publication de cet article a d’ailleurs donné lieu à quelques discussions « serrées » au sein de la revue dans la mesure où il mettait en scène des élus du Parti en citant expressément leurs noms et leurs résultats de 1997.

18. On évoquait à l’époque l’idée d’un « Bad Godesberg » à la française, en référence au Congrès du SPD allemand de 1959 tenu dans cette ville, qui a marqué un tournant théorique décisif pour une social-démocratie allemande abandonnant officiellement son inspiration marxiste et mettant sa pratique et son discours en adéquation.

19. Voir Un Nouvel Horizon. Projet socialiste pour la France, Paris, Gallimard, Le Débat, 1992.

20. Il suffit pour en mesurer la portée de se souvenir du sort malheureux réservé à la doctrine de John Rawls (…droitier !) lorsque certains jeunes chercheurs voulurent au début des années 1980 organiser un colloque autour de sa théorie de la justice dans le cadre du ministère de la recherche alors occupé par Jean-Pierre Chevènement.

21. On notera que les très nombreux « groupes d’experts » et commissions thématiques du PS constitués depuis ont tous été calqués sur ce modèle d’une présence largement majoritaire de hauts fonctionnaires, décideurs administratifs des politiques publiques. Cette modalité opératoire a conduit à une confusion progressive des genres, entre commission administrative et groupe de réflexion politique. La politique ne s’élaborant plus, dès lors, ni dans le bouillonnement intellectuel  ni dans la confrontation des points de vue, voire des « logiques de classe » (comme par exemple dans les commissions du Plan des années 1970), ni dans le principe d’une délibération politique collective aux différents niveaux de l’appareil militant du Parti.

22. Un mot, de compassion surtout, ici pour le « petit peuple » de la politique que représentent les nombreux assistants, chargés de mission et autres conseillers… qui ne sont pas issus de l’ENA ou plus simplement qui n’ont pas la chance d’avoir réussi des concours administratifs – ou d’avoir un « vrai métier » – leur permettant de se réfugier hors de la politique en cas de défaite électorale. Ce sont eux qui font pourtant fonctionner la machine politique à laquelle ils doivent leur subsistance. Evidemment, cette dépendance conforme au vieil adage romain « ubi panem ibi patria » ne les encourage pas à l’exercice critique ou à l’effort d’innovation que leur position clef dans l’appareillage politique leur permettrait pourtant. Les permanents de parti ou les membres non fonctionnaires des cabinets ministériels forment ainsi une population presque à part dans le milieu politique, à la fois indispensables, souvent méprisés par les autres et n’ayant comme débouché véritable, notamment pour les plus jeunes, que l’élection. Ce qui conduit malheureusement nombre d’entre eux à des attitudes politiques conservatrices de « l’organisation » renforçant la mainmise des élus et des « vrais » technocrates et empêchant par là-même leur propre émancipation. Il y a là un champ d’étude passionnant et encore largement vierge pour la science politique notamment.

23. A tel point que la simple idée qu’un jeune universitaire d’une trentaine d’années vienne au PS pour relancer la revue théorique du Parti sans autre ambition que de remplir cette tâche qui lui a été confiée et qu’il a accepté comme une expérience digne d’intérêt – sans vouloir de là intégrer un cabinet ministériel ou se présenter à telle ou telle élection par exemple – est apparue saugrenue à nombre d’interlocuteurs au sein du Parti comme auprès de camarades et collègues de la même génération. On m’a ainsi longtemps soupçonné de desseins inavoués tant est ancré dans les esprits politiques le modèle du jeune technicien en route vers l’élection par le chemin du cabinet ministériel…

24. On pourrait faire le même type d’analyse à droite de l’échiquier, en particulier à la leture d’auteurs tels que Philippe Muray, Maurice G. Dantec voire Michel Houellebecq, dont les romans et essais représentent une manière de radicalité anarchisante.

25. Voir, à titre d’exemple, Pierre Bourdieu, « Pour une gauche de gauche »,  Le Monde, 8 avril 1998.

26. On renverra sur ce point à la synthèse de Philippe Raynaud, « Les nouvelles radicalités. De l’extrême gauche en philosophie », Le Débat, n°105, mai-août 1999.

Cet article a été publié dans la revue LE BANQUET, Paris, mai 2002, p. 71-91.

Parti socialiste Politique Vie intellectuelle

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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