La tragédie de la gauche française

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245587811_53d08bed02_mA l’occasion de la série électorale du printemps 2002 : élection présidentielle et élections législatives, le paysage politique français a été bouleversé. Il ne s’agit pas d’une simple alternance politique au cours de laquelle la droite aurait succédé à la gauche au gouvernement et à l’Assemblée nationale. Il s’agit d’une transformation en profondeur de la politique française elle-même et de l’ouverture d’une période inédite de refondation pour la gauche. On notera simplement ici que l’ampleur du bouleversement est d’autant plus grand qu’il se manifeste au moment où partout en Europe (sauf au Royaume-Uni) les forces de gauche et de centre-gauche reculent.

Le choc du 21 avril

La gauche française a connu le 21 avril un des épisodes les plus noirs de son histoire. Ce qu’il faut dire avant tout, c’est la force du choc. La présence du représentant de l’extrême-droite au second tour de l’élection majeure de l’une des plus grandes démocraties européenne et mondiale n’est pas un événement anodin. Mais si le choc émotionnel tient à cette présence de l’extrême droite au cœur de ce moment démocratique privilégié, le véritable choc politique est celui de l’effondrement de la gauche, et notamment du Parti socialiste. Ce n’est pourtant ni la première fois que son représentant ne participe pas au second tour de l’élection présidentielle (ce fut le cas en 1969), ni sa première défaite de grande ampleur (il suffit de se rappeler des élections législatives de juin 1968 ou de mars 1993 pour prendre deux exemples très différents). Néanmoins, l’ampleur de la défaite Lionel Jospin pourtant due à une faible différence de voix avec Jean-Marie Le Pen (moins de 200 000, soit juste un peu plus de 2 voix par bureau de vote !) révèle bien autre chose qu’elle-même.

La spécificité du choc du 21 avril tient à la fois à l’improbabilité et à l’incongruité du résultat du premier tour. D’abord parce que c’est le chef historique de l’extrême droite française depuis plus d’un quart de siècle qui bat le candidat socialiste, ensuite parce que cette défaite intervient après une période de gouvernement de 5 ans reconnue comme une des meilleures de l’histoire de la Ve République tant en ce qui concerne les réalisations gouvernementales sur le plan économique et social que dans la maîtrise de l’exercice par le Premier ministre – qui plus est dans le contexte institutionnel dégradé de la cohabitation –, enfin parce que l’adversaire direct de Lionel Jospin était Jacques Chirac dont l’échec de 1997 suite à la dissolution de l’Assemblée nationale et les affaires judiciaires dans lesquelles il est mis en cause ont fait un Président affaibli et largement décrédibilisé. La défaite était donc impossible à envisager, du moins au premier tour. C’est pour cela qu’elle n’en est que plus dure.

Malgré la force du choc, il est pourtant très important de tenter de comprendre pourquoi il s’est produit et le premier effort à faire, aussi bien dans les partis de gauche que dans le monde intellectuel intéressé par cette question, est un effort d’analyse – sachant que c’est certainement une des dimensions qui a le plus manqué aux uns et aux autres ! On peut schématiser cet effort d’analyse, grossièrement, en rangeant les explications données à cet événement en quatre catégories, des plus superficielles aux plus profondes : le défaut du capitaine, Lionel Jospin, et de sa campagne, le défaut de positionnement politique sur l’axe droite-gauche, le défaut de compréhension de la société française et le défaut de compréhension historique du moment politique dans lequel se trouve la gauche. Chacun de ces niveaux d’analyse est bien entendu relié aux autres, toutefois l’invocation relative que l’on peut en faire donne souvent une idée précise de la manière dont chacun a pu percevoir l’événement électoral et dont il envisage la suite.

Jospin, l’échec d’un homme et de sa campagne présidentielle

Les explications de la défaite les plus superficielles tiennent Lionel Jospin et la campagne qu’il a mené pour directement responsables. La campagne a été mauvaise certes, mais le fait d’être un piètre candidat ne suffit pas à perdre une élection. La campagne de Lionel Jospin a été une mauvaise campagne parce qu’elle était une campagne de second tour, toute entière construite autour du duel avec Jacques Chirac, y compris et jusque dans le type d’attaques – personnelles notamment – portées par Lionel Jospin, en particulier quand il s’est agi de critiquer l’âge de Jacques Chirac alors que la société française vieillit de plus en plus et que les « seniors » représentent désormais une part non négligeable de l’électorat, et surtout que la différence d’âge entre les deux candidats était réduite – ils sont de la même génération ! Bref, personne n’a compris, au sein même de l’équipe de campagne de Jospin, pourquoi celui-ci était allé chercher querelle à Chirac sur ce thème. Plus profondément, et de manière plus préoccupante que les problèmes liés à la personnalité de Jospin, à son caractère supposément « psychorigide » et à sa difficulté à se remettre en question, la campagne a surtout été menée sur le thème : « nous allons gagner parce que nous sommes les plus forts ». Chacun, au Parti socialiste et au gouvernement, donc au sein de la majorité plurielle, étant convaincu au début de l’année 2002 encore que l’excellence du bilan de la gauche au pouvoir pendant 5 ans alliée à la déliquescence morale de la droite incarnée en Chirac suffirait à emporter, largement, l’adhésion populaire. D’aucuns rappelaient pourtant qu’il fallait non seulement un bon bilan et un bon candidat, mais encore un bon projet.

Or, celui du PS et celui du candidat Jospin ressemblaient trop à leurs rédacteurs en chef respectifs : Martine Aubry et Pierre Moscovici, c’est-à-dire à des énarques devenus ministres, considérés souvent comme parmi les plus représentatifs du gouvernement Jospin, mais dont la propension à l’écoute d’idées neuves ou d’opinions divergentes des leurs, et l’intérêt pour le débat d’idées sont inversement proportionnels à leur ambition politique tous azimuts. Résultat, des textes pauvres en idées et surtout dépourvus de toute analyse sérieuse de la société française, sans même parler des conditions internationales et européennes dans lesquelles évolue désormais la France. Une fois de plus, le PS et son candidat se sont ainsi retrouvés face à un défi électoral pourvus de programmes qui ressemblent davantage à des rapports administratifs qu’à des textes susceptibles d’emporter l’enthousiasme et surtout de convaincre ne serait-ce qu’une partie des Français. C’est devenu un lieu commun depuis une quinzaine d’années, mais le caractère désolant, et récurrent, de ce fait ne semble pas être mis en avant par les responsables socialistes.

Face à Jospin, Jacques Chirac n’a pas mené une campagne très différente, dans sa conception d’ensemble, que celle qu’il avait conduite en 1995, alors même qu’il était dans une situation très différente – celle du challenger de droite face à Edouard Balladur. Il a martelé un seul thème : celui de l’insécurité, comme en 1995 celui de la fracture sociale, en se tenant à cet axe, sans bien évidemment oublier les signaux clairs adressés à son électorat traditionnel : promesses de baisse des impôts notamment. Qu’il ait surfé sur un simple sentiment d’insécurité ou que son message ait rencontré la profondeur d’un fait social nouveau et inquiétant en France, peu importe ici, l’essentiel pour ce qui concerne la campagne présidentielle est bien qu’il ait su à nouveau trouver le moyen de convaincre suffisamment d’électeurs de le porter en tête au premier tour. Et ce malgré un score faible.

On soulignera ici, même si ce n’est pas le cœur de notre propos, que les scores faibles des candidats « de gouvernement » sont dus tant à une abstention particulièrement élevée – les suffrages non exprimés, si on ajoute aux abstentionnistes les bulletins blancs et nuls, atteignent près de 40% de l’électorat – qu’à la dispersion large des voix du fait du grand nombre de candidatures, en particulier à gauche. Pourtant, les explications par la dispersion des candidatures sont elles aussi particulièrement faibles – i.e. d’un faible intérêt. En effet, ces multiples candidatures à gauche ont résulté d’un défaut criant de management politique de la gauche plurielle dans les dernières années de gouvernement. Alors même qu’il s’agissait d’un des éléments constitutifs de la réussite du « jospinisme » au pouvoir en 1998-2000. Le défaut de positionnement politique de Lionel Jospin traduisant incontestablement ses longues hésitations et son refus d’assumer un modernisme pourtant à l’œuvre dans sa politique, ce qui n’a pas manqué d’encourager toutes les « sensibilités » de la gauche plurielle et au-delà à revendiquer non seulement l’authenticité de la posture « de gauche » mais encore la meilleure manière d’influencer la politique gouvernementale de la gauche au pouvoir. On notera simplement qu’après l’exercice de défoulement de l’élection présidentielle, les élections législatives ont confirmé l’inanité des stratégies groupusculaires, venues dans la gauche française de la profondeur des âges gauchiste, en renvoyant chacun à sa (triste) réalité électorale et à ses calculs dépassés.

Trop à gauche ou trop à droite ?

A l’origine de cette propension à la posture groupusculaire gauchiste, on retrouve l’explication la plus souvent avancée de la défaite, notamment au sein du Parti socialiste… Celle qui renvoie au mauvais positionnement politique du PS et plus généralement de la « gauche plurielle » sur l’axe gauche-droite. En clair, Lionel Jospin et la gauche plurielle auraient perdu parce qu’ils n’ont pas été assez « de gauche ». Ce type d’explication de la défaite électorale, incluant cette fois élections présidentielle et législatives, est sans doute réconfortant mais à la fois faible en termes d’analyse et totalement inadapté à la situation contemporaine de la société française – on notera au passage que le raisonnement symétrique : Jospin a perdu parce qu’il n’a pas été assez « de droite », qui est certes moins souvent évoqué, n’en est pas moins absurde lui aussi.

Ce type d’explication est d’une faible portée analytique d’abord, tout simplement parce que la politique menée pendant cinq ans par Lionel Jospin et sa majorité peut être tout aussi facilement illustrée comme une politique « de gauche » que comme une politique « de droite » (c’est-à-dire semblable à celle qu’aurait pu mener un gouvernement de droite) dans tel ou tel domaine. Une bonne partie du jeu politique au sein de la gauche française a été d’ailleurs consisté, d’un côté, à démontrer la « trahison » du gouvernement et de la majorité par rapport aux idéaux de la gauche et aux aspirations du « peuple de gauche », de l’autre, de n’avoir de cesse de montrer que l’action gouvernementale se situait dans la grande tradition de la gauche française de Jean Jaurès à François Mitterrand en passant par Léon Blum… Inutile de dire qu’un tel déploiement d’arguments, outre la faiblesse de leur qualité démonstrative, n’a pas été d’une très grande efficacité.

Ce qui conduit au caractère inadapté de ce type d’explication face aux défis que rencontre aujourd’hui la société française. Il s’agit là essentiellement d’une question de méthode. En effet, à partir du moment où l’on peut montrer que telle ou telle mesure gouvernementale peut être considérée comme à la fois de gauche et de droite sans que cela en remette la cohérence en cause, et au-delà de la sensibilité politique des uns et des autres, on ne peut que constater qu’il n’est ni intéressant ni utile ni pertinent d’utiliser une telle grille d’analyse – à moins précisément de se cantonner à l’idéologie et d’abuser du sens des termes droite et gauche au point d’en faire des références totalement abstraites.

Ce constat élémentaire ne signifie certainement par pour autant que la distinction entre droite et gauche n’a plus de sens – elle garde une valeur considérable d’identification politique ultime en tant que telle, comme signe de ralliement électoral et plus généralement de reconnaissance sociale, mais non plus par rapport à un contenu immuable comme ce fût longtemps le cas –, simplement, elle ne correspond plus aux nécessités de l’évaluation politique que l’on peut faire des sociétés contemporaines dans les conditions économiques, politiques, sociales, culturelles… qu’elles rencontrent.

Evoquer ou invoquer sans cesse l’axe droite-gauche à la fois comme seul étalon de mesure des choix politiques conduit à une forme d’aveuglement qui fait finalement se rejoindre l’analyste le plus impartial et l’idéologue le plus farouche, tant la grille de lecture a perdu à la fois de sa pertinence heuristique et de sa force de conviction.

On peut facilement illustrer cette perte de sens de l’évocation et de l’invocation de l’axe gauche-droite pour comprendre la politique française. D’un double mouvement. D’abord parce que l’on peut dresser un bilan contrasté de l’action du gouvernement de « gauche plurielle » de Lionel Jospin. Un bilan dans lequel des mesures immédiatement identifiées comme « de gauche » (CMU, emploi-jeunes, parité, PACS… c’est-à-dire conférant de nouveaux droits, étendant des garanties sociales ou favorisant la vie du salarié, avec pour garant et financier l’Etat dans toute son impersonnalité) cadrent parfaitement avec l’image que l’on se fait traditionnellement de ce qu’est et doit faire la gauche et côtoient des mesures facilement assimilables à celles qu’auraient pu prendre des gouvernements de droite : privatisations ou baisse de l’impôt sur le revenu par exemple. Ensuite parce que certaines décisions ou mesures peuvent être à leur tour interprétées de manière ambiguë, soit par l’analyste soit directement par leurs destinataires supposés. C’est typiquement le cas de ce qui restera comme la réforme emblématique du gouvernement Jospin : les 35 heures. En effet, cette mesure destinée à la fois à favoriser l’emploi (axe majeur de la campagne législative de Lionel Jospin en 1997 et de la politique de son gouvernement) et à « libérer le temps» du salarié en s’inscrivant dans la longue suite des mesures de réduction du temps de travail mises en œuvre par la gauche au gouvernement depuis 1936, a été finalement doublement (au moins) interprétée, ressentie et vécue. D’abord comme une vraie mesure de libération du temps sans conséquences salariales, par les salariés les plus favorisés, ceux des grandes entreprises et ceux appartenant à la « classe moyenne », mais aussi comme un élément de contrainte et de peine supplémentaire par toute une couche de salariés moins favorisés, notamment des ouvriers et des employés dans de petites unités, où la mise en place de la réduction du temps de travail s’est traduite par une augmentation de la productivité par agent. La grande mesure de gauche du gouvernement Jospin et qui porte le nom de sa ministre des affaires sociales d’alors Martine Aubry a en effet pu être mise en œuvre, par la loi et malgré l’absence de négociation au niveau national avec les partenaires sociaux, grâce à l’acceptation dans l’entreprise, voire dans l’établissement, d’une plus grande flexibilité du travail. Une flexibilité qui a pu être positive dans un cas : un salarié bénéficiant de jours de congés supplémentaires par année ou d’une journée de congé supplémentaire tous les 15 jours par exemple, mais aussi négative dans un autre : un salarié ne pouvant bénéficier de la réduction de son temps de travail que par l’augmentation de la durée de ses pauses journalières par exemple… Et encore ne mentionne-t-on pas ici le véritable casse-tête des heures supplémentaires soulevé par la loi dans les différentes entreprises puisqu’à la fois objet de flexibilité et frein à l’embauche, elles ont également connu un traitement différencié selon la taille de l’entreprise. Toujours est-il que ce qui devait apparaître comme une des mesures phares du gouvernement Jospin a été souvent évoqué au sein d’importants segments de la population ouvrière et employée comme une des causes du rejet de la gauche gouvernementale. Seul un électorat plus favorisé, notamment dans les grandes villes comme Paris (où le vote pour la gauche s’est maintenu voire a progressé !), s’est mobilisé en faveur de la gauche en invoquant, notamment, une mesure améliorant singulièrement sa qualité de vie : davantage de vacances, des week-ends plus longs… Il reste que cet exemple, emblématique, des 35 heures, révèle bien plus que la fracture entre classes moyennes et classes populaires qu’on voulu voir les analystes de la dernière heure après l’échec du 21 avril. Il s’agit en fait d’un phénomène plus grave et plus profond, celui d’une réelle difficulté de lecture de la société française et de ses fractures.

L’illisibilité de la société française

On atteint ici au plus profond de l’explication des votes du printemps. Pour gagner une élection, on a vu qu’il fallait au moins en plus d’un bon bilan, un bon candidat et un bon programme… c’est-à-dire, dit trivialement, qu’il faut disposer d’une offre politique adéquate ou du moins adaptée dans une large mesure à la demande. Le problème se pose si l’on a du mal à interpréter la demande sociale, voire si celle-ci est elle-même floue ou contradictoire. Or, c’est le cas en France aujourd’hui : la demande sociale et sa traduction politique sont à la fois floue et imprécise. Ce qui conduit à un diagnostique plus pessimiste encore que celui que l’on a fait jusqu’ici, pour la gauche au moins, d’un défaut de l’offre.

La demande sociale est devenue plus floue aujourd’hui parce que l’individualisation des parcours et l’émiettement des grandes catégories sociales a dégradé en même temps que complexifié les distinctions sociales traditionnelles, celles liées aux appréciations statistiques ou politiques en catégories socio-professionnelles ou en classes, forgées il y a cinquante ans et plus, au moment de la montée en puissance de l’Etat-providence et d’une économie mixte très largement autonome à l’intérieur de ses frontières nationales. Les transformations macroéconomiques (ouverture des frontières et des marchés, libération des changes et échanges, chômage de masse, « ajustements structurels », perte des instruments de politique monétaire et budgétaire de la part des Etats…) tout autant que les changements des modes de production dans l’entreprise, de consommation et d’épargne qu’ils ont provoqué, ont fait explosé la division traditionnelle de la société en classes, et tout particulièrement l’idée comme la réalité sociologique d’une classe ouvrière. Non qu’il n’y ait plus d’ouvriers ou d’employés au statut particulièrement précaire, bien au contraire, mais simplement parce que la culture ouvrière attachée à une appartenance sociale facilement identifiable a vécu.

Aujourd’hui un ouvrier au sens de la statistique peut ainsi appartenir soit à la classe moyenne, soit aux couches populaires, soit être tout à fait exclu du système productif et social… pour un temps plus ou moins long. Il n’y a plus de communauté de destin entre les ouvriers et les employés, pas plus qu’il n’y en a d’ailleurs entre les différentes catégories de paysans par exemple. Ainsi qu’y a-t-il de commun aujourd’hui entre un cheminot de la SNCF qui bénéficie de bonnes conditions salariales, de protection sociale, notamment de retraite, et de la sécurité de l’emploi, une ouvrière des usines Danone ou Lu licenciée pour des raisons de productivité et de stratégie internationale alors que son entreprise fait des profits, et un ancien mineur au chômage depuis de longues années sans espoir de retrouver un emploi… C’est cette absence de perspective commune, et même de mode de vie, qui rend à la fois illusoire et inutile toute interrogation visant à la résurrection d’une classe ouvrière et encore plus sa mobilisation politique. Les déboires électoraux récents des forces de gauche qui ont cru pouvoir porter ce discours sont là pour rappeler l’évidence sociologique et économique. Sur ce point précis, l’étude attentive des différentes destinations du « vote ouvrier » lors des dernières élections (entre Front national, extrême-gauche et abstention notamment) ne laisse aucun doute.

On peut aussi avancer que la traduction politique de cette demande est difficile parce qu’au-delà du flou décrit ici, les instruments mêmes de l’interprétation sont obsolètes. On l’a vu plus haut avec la grille d’analyse qui privilégie l’axe gauche-droite, on le voit maintenant avec les catégories traditionnelles de l’appréhension de la société en grands agrégats (catégories ou classes). Cette inadéquation des instruments de l’analyse renvoie bien évidemment à la question de la pertinence de l’organisation politique qui est sensé les fournir et bien évidemment les utiliser : le parti politique. Et en l’espèce, le Parti socialiste.

La fin du cycle d’Epinay

Les élections françaises du printemps 2002 marquent, au-delà des phénomènes et constats que l’on a évoqués jusqu’ici, un moment de rupture historique, ou du moins cyclique, dans l’histoire du socialisme français. On vient ainsi de voir que l’analyse politique reposant sur des grilles de lecture traditionnelles telles que l’axe gauche-droite ou les catégories et classes sociales héritées de l’après-guerre ne pouvaient plus conduire nulle part. C’est particulièrement vrai pour les partis de gauche dont ce furent et ce sont encore des éléments centraux du discours si ce n’est de la doctrine. Ces cadres d’analyse sont en effet portés, utilisés, reproduits, développés… par les structures politiques qui les utilisent et les forgent en partie.

Le Parti socialiste français tel qu’il est aujourd’hui est né au Congrès d’Epinay en 1971, du moment si particulier qui a vu François Mitterrand, qui n’avait jamais été socialiste jusqu’à ce moment, en prendre le contrôle, avec une seule idée en tête, gagner l’élection présidentielle, ce qu’il réussira dix ans plus tard, et une stratégie, l’union de la gauche – en fait une alliance avec les communistes afin de les « étouffer » en les dépassant puis en les marginalisant électoralement.Pour réaliser cette ambition et accomplir cette stratégie, Mitterrand a poussé le PS dans le sens inverse de beaucoup d’autres partis comparables de l’époque, en conduisant à la radicalisation de ses positions (rupture avec le capitalisme, nationalisations massives…) tout en réussissant à présenter le nouveau PS comme le parti des couches montantes dans le pays, en particulier des baby boomers, démographiquement les plus nombreux, arrivés à la maturité politique avec 1968 et constituant une nouvelle classe moyenne (patrimoniale notamment) dans le mouvement d’aspiration économique et sociale de la fin des Trente Glorieuses dont elle a pleinement bénéficié. Mitterrand a d’ailleurs constitué autour de lui une nouvelle élite socialiste composée de représentants de ces couches montantes qui se sont emparé du pouvoir au PS, sous l’ombre tutélaire de celui qu’ils ont d’ailleurs rapidement surnommé « Tonton ». Ce sont ces mêmes responsables que l’on retrouve aujourd’hui en charge du Parti, et bien évidemment, responsables de sa défaite – bien plus d’ailleurs qu’ils ne l’étaient de celle de 1993.

Le Parti constitué à Epinay en 1971, adapté à la société des Trente Glorieuses, taillé sur mesure pour la candidature de son chef à l’élection présidentielle de la Ve République et forgé autour d’une représentation du monde aujourd’hui disparue (le monde bipolaire issu de la Guerre froide) … a lui vécu. La société française et le contexte international dans lequel elle s’inscrit (les seuls termes de « construction européenne » et de « mondialisation » pouvant servir ici de simples et évidents repères) ont changé, en profondeur, et même les institutions à forte connotation césaro-bonapartiste de la Ve République ne semblent pas en mesure de résister bien longtemps à leurs limites tant la crise de représentation politique qu’elles n’arrivent plus à contenir est criante.

La fin du cycle ouvert à Epinay et clôt avec le départ de Lionel Jospin – qui fût moins un rénovateur qu’un continuateur à la suite de Mitterrand – n’est pas seulement une affaire d’organisation partisane à renouveler ou à repenser. C’est aussi cela (rôle des militants dans un parti aujourd’hui, modes de désignation des candidats aux élections…), mais pas seulement. Il s’agit plutôt de marquer un changement de paradigme politique, dans le sens où l’ensemble des représentations : économiques, sociales, culturelles, institutionnelles… sont désormais bouleversées. Et qu’il semble difficile comme les élections l’ont montré, malgré le sursaut illusoire des législatives, de faire du neuf – de penser ne serait-ce que l’ampleur du changement à l’œuvre – à l’aide d’instruments, théoriques et organisationnels datant peu ou prou des années 1970. La même question se pose en termes de personnel politique, dès lors que l’on mesure combien l’absence d’un renouvellement générationnel véritable (hors les quelques « jeunes » que l’on affiche médiatiquement au même titre que les personnes issues de l’immigration ou les femmes pendant si longtemps, et encore aujourd’hui d’ailleurs, malgré la parité !) et pensé se fait sentir, en particulier au niveau local, face à une droite qui a su ou n’a pu éviter de le faire plus tôt et en meilleur ordre. On ne pourra pas changer de paradigme politique avec un personnel politique – comme dans tous les secteurs de la société, qu’il s’agisse des médias, de l’économie ou de l’élite intellectuelle par exemple – non seulement né à la conscience politique dans les années 1960-1970 mais certain de détenir la vérité du sens de l’histoire de la gauche.

Car le cycle d’Epinay c’est aussi celui d’un formidable poids du « gauchisme » intellectuel et culturel qui a pesé, et pèse encore, sur la gauche française, au mépris d’une véritable adéquation entre son discours et sa pratique, notamment au gouvernement. Ce « surmoi » gauchiste pesant sur toute la gauche, jusqu’à la plus réformiste. Son poids a été particulièrement lourd lors des dernières élections puisqu’il a donné l’illusion à Lionel Jospin d’être le candidat du « camp de la gauche », alors que celui-ci n’existe plus. Quoi de commun en effet entre Arlette Laguiller et Laurent Fabius, sinon qu’ils se proclameront tous les deux « de gauche » ? Les tergiversations sémantiques sans fondement théorique de Mitterrand et de ses héritiers en socialisme ont conduit à un paradoxe dont souffre profondément le socialisme français : celui d’être une des formes les plus modernes de la gauche européenne en termes de réalisations gouvernementales avec la préservation d’un certain équilibre entre efficacité économique et solidarité tout en tenant un des discours les plus archaïques sur le plan doctrinal et de la représentation de la société. L’impossibilité de s’ouvrir sur expériences extérieures aux frontières nationales et d’en reconnaître officiellement l’intérêt sinon la validité (comme ce fût le cas durant cinq ans vis-à-vis du gouvernement de Tony Blair par exemple) alors même que nombre de questionnements et de défis sont communs (sur l’insécurité publique notamment) est un des exemples les plus criants de ce paradoxe.

C’est en sortant de ce paradoxe que la gauche (de gouvernement) française, notamment le PS en son cœur, sera capable de jouer à nouveau son rôle au niveau européen, qu’elle sera capable de batîr des projets à nouveau mobilisateurs pour les électeurs, sans aller chercher chez les autres les éléments contradictoires (ainsi pendant les dernières élections sa vision de la mondialisation chez ATTAC en même temps que son programme fiscal et sécuritaire à droite…) palliant mal son absence de réflexion sur la société française et le monde contemporains. Tout semble devoir passer désormais par la formule d’un « réformisme éclairé » dont le sens des réalités (une connaissance en profondeur des évolutions économiques, sociales et culturelles contemporaines) le disputerait à la capacité de donner à imaginer sinon à rêver aux individus enfin réconciliés dans une communauté de destin civile qui se situerait au-delà d’illusoires communautés de destin parallèles ou conflictuelles appuyées sur tel ou tel de leurs critères d’identité qu’ils soient de nature sociale, ethnique, territoriale ou de genre…

Ce texte a été publié dans une version anglaise sur le site OpenDemocracy en août 2002 et dans une version italienne dans la revue Argomenti Umani.

Gauche Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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