Qu’est-ce que la troisième voie ? Retour sur un objet politique mal identifié

2956919981_b141b78afcIl était difficile, il y a quelques années encore, d’ouvrir les pages de la rubrique « politique » d’un journal sans risquer de tomber sur un article à propos de la « troisième voie ». Sous-entendu celle de Tony Blair. Aujourd’hui, le terme semble passé de mode. Il n’est même plus utilisé par celui qui l’a promu pour caractériser sa politique. Le temps est loin également où les gouvernements socialistes, sociaux-démocrates et travaillistes dominaient l’Europe des Quinze. Pourtant, si aux victoires qui ont émaillé les années 1990 succède aujourd’hui une série de défaites ou d’affaiblissements plus ou moins durables des gauches européennes, les questions soulevées il y a quelques années par les débats autour de la troisième voie britannique, et de son caractère exportable ou non sur le continent, restent pleinement posées. Et chacun s’en souvient, ou plutôt devrait s’en souvenir, car le premier des mérites de cette « querelle » de la troisième voie a bien été de lever des tabous, particulièrement à gauche. Or, les questions sont toujours là qui tourmentent élus, responsables, militants et électeurs de gauche, tous rétifs devant l’urgente nécessité d’un aggiornamento doctrinal longtemps différé par l’exercice prolongé du pouvoir. Le cas français est lui-même emblématique de ce double refus : refus de débattre sérieusement de la troisième voie ne serait-ce que sur le plan doctrinal puisqu’il ne pouvait s’agir, au mieux, que d’un « thatcherisme à visage humain » à la fois impossible à importer et à supporter en France, mais surtout, plus grave, refus de voir que les questions posées par l’offensive blairiste sur le front de la définition de la social-démocratie du XXIe siècle le sont aussi à la société française. Ni la mondialisation ni la déstructuration du lien social, par exemple, ne s’arrêtent aux frontières nationales, même si chaque nation y retrouve ses spécificités.

Aussi préférera-t-on considérer la troisième voie, même si le terme est passé de mode ou peut-être grâce à l’oubli relatif dans lequel il est aujourd’hui tombé,  comme une clef de choix pour entrer de plain-pied dans les problèmes soulevés par les transformations à l’œuvre dans les sociétés contemporaines. Mais nous le ferons d’une manière inhabituelle, sans tenter d’évaluer les résultats des politiques menées par le gouvernement de Tony Blair ni même d’entrer dans la querelle des intentions qui a, généralement, servi d’arrière-plan aux discussions sur la troisième voie depuis 1997. A la fois parce que les politiques du gouvernement Blair ne ressortissent pas toutes de la troisième voie telle qu’elle a été défendue par son chef et que ce type d’évaluation demande des études empiriques précises, et parce que les procès en trahison idéologique de la gauche intentés à la troisième voie et à ses défenseurs par leurs détracteurs – tout autant que les dithyrambes prononcées par certains dès que le premier ministre britannique s’exprime – finissent par annihiler tout débat un tant soit peu sérieux et argumenté. Et ce n’est pas parce que les promoteurs de la troisième voie ont eux-mêmes souvent tendance à se comporter en idéologues, ou encore que le concept même est flou, qu’il ne vaut pas la peine de s’y intéresser.

Nous essaierons plutôt de comprendre ce qui a motivé cette « politique de la troisième voie » qu’Anthony Giddens appelle de ces vœux dans son ouvrage de 1998 (traduction française : La Troisième voie. Le Renouveau de la social-démocratie, Paris, Editions du Seuil, 2002). En nous tournant principalement vers l’exposé qu’en livre Giddens lui-même mais aussi à l’aide des quelques tentatives de théorisation fournies par Blair depuis qu’il est Premier ministre, et d’un certain nombre de commentaires en illustration ou en critique. Nous essaierons plus simplement de comprendre ce qu’est la troisième voie : une nouvelle doctrine politique, un programme de gouvernement ou un simple gadget électoral ?

Par-delà la gauche et la droite

D’un strict point de vue théorique, c’est Anthony Giddens qui, le premier, a posé les jalons de l’idée de « troisième voie », dans son acception contemporaine – dans son ouvrage Beyond Left and Right. The Future of Radical Politics (Cambridge, Polity Press, 1994). Il proposait ainsi d’échapper à ce qu’il appelle des « modèles dépassés » : c’est-à-dire d’une part à la social-démocratie telle qu’elle a été mise en place après la Seconde guerre mondiale – keynésianisme, économie mixte, domination de l’Etat sur la société civile, Etat-providence « du berceau à la tombe », égalitarisme… – et, d’autre part, au néolibéralisme tel qu’il s’est développé dans les années 1980 – Etat minimal, économie de marché sans contraintes, assistance sociale réduite, politique de classe dans la redistribution des revenus…. A ses yeux, ces deux grands modèles idéologiques ne sont tout simplement plus en mesure de répondre aux demandes et aux aspirations qui se manifestent dans la société contemporaine. Beyond Left and Right marque d’ailleurs un moment pivot de son œuvre de sociologue entre l’étude des processus de modernisation – de leur temporalité notamment – des sociétés occidentales qui a alimenté ses principaux ouvrages et la carrière « d’intellectuel en politique » poursuivie depuis, comme principal théoricien de la troisième voie, même si son incursion dans le champ politique repose sur une réflexion théorique préalable et non sur une simple théorisation de la pratique blairiste – qu’il précède d’ailleurs sur bien des points.(1)

Pour lui, les changements du monde contemporain – mondialisation des échanges, des cultures et des risques, développement des activités de service, nouvelle révolution technologique, individualisation du social, émancipation des femmes, montée des préoccupations écologiques… – bref, tout ce qui pousse le monde vers ce que l’on a coutume d’appeler le « post-matérialisme » ou le « post-industrialisme » rend caduques les réponses classiques – tout particulièrement celles fournies par ce qu’il nomme des « systèmes politiques » traditionnels.

S’il reprend dans La Troisième voie. Le Renouveau de la social-démocratie (Paris, Editions du Seuil, 2002) sa double critique à l’égard des modèles social-démocrate et néolibéral, il infléchit néanmoins nettement sa conclusion quant à la « route radicale » que devrait suivre le « nouveau centre » politique qu’il appelle de ses vœux. En effet, tout en continuant de défendre l’idée que le débat droite-gauche n’est plus susceptible d’apporter des réponses aux questions qui se posent désormais aux sociétés contemporaines, il plaide néanmoins clairement pour une rénovation de la social-démocratie, et non plus pour un « après » des idéologies.

Une troisième voie…  de gauche

Cette volonté, exprimée à de nombreuses reprises, de s’inscrire dans un cadre de débat commun avec les gauches modérées européennes est clairement perceptible dans le plaidoyer de Tony Blair en faveur d’une troisième voie progressiste : « La troisième voie est fondée sur les valeurs qui ont guidé la politique progressiste depuis plus d’un siècle – démocratie, liberté, justice, obligation mutuelle et internationalisme ». Mais la troisième voie apparaît également comme une troisième voie au sein de la gauche : « Le débat au sein de la gauche a été dominé par deux positions insatisfaisantes. La gauche fondamentaliste a fait de la nationalisation et du contrôle étatique une fin en soi, transformant un progrès politique en idéologie. Le radicalisme était alors évalué à l’aune du degré de propriété et de dépense publiques. A l’opposé, la gauche modérée acceptait trop souvent cette orientation fondamentale tout en se prononçant en faveur d’une allure plus modérée dans les changements ou en ignorant tout simplement le monde des idées» (2). Avec la troisième voie, il s’agit pour Blair, comme pour Giddens d’ailleurs, d’en finir aussi avec le clivage classique de la gauche européenne, entre révolutionnaires et réformistes ; la troisième voie se présentant comme une tentative de dépassement des vieilles habitudes… de la gauche européenne elle-même.

Aux sources libérales de la troisième voie

Réconcilier libéralisme et travaillisme pour un XXIe siècle progressiste

Le premier lieu de cette tentative de dépassement est tout simplement l’histoire, en fait, la perspective de long terme dans laquelle s’inscrit la troisième voie. Celle-ci a en effet, aux yeux de Blair lui-même, un rôle historique à jouer : unifier « les deux grands courants de la pensée de centre-gauche – le socialisme démocratique et le libéralisme – dont le divorce pendant ce siècle a tant contribué à l’affaiblissement de la politique progressiste en Occident» (3). Il s’agit d’un aspect central de la réflexion politique blairiste et, au-delà, du débat sur les relations entre socialisme et libéralisme. D’autant que la manière de comprendre la troisième voie comme une « trahison » du travaillisme en faveur du libéralisme, en un mot vers la droite, masque cet aspect important et pourtant méconnu des réflexions sur la troisième voie, et de là, sur sa signification profonde. On trouve une bonne formulation de cette thèse dans une phrase souvent répétée par un des spin doctors de Blair, Philip Gould : « Nous devons gagner le prochain siècle, comme nous avons perdu le précédent ». Il relie en fait sa préoccupation principale, c’est-à-dire gagner les élections, à la vision blairiste du progressisme dans l’histoire, celle de la réconciliation des travaillistes et des libéraux, de la gauche et du libéralisme, après un siècle de séparation. « Le temps est venu de combler le fossé qui s’est creusé entre les traditions libérale et travailliste dans la politique britannique. Tout au long du siècle, la séparation des forces progressistes a gêné la gauche et aidé la droite. Ce fut le cas plus que jamais dans les dix années qui ont suivi la formation du Social Democratic Party [1981] lorsqu’une gauche divisée a laissé le thatcherisme prospérer longtemps après qu’il aurait dû disparaître. Mais ce schisme a également privé le Parti travailliste d’un ensemble d’idées qui auraient élargi sa base électorale et l’auraient rendu plus attractif. Ce n’est pas une coïncidence si le gouvernement travailliste [le gouvernement Attlee de 1945 à 1951] qui a connu le plus de succès a tant dû à la pensée et à l’action de deux libéraux, Keynes et Beveridge, et aux caractéristiques d’unité nationale tirée de l’expérience de la coalition mise en place pendant la guerre. La séparation entre les partis travailliste et libéral n’a pas seulement conduit à la division des forces progressistes, elle a aussi conduit à des traditions intellectuelles distinctes, avec d’un côté le libéralisme, qui mettait l’accent sur l’individualisme et la tolérance, et de l’autre, le travaillisme, qui insistait sur la solidarité et la justice sociale.  Ce qui a conduit le Parti travailliste a être dogmatique et étatiste, ignorant et marginalisant les concepts libéraux essentiels de la responsabilité et de l’autonomie individuelle, ainsi que de l’action civique plutôt qu’étatique» (4).

L’héritage du libéralisme social

Au-delà de la rhétorique blairiste elle-même, cette thèse de la congruence du libéralisme et du progressisme anglais plonge ses racines dans la pensée d’auteurs dits « libéraux sociaux » de la fin du XIXe et du début du XXe siècle – de Thomas H. Green à Leonard T. Hobhouse notamment – et dans l’expérience des gouvernements Lib-Lab (libéraux-travaillistes) à partir de 1906 – Campbell-Bannerman 1906-1908 et surtout Asquith 1908-1916 –, l’année même où le Labour Representation Committee créé en 1899 par la confédération des syndicats anglais (Trade Union Congress) prend le nom de Labour Party. Le Parti libéral a en effet passé un accord électoral avec les travaillistes en 1903 – pas d’opposition entre les candidats des deux partis dans les circonscriptions – notamment en raison de la défaite subie en 1900 (élections générales connues sous le nom de « Khaki election » du fait de la victoire des Conservateurs favorables, comme une partie des Libéraux, les ‘Limps’ pour ‘Liberal Imperalists’ dont faisaient partie Asquith notamment, à une ligne dure dans la guerre contre les Boers sud-africains).Le Parti travailliste n’a ainsi accédé pour la première fois au gouvernement, en 1906, qu’en tant qu’allié minoritaire du Parti libéral. Et c’est bien à la rupture de la coalition Lib-Lab en 1918 que Blair fait allusion lorsqu’il déplore la séparation des forces progressistes.

Le courant du « New Liberalism » – caractérisé aussi à l’époque par diverses appellations : « libéralisme collectiviste », « libéralisme social », « libéralisme communautariste »… – , dont les principaux animateurs au sein du Parti libéral du début du siècle étaient Winston Churchill et David Lloyd George, apparaît comme la source historique la plus facilement identifiable de la troisième voie blairiste. Et même si Blair a tenté, maladroitement, de se référer aux premiers ministres libéraux du XIXe siècle, notamment à Gladstone, l’allusion à la division du camp progressiste renvoie bien plus au programme des New Liberals tel qu’il a été mis en œuvre par le gouvernement Asquith, à partir de 1908 ; programme bien éloigné du libéralisme gladstonien et destiné précisément à renouveler la pensée libérale au moment où la pression de la gauche travailliste se faisait sentir de plus en plus fortement. Ainsi, s’il fallait à tout prix trouver des filiations philosophico-politiques libérales au blairisme et à la troisième voie, ceux-ci apparaîtraient-ils bien davantage comme les héritiers d’une forme de libéralisme social du début du XXe siècle que comme ceux du néolibéralisme thatcherien ou même de la tradition whig classique. Le New Liberalism ne doit en aucun cas être confondu, malgré une proximité sémantique trompeuse, avec le néolibéralisme des années 1970 et 1980, dont Thatcher et Reagan ont été les ambassadeurs politiques.

Ce « nouveau libéralisme » auquel renvoie la troisième voie d’aujourd’hui est né au début du siècle à la fois de la volonté d’une partie des libéraux anglais – les « radicaux » – de rompre avec la période gladstonienne, alors que les conditions sociales se dégradaient, et d’une nécessité pour le Parti libéral de ne pas laisser les travaillistes, en pleine ascension, les doubler sur la question sociale. Les premières années du XXe siècle sont en effet le théâtre d’une dégradation des conditions de vie d’une large part de la population britannique. La grande enquête sociale de Charles Booth sur le « peuple de Londres » (Life and Labour of the People in London, publiée en 1907) révèle que 30% des habitants de la capitale de l’Empire vivent sous le « seuil de pauvreté ». Au-delà du constat statistique, Booth avance de nouvelles explications de la pauvreté : l’incapacité de gagner sa vie venant avec le vieillissement, la maladie, la mort prématurée ou le chômage… Toutes ces causes marquant une rupture nette avec la vision moralisatrice et hygiéniste de l’époque victorienne : la pauvreté étant communément vue à l’époque comme la conséquence de l’alcoolisme et de la faiblesse morale notamment. Plus grave encore, les statistiques établies à partir des recrues mobilisées pour la Guerre des Boers montrent que la population pauvre est en très mauvais état physique (5). Cette prise de conscience est encore renforcée par deux facteurs : la compétition avec l’Allemagne, à la fois commerciale et militaire – un des arguments essentiels de Lloyd George lorsqu’il installera le système d’assurance maladie sera précisément le devoir de se mettre au niveau de l’Allemagne et de son « système bismarckien » d’assurance sociale – ; et la montée en puissance d’un véritable lobby ouvrier qui compte 53 représentants à la Chambre des communes en 1906. Dans la nouvelle majorité libérale, les radicaux sont présents en nombre, ce sont eux qui vont pousser le nouveau gouvernement à mettre en œuvre des réformes sociales, en fait à constituer l’embryon de l’Etat-providence britannique.

Des hommes politiques tels que C.F.G. Masterman – auteur en 1901 d’un ouvrage important pour ce tournant social du libéralisme : The Heart of the Empire : Realities at Home –, Churchill et Lloyd George vont alors reprendre des thèmes développés par des universitaires et des journalistes – dans le magazine Nation notamment –, et forger ainsi un « nouveau libéralisme » en actes. Celui-ci vise à combiner les principes libéraux traditionnels et les nouvelles exigences sociales, sans que cela ne remette en cause les uns ou les autres. Comme l’explique Churchill, alors ministre du Commerce du gouvernement Asquith : « nous voulons tracer une ligne en dessous de laquelle nous n’acceptons pas que les gens vivent et travaillent ». Cette perspective sociale est la même que celle des Fabiens par exemple, mais sans qu’il soit fait référence au socialisme. La différence essentielle restant la transformation des conditions de la propriété. Les « nouveaux libéraux » ne voulant en aucun cas transformer la propriété privée et le système marchand, mais simplement protéger ceux qui en sont les victimes. Cette réforme sociale passe par l’intervention de l’Etat et une fiscalité directe à caractère redistributif des plus riches vers les plus pauvres. Elle s’est traduite par des mesures qui ont été mises en place essentiellement entre 1908 et 1911 – protection des enfants (Children’s Act), aide à la vieillesse, première assurance maladie et assurance contre les accidents du travail (National Insurance Act, Workers Compensation Act), création des centres de « Labour Exchanges » permettant d’aider les chômeurs dans la recherche d’un emploi, limitation de la journée de travail à 8 heures dans les mines, demi-journée de repos hebdomadaire pour les commerçants, lois favorables aux syndicats (Trade Disputes Act et Trade Union Act)… L’autre grande innovation, c’est le financement de ces mesures par l’impôt à travers le fameux « budget du peuple » de 1909, mis en œuvre par le Chancelier de l’Echiquier, Lloyd George. Il s’agissait d’un budget qui augmentait les impôts des plus riches, et notamment des propriétaires, et qui après avoir été rejeté par la Chambre des Lords – et adopté finalement à la suite d’une épreuve de force institutionnelle et après de nouvelles élections en 1910 – a conduit à la réforme constitutionnelle de 1911 (Parliament Act) diminuant considérablement les pouvoirs de la seconde chambre britannique. Cet ensemble de mesures est certes bien loin de l’Etat-providence qui sera mis en place en 1945 – il suffit de signaler, à titre d’exemple, que la vieille Poor Law victorienne et la pratique des workhouses sont laissées intactes par ces mesures sociales –, mais il a néanmoins permis à la génération des « nouveaux libéraux » d’apparaître comme les véritables « pères » de l’Etat-providence britannique.

Le fait que le « nouveau libéralisme » ait été de plus en plus critiqué par les travaillistes, comme insuffisant quant à l’étendue et à la profondeur des réformes menées, et comme étant le fait d’individualités (Churchill et Lloyd George) plus que du Parti libéral dans son ensemble a conduit peu à peu à asseoir la légitimité, sur la question sociale, des travaillistes qui en sont devenus les dépositaires exclusifs lorsqu’ils ont pu, électoralement, après la Première guerre mondiale, s’émanciper de leur lien avec les libéraux – moment précisément que regrettent aujourd’hui les blairistes et qu’ils proposent d’effacer grâce à la troisième voie, dont l’orientation sociale est davantage conforme à celle du « nouveau libéralisme » qu’aux principes traditionnels du travaillisme tels qu’ils ont été déclinés tout au long du XXe siècle. L’autre critique adressée par les travaillistes, elle aussi de manière classique, aux libéraux tient au pur intérêt stratégique de ceux-ci à apparaître comme les tenants de la réforme sociale pour tenter de capter les suffrages de la classe ouvrière afin de limiter l’influence grandissante du Labour – bon nombre de réformes ont d’ailleurs été adoptées entre 1908 et 1911 du fait de la pression exercée par les syndicats et les élus travaillistes, comme ce fut le cas pour les mineurs ou pour la mise en place de repas à l’école par exemple.

Détacher le libéralisme de la pensée conservatrice

La réconciliation historique du libéralisme et du travaillisme, avancée par les tenants de la troisième voie comme la garantie de la domination progressiste sur la politique britannique pour le siècle qui s’ouvre, repose en fait sur ce qui apparaît ni plus ni moins comme une appropriation de l’héritage libéral par le New Labour, afin, notamment, de détacher le libéralisme des conservateurs. Cet effort, que l’on trouve aussi chez Giddens dans le premier chapitre de La Troisième voie, apparaissant comme tout à fait essentiel en vue d’une stratégie d’occupation du centre politique de la société britannique, consubstantielle de la troisième voie.

Certains auteurs libéraux, comme le philosophe Alan Ryan, réclament d’ailleurs une politique explicitement libérale de la part de Tony Blair, en affirmant que la seule manière de voir la troisième voie reconnue comme une véritable politique progressiste, et non comme une simple stratégie électorale de captation du centre, est de s’appuyer clairement sur l’héritage du « nouveau libéralisme » du début du siècle : « Les gens qui détestent l’idée de troisième voie pensent qu’elle se réduit communément à la triangulation clintonienne. Ce n’est pas le cas, du moins ça ne devrait pas l’être. Le point de départ que l’on peut adopter (pour parler de troisième voie) c’est la naissance du gouvernement libéral de Sir Henry Campbell-Bannerman au Royaume-Uni en 1906. C’est lors de cette élection que la Parti travailliste a pour la première fois été représenté massivement au Parlement. Et à l’époque, le programme du Labour était difficile à distinguer de celui des ‘nouveaux libéraux’» (6).

Répondre aux bouleversements de l’ordre du monde

En dehors de cet aspect historique méconnu, et qui n’est guère développé qu’à titre anecdotique en tête d’ouvrage ou de discours par les promoteurs de la troisième voie, celle-ci se présente avant tout, sur le plan doctrinal, comme une tentative de « relecture » du monde contemporain ou plus exactement comme une réponse – en fait comme la seule véritablement valable et opératoire suite à l’échec des précédentes – aux transformations que subissent actuellement les sociétés modernes. Il s’agit d’une analyse qui se situe nettement en amont de l’action politique en faisant appel à des ressources théoriques venues de divers horizons. Cette analyse sous-tend la rhétorique et une partie de l’action blairiste, même si c’est sous des formes atténuées, ou de compromis avec la réalité politique d’une société britannique qui n’obéit pas encore totalement à la vision moderniste, dynamique et enthousiaste des brochures de propagande diffusées par des officines proches du New Labour telles que le Foreign Policy Centre, Demos ou Policy Network. La caractéristique la mieux partagée par tous les entrepreneurs intellectuels de la troisième voie est certainement cette volonté de se situer dans l’œil du cyclone de la transformation des sociétés contemporaines soumises à des courants  violents.

Prendre la mondialisation au sérieux

Le point de départ de la « politique de la troisième voie » décrite par Giddens tient à la prise en compte des transformations dues à la mondialisation, dans la double perspective d’une adaptation à ses exigences et d’une tentative de régulation face aux risques qu’elle engendre. Giddens est sans doute l’auteur qui a le plus insisté sur ce point en forgeant  ce que l’on peut considérer comme le cœur de sa conception de la troisième voie à partir du croisement de travaux des sciences sociales de différentes origines : les approches « transnationalistes » des relations internationales, économiques, sociales… – issues des travaux de David Held, Ethan Kapstein ou Kenichi Ohmae notamment (7) – , les approches post-matérialistes de la sociologie – Ronald Inglehart et Ulrich Beck – et en poussant plus avant sa propre approche de la modernité comme processus dynamique quasi-infini. Giddens présente ainsi sa vision de la mondialisation comme un ensemble de processus nouveaux, souvent irréductibles aux expériences passées, et en tout cas comme un cadre inédit dans lequel vont devoir se repérer Etats et citoyens : « La fin de l’ère bipolaire, lié à l’impact de la globalisation, a radicalement transformé la nature de la souveraineté des Etats. On doit insister sur le fait que la globalisation, ce n’est pas l’internationalisation. Il ne s’agit pas seulement de liens plus étroits entre les nations, mais des processus, tels que l’émergence d’une société civile mondiale, qui traverse les frontières nationales. Les Etats qui font face à des dangers et des risques plutôt qu’à des ennemis, n’ont plus besoin de voir le monde dans les termes du paradigme réaliste – ‘réalisme’ est d’ailleurs un mauvais terme dans la mesure où ce à quoi il renvoie est en train de devenir obsolète» (8 ). On retrouve une approche similaire chez Blair : « Nous sommes tous internationalistes désormais, que ça nous plaise ou non. Nous ne pouvons refuser de participer aux marchés mondiaux si nous voulons la prospérité. Nous ne pouvons ignorer les idées politiques nouvelles venant des autres pays si nous voulons innover. Nous ne pouvons pas tourner le dos aux conflits et à la violation des droits de l’homme si nous voulons rester en sécurité» (9). La mondialisation, considérée dans l’ensemble de ses dimensions, et non comme seulement économique et financière, apparaît dès lors comme la scène privilégiée de l’innovation prônée par la troisième voie : engagement international en faveur des droits et du règlement des conflits – comme au Kosovo en 1999 ou en faveur de la justice pénale internationale –, gouvernance économique globale et nouvelles règles financières internationales, développement global, politique de prévention des risques globaux (environnement, technologie, santé…).

Pour Giddens, l’ensemble de ces thèmes peut trouver son résumé dans la notion, essentielle à ses yeux, de « risque » qui semble condenser l’exacte signification de la mondialisation, de ses bienfaits, de ses limites et de ses dangers. Cette analyse mérite que l’on s’y arrête. Pour Giddens, en augmentant notre connaissance du monde, en créant de l’information sur notre environnement, on provoque l’apparition de nouvelles formes de risque, face auxquelles notre expérience passée ne nous est pas d’une grande utilité. Ne disposant pas de données suffisamment fiables ou nombreuses, il nous est difficile de calculer le risque sur la base de séries temporelles et d’actualisations comme le font par exemple les compagnies d’assurance pour les risques classiques. Ce que Giddens appelle le « risque fabriqué » ou « l’incertitude fabriquée » – il refuse d’ailleurs la distinction que l’on fait habituellement entre les notions de risque et d’incertitude en estimant que le risque fabriqué est simplement un nouveau type de… risque, et qu’il ne peut être, tout comme l’incertitude, calculé – est ainsi davantage liée à l’avancée des connaissances qu’à leur limitation. Et, à ses yeux, cette notion s’applique à tous les domaines de l’activité humaine : aux interventions de l’homme sur la nature aussi bien qu’aux relations sociales – le mariage et la famille notamment, mais aussi la santé et la vieillesse, de manière mieux connue. La notion même de risque permet enfin de problématiser de manière commune, et renouvelée, différents champs politiques : « la réforme de l’Etat-providence, l’activité des marchés financiers mondiaux, les réponses aux changements technologiques, les problèmes écologiques et les transformations géopolitiques» (10).

Une société des individus

Le deuxième grand thème abordé par Giddens renvoie aux transformations de la place de l’individu dans les sociétés contemporaines et aux relations entre les individus. On ajoutera à ce qui a été dit plus haut qu’il s’agit là de l’autre aspect, avec la mondialisation, de la « modernité tardive » qu’il a mise en avant dans ses travaux sociologiques, et qui s’étend à la « sphère de l’identité, de l’intime et du personnel ». Il trouve là également une manière de poursuivre ses travaux sur l’identité individuelle et sur les relations sociales, en connectant les transformations liées à l’individualisation de la société et aux mouvements de libération parallèles – femmes, homosexuels… – à la démocratisation conjointe de l’espace public et de la sphère privée – à travers l’égalité dans les relations familiales notamment  (11). Ce qu’il appelle la « politique de la vie », « résulte, explique-t-il, de tous ces changements. Il y a un retour des débats éthiques sur les différents aspects de la vie » : prise en compte du corps, du lien à la nature, de la génétique, etc.

Cette thématique qui apparaît moins nettement dans ses ouvrages sur la troisième voie, permet néanmoins de mieux comprendre le sens de l’utilisation des termes « communauté » et « responsabilité » dans l’ensemble de la littérature sur le sujet. Car si l’individu est de plus en plus libre – il est un moi de plus en plus « dégagé » (desembedded ou unencumbered) de la gangue sociale traditionnelle qui l’entoure –, il a aussi de plus en plus besoin des repères que la société doit lui fournir. L’aspect de « moralisation sociale » – promotion de la famille, protection des mineurs… – qu’on peut noter dans l’approche blairiste est largement liée à cette perspective même si, comme on l’a vu, Giddens est plus en retrait sur ce point.

Les nouveaux habits de l’Etat

La troisième analyse de fond qui sous-tend cette présentation théorique de la troisième voie porte sur l’Etat, et le nouveau rôle qu’il peut ou doit jouer dans le monde contemporain. Les tenants de la troisième voie ont, de manière générale, une vision assez contrastée du rôle de l’Etat – souvent davantage qu’il n’y paraît au premier abord chez leurs critiques. Ainsi, Giddens, après avoir dressé une longue liste, très complète et bien loin du néolibéralisme qui lui est souvent reproché, des différents rôles de l’Etat dans les sociétés contemporaines, en vient-il à livrer l’autre versant de son plaidoyer en expliquant que l’Etat a un rôle essentiel à jouer en investissant dans les ressources humaines et dans les infrastructures nécessaires au développement d’une « culture entrepreneuriale ». En fait que l’Etat doit redéployer ses investissements, afin de soutenir les effets positifs du marché. Cette politique impliquant une « nouvelle économie mixte » en rupture avec les formes anciennes de celle-ci – social market ou nationalisations industrielles –, une réorientation des investissements de l’Etat comme « investisseur social », des dépenses accrues dans le domaine éducatif, en particulier pour la formation permanente et la requalification, et la multiplication des partenariats avec le système dit du « troisième secteur » (mutuelles, associations, économie solidaire…). En fait si l’Etat apparaît encore, classiquement, comme l’ultime garant de certains biens publics – particulièrement ceux que l’on appelle les opportunity goods en anglais – tels que l’éducation ou la santé, il n’est plus considéré comme le nécessaire fournisseur de ces biens. En clair, cela signifie que l’Etat conserve un rôle de financier, notamment pour permettre l’accès égalitaire à ces biens publics, tout en cessant d’en assurer directement la gestion pratique – en confiant des services comme la santé ou ceux qui s’adressent à la personne à des acteurs non étatiques : secteur privé ou tiers-secteur, conformément à l’approche dite des « quasi-marchés » par exemple. L’Etat peut même limiter son rôle à la régulation du système sans avoir à intervenir dans le financement des biens et services, en garantissant simplement l’accès des citoyens à ceux-ci, ce que l’économiste proche de Blair, Julian Le Grand, appelle le « legal welfarism » par opposition au « fiscal welfarism ».

La fin des idéologies

Enfin, une quatrième analyse sous-tend l’approche de Giddens. Elle porte sur la « fin des idéologies » considérées comme autant de manières de structurer politiquement le monde. La troisième voie tente d’ouvrir un chemin non pas seulement entre la droite et la gauche mais, comme le dit Giddens, « au-delà de la droite et de la gauche ». La levée de l’hypothèque communiste en 1989 et le rejet suscité par le néolibéralisme des années 1980 conduisent à réinvestir le monde politique de manière plus pragmatique – « ce qui compte c’est ce qui marche… » selon la célèbre formule de Blair – tout en tâchant de justifier théoriquement les nouvelles conceptions politiques avancées. La troisième voie se présente en effet comme une approche politique post-idéologique dont Giddens donne le sens dans Beyond Left and Right : « Dire que le socialisme est moribond fait aujourd’hui beaucoup moins l’objet de polémique qu’il y a quelques années. Plus hétérodoxe, à mon avis, est une autre affirmation que je veux faire, à savoir que la pensée politique des conservateurs s’est dissoute juste au moment où elle est devenue particulièrement appropriée à notre condition actuelle. (…) Si le socialisme et le conservatisme se sont désintégrés, et que le néo-libéralisme est paradoxal, peut-on se tourner vers le libéralisme per se (capitalisme plus démo¬cratie libérale, mais dépouillé des principes essentiels de la Nouvelle droite), à la manière, disons, de Francis Fukuyama ? Je ne le pense pas. (…) Un capitalisme en pleine expansion se heurte non seulement aux limites imposées par l’environnement, en termes de ressources de la planète, mais aussi aux limites imposées par la modernité, sous la forme de l’incertitude fabriquée; la démocratie libérale, fondée sur un système électoral de concurrence entre les partis, fonction¬nant au niveau de l’Etat-nation, n’est pas bien équipée pour répondre aux demandes des citoyens réflexifs dans un monde en voie de globalisation ; et la combinaison du capitalisme et de la démocratie libérale ne permet guère d’engen¬drer la solidarité sociale. Tout cela montre à l’évidence que les idéologies sont taries.» (12) Face à ce que Giddens considère comme une carence des idéologies, seules des valeurs fondamentales, à fort contenu éthique, semblent en mesure de fournir une armature conceptuelle « positive » à la troisième voie.

Une politique de valeurs

Pour Giddens, comme pour Blair, dans un monde en plein bouleversement, seule la référence à des valeurs solides, incontestables sur le plan moral, semble en mesure de justifier l’action politique. Il s’agit là d’un point crucial de la troisième voie, et sans doute de son aspect le plus normatif tant il livre une vision assez nette de ce que devrait être la société une fois organisée selon ces principes. Or, lorsque l’on essaie d’identifier quelles sont les valeurs qui forment en quelque sorte l’armature de la troisième voie, on en trouve principalement trois qui reviennent chez l’ensemble des contributeurs, et dont les renvois mutuels de l’une à l’autre renforcent l’impression d’ensemble d’une troisième voie comme « politique de valeurs ». Il s’agit de l’égalité réelle des chances, de la communauté et de la responsabilité.

Une réelle égalité des chances dans une société de partenaires

L’égalité réelle des chances renvoie à la possibilité ouverte à tous dans une société donnée d’avoir accès à des « biens stratégiques » fondamentaux – les opportunity goods –, tels que l’éducation, la santé, le travail, etc. Nul ne peut être exclu de la distribution de ces biens, mais ce qui compte d’abord c’est l’égalité d’accès et non de résultat. L’insistance sur ce point est consubstantielle de la condamnation de toute forme d’égalitarisme, celui-ci renvoyant à la vieille gauche qui a, comme le dit Blair, littéralement « étouffé » l’égalité des chances au profit d’une idée d’égalité abstraite. Cette valeur de l’égalité réelle des chances, outre qu’elle s’incarne dans une attention toute particulière à l’éducation et à la formation professionnelle, prend également la forme d’un idéal de « société des partenaires » (stakeholding society) dans laquelle chacun a un droit, égal à celui de tout autre, de regard sur l’activité sociale au sens large – chacun ayant en fait un intérêt à participer à l’activité sociale. Pour bien comprendre cette notion, qui est sensiblement différente de celles de « cogestion » ou de « participation » telles qu’on les utilise en France, il faut la resituer dans le contexte britannique. La société des partenaires s’oppose à la société des actionnaires (shareholder society) défendue par les conservateurs au nom d’un modèle libéral anglo-saxon de capitalisme financier et dont le débouché naturel est la société des « petits propriétaires » chère à Margaret Thatcher.

Le terme « société des partenaires » utilisé dans la littérature sur la troisième voie, est né de discussions menées autour de la gestion des entreprises au sein du Labour. Il renvoie au rôle des différents acteurs sociaux qui ont un intérêt (a stake) à défendre, un intérêt qui ne peut être reconnu et promu que par une collaboration harmonieuse entre les partenaires de l’entreprise – les salariés, les actionnaires, les fournisseurs, les clients, l’environnement institutionnel, etc. La formulation de cette idée de cogestion des intérêts économiques – sous la forme d’un « stakeholder capitalism » – a été introduite dans l’entourage de Blair par Will Hutton, journaliste économique lié au cercle des jeunes réformateurs du Labour au début des années 1990 – Tony Blair, Gordon Brown et Peter Mandelson notamment. Hutton a développé cette idée dans un ouvrage à destination du grand public : The State We’re In paru en mars 1995 et qui a connu un grand succès en librairie. Il y défend en fait, à la manière de ce qu’a fait en France Michel Albert dans les années 1980, par exemple, une conception de l’économie et des relations sociales plus proche du « modèle rhénan », que du modèle anglo-saxon traditionnel soutenu avec force par le Parti conservateur. L’idée a d’abord été reprise par Blair sous la forme d’une « économie de partenariat » (a stakeholder economy), avant d’être utilisée pour désigner une nouvelle forme d’égalité dans l’ensemble de la société, dès 1995. Il s’agissait essentiellement pour Blair de justifier économiquement, au nom de l’efficacité, « la cohésion sociale, une société juste et solidaire, un engagement traditionnel des politiques de centre-gauche mais qui acquiert un relief particulier, une actualité, qui se réfère au monde moderne (…) le travail en équipe est une manière efficace de travailler (…) Je crois qu’une nation doit être gérée sur ce mode. Il n’y a pas de fusion possible à moins que chacun se sente comme faisant partie de l’équipe, répondant de sa confiance, comme étant partie prenante de son succès et de son futur» (13). Mais, en dépit de ses qualités pourtant « très » troisième voie – cadre principiel fort et large marge de manœuvre à l’intérieur de celui-ci – la formule a été gommée du discours du New Labour à l’approche des élections de 1997 au profit du « communautarisme ».

Un communautarisme compréhensif

Le communautarisme est un thème qui s’intègre parfaitement dans le cadre d’ensemble défini par la « société des partenaires », mais qui sur le plan de la stratégie politique permet de toucher une large partie de l’électorat conservateur, soucieux avant tout de l’unité sociale du pays, en renvoyant à la philosophie qui animait l’action de Benjamin Disraeli par exemple, tout en répondant à la préoccupation traditionnelle de l’électorat travailliste d’une solidarité communautaire – le thème, lié, du renouveau national et de la nouvelle grandeur du pays joue sur les mêmes ressorts à destination de l’électorat traditionnellement conservateur, adepte de la doctrine tory de la « One Nation ». Toutefois, le communautarisme comme valeur clef de la troisième voie dépasse largement la référence électorale opportuniste. Celui-ci puise ses racines dans une tradition sociale-chrétienne chère à Tony Blair, sans toutefois apparaître comme un archaïsme, en raison de son articulation, sans cesse proclamée, avec le respect de l’individu et de ses droits.

Le contenu communautariste de la troisième voie renvoie davantage à un effort civique, sur le thème du lien étroit entre droits et devoirs, plutôt qu’à un retour de la communauté traditionnelle comme lieu de détermination de l’ensemble de la vie de l’individu. Il s’agit sans doute là de la part la plus personnelle, et la plus sincère, de la contribution de Blair à la troisième voie – du fait notamment de son fort contenu moral à caractère religieux. Il témoigne d’un attachement à la réforme de la société en profondeur, d’une volonté d’influencer les attitudes, de convaincre chacun de la nécessité de son implication personnelle au service de la communauté. La politique apparaissant à ses yeux comme une préoccupation morale autant que technique – d’autant plus, aujourd’hui, que la technique s’avère de moins en moins efficace pour influer sur la réalité, notamment économique. Plus concrètement, le communautarisme de la troisième voie concerne toutes les communautés auxquelles l’individu peut s’identifier : la nation, l’école et la famille particulièrement. Le regain d’intérêt pour la famille est d’ailleurs significatif du renouveau doctrinal du Parti travailliste qui prend désormais en compte un phénomène « oublié » ou occulté jusqu’ici par la gauche : le fait que la « désintégration » de la famille sous l’effet de l’individualisme, de la libéralisation des mœurs et de la crise sociale, conduit à une montée de l’insécurité et de l’exclusion. Lors de la conférence annuelle de son parti en 1994, Tony Blair, alors ministre de l’intérieur dans le cabinet fantôme de John Smith, expliquait déjà que le Labour est « le parti de la loi et de l’ordre » face à une politique conservatrice qui provoque l’éclatement social et la criminalité. Pour lui, le renouveau du Royaume-Uni passe par le resserrement des liens dans l’ensemble des communautés, qu’elles soient de nature sociale, locale ou nationale.

Droits et devoirs : le culte de la responsabilité

La troisième voie s’appuie enfin sur la responsabilité. L’idée est simple : « les droits dont nous bénéficions sont le reflet de nos devoirs », pour Blair, ou encore « pas de droits sans obligations », pour Giddens. Pour ce dernier, « à l’expansion de l’individualisme doit correspondre une extension des obligations individuelles (…) En tant que principe éthique, ‘pas de droits sans responsabilités’ doit s’appliquer non seulement aux bénéficiaires de la protection sociale mais également à tout le monde (…) sans quoi le précepte ne s’appliquera qu’aux pauvres et aux nécessiteux – comme cela tend à être le cas dans les politiques de droite» (14). Il s’agit en fait de priver la droite des idées de responsabilité et de devoir, qui depuis des années ont été, comme le regrette Blair, sa « chasse gardée » alors que d’une part ces valeurs étaient consubstantielles du mouvement ouvrier et d’autre part que depuis trop longtemps, la demande de droits adressée à l’Etat est distincte des devoirs liés à la citoyenneté et à « l’impératif de responsabilité mutuelle » de la part des individus et des institutions. Or, les comportements de type « passager clandestin » nuisent à la société. Celle-ci ne pouvant être à la fois juste et efficace que dans la mesure où chacun assume ses responsabilités : les parents vis-à-vis de leurs enfants, l’Etat vis-à-vis de ceux qui ont réellement besoin de son aide, chacun vis-à-vis de l’environnement… mais aussi les chômeurs qui doivent accepter, selon la logique du workfare, le travail qu’on leur propose, sous certaines conditions, afin de ne pas « profiter » de l’allocation dont ils bénéficient… Giddens, tout comme Blair, insiste sur le fait que cette conception de la responsabilité est plus civique que celle défendue par les conservateurs et les néolibéraux – responsabilité individuelle de la self-reliance –, et qu’elle renvoie à l’égalité réelle des chances décrite plus haut, c’est-à-dire qu’elle ne se résume pas à laisser l’individu seul face à ses devoirs en ne comptant que sur sa capacité rationnelle. L’Etat joue, là encore, un rôle primordial, de garant d’un cadre de jeu équivalent pour tous et d’incitation de chacun à la prise en charge de ses responsabilités parentales, sociales, communautaires, etc.

Le savant et le politique

On pourrait croire, à la lecture de ce qui précède, que Blair et Giddens sont en complet accord sur l’ensemble des propositions de fond de la troisième voie, l’un se contentant de fournir les éléments théoriques à l’action de l’autre. Ils ne sont pourtant pas toujours d’accord sur ce que signifie et suppose, politiquement, la troisième voie, alors même que Giddens est souvent présenté comme le « gourou » de Blair – ne serait-ce que dans la brève notice biographique placée en rabat de la couverture de la version anglaise de son ouvrage de 1998 (La Troisième voie. Le Renouveau de la social-démocratie, précité). Il ne s’agit pas, bien entendu, de différences essentielles, on a vu la proximité de leurs idées, mais de plutôt de sensibilités qui débouchent en particulier sur deux visions du renouveau politique induit par la troisième voie. Blair apparaissant davantage comme un « moraliste social » et Giddens comme un « post-traditionaliste» (15).

Quelle régulation ?

S’ils s’accordent, notamment, sur les changements à l’œuvre dans le monde, et les transformations sociales induites, Giddens insiste davantage sur les questions d’environnement et sur celles qui sont liées à la notion de risque. L’épisode de la crise de la vache folle, par exemple, témoigne du fossé qui sépare encore le savant Giddens du politique Blair, malgré le rapprochement entre les deux optiques que suppose l’idée même de troisième voie: là où l’un, Blair, s’efforce de sauver l’élevage bovin anglais, l’autre, Giddens, se plaît à dialoguer sur la notion de risque avec des spécialistes européens de la question, qu’il s’agisse de Ulrich Beck ou de François Ewald (16). De la même manière, Giddens insiste-t-il sur l’idée de « gouvernance » au niveau international, reprenant notamment les idées développées par des théoriciens des relations internationales tels que David Held (17), alors que Blair met davantage l’accent sur la nécessité d’accepter et de s’adapter à l’économie de marché mondiale telle qu’elle se développe aujourd’hui. Il n’y a guère aux yeux de Blair que l’espace européen qui rende possible une coordination politique, et encore de manière interétatique, comme en témoigne la nette préférence affichée par le Premier ministre britannique pour le développement de contacts bilatéraux avec ses homologues européens plutôt que l’action au sein des institutions européennes.

Quel individualisme ?

Une autre différence d’approche peut encore être soulignée. Elle tient à la manière respective dont Blair et Giddens analysent la montée en puissance de l’individualisme dans les sociétés contemporaines – phénomène qu’ils mettent tous les deux en avant comme un des éléments de contexte essentiel de la troisième voie. Pour Giddens, la prégnance de l’individualisme ne peut être attribuée à la « décennie néolibérale » (i.e. les années 1980) ; il s’agit d’un phénomène bien plus profond qui tient à la déstabilisation de la société traditionnelle depuis les années 1960. Il s’appuie d’ailleurs à nouveau sur Ulrich Beck qui nous dit-il a observé que le nouvel individualisme n’est réductible «ni au thatcherisme, ni à l’individualisme marchand, ni à l’atomisation. Au contraire, il correspond à un ‘individualisme institutionnalisé’. La plupart des droits et créances de l’Etat-providence, par exemple, sont destinés aux individus plutôt qu’aux familles. Dans de nombreux cas, ils présupposent l’emploi. L’emploi à son tour implique l’éducation, et tous les deux présupposent la mobilité. Toutes ces exigences poussent les gens à se constituer comme individus : à se projeter, se comprendre et se décrire comme individus» (18 ). Pour Blair, en revanche, l’individualisme vient de l’égoïsme économique fondamental défendu par les néolibéraux et du déclin moral que connaissent les sociétés occidentales du fait de l’hédonisme notamment. Ce qui le conduit à une position moralisatrice, qualifiée d’autoritaire, voire d’antilibérale par certains libéraux, à l’image de Ralf Dahrendorf notamment. Cette différence d’analyse implique des réponses politiques sensiblement divergentes. Alors que pour Giddens une citoyenneté active et participative peut pallier la montée en puissance de l’indifférence de l’individu au sort commun, aux yeux de Blair l’individualisme doit être combattu par l’accent mis sur les notions de devoir, de responsabilité et de communauté, toutes considérées dans leur acception morale. La famille, l’école, la communauté locale, les institutions sociales… doivent toutes agir moralement afin de combattre l’inéluctable force centrifuge et individualiste de l’économie de marché. C’est sans doute sur ce point que la distinction évoquée plus haut entre un Blair « moraliste social » et un Giddens « post-traditionaliste » s’applique le mieux.

Quelle politique ?

On peut enfin observer que les deux auteurs divergent dans la définition qu’ils donnent de la politique elle-même. Giddens insiste sur les nouvelles aspirations – dans le sens post-matérialiste de Ronald Inglehart notamment (19) – davantage centrées sur la qualité de la vie et la sécurité, sous toutes ses formes : il utilise ainsi les expressions de « life politics » (politique de la vie) et « sub politics » (« sous-politique » ou « infra-politique », autre expression empruntée à Ulrich Beck) qui désignent en même temps que la forme que prennent les revendications appuyées sur ces nouvelles aspirations, une perspective pour l’action politique – et pour la forme même de l’organisation du champ politique. A côté, en appui de la politique traditionnelle (partis, élections…), cette infra-politique devrait pouvoir trouver sa place, notamment en faisant éclater les frontières droite-gauche habituelles, ne serait-ce que parce qu’elle renvoie à des sujets (les risques environnementaux, alimentaires ou de santé publique…) qui ne rentrent plus dans le cadre du clivage politique classique puisqu’ils concernent tout un chacun dans les sociétés contemporaines. Pour Blair en revanche, tout cela reste secondaire par rapport à une conception classique de l’action politique. Il y a finalement peu de choses dans les propos théoriques et dans la politique de Blair qui réponde directement aux aspirations de ces mouvements sociaux contemporains ; comme le notent Stephen Driver et Luke Martell : « les programmes de démocratisation du New Labour concernent le gouvernement lui-même et ne vont pas au-delà du gouvernement. Lorsque Blair parle du besoin d’une ‘société civile forte’ et de ‘d’activisme civique’, ce n’est pas l’ensemble des mouvements sociaux qu’il a à l’esprit. C’est plutôt le fait que les individus remplissent leurs responsabilités comme parents, que les criminels endossent leur responsabilité individuelle, et le rôle tant des institutions établies du secteur associatif que des familles» (20).

Théorie ou pratique ?

Reste alors l’opposition entre théorie et pratique ; entre le grand professeur de sociologie intronisé intellectuel officiel de la troisième voie et le dirigeant politique devenu homme d’Etat par son sens de l’équilibre entre rhétorique modernisatrice et action politique traditionnelle. Il s’agit là d’une vision certes utile mais néanmoins simplificatrice. Notamment à propos de Blair qui s’il se définit lui-même comme un « pragmatique avec des valeurs » et rejette fermement la théorie comme un synonyme de l’idéologie n’en est pas moins le dirigeant politique actuel qui est allé le plus loin dans la théorisation, sous son propre nom, de sa pratique politique. Et même si certains défendent de manière convaincante que Tony Blair est tout sauf un théoricien, comme David Marquand : « Blair est aussi dénué d’engagements idéologiques qu’il est possible de l’être pour un dirigeant politique. (…) C’est un technicien politique qui a totalement confiance en lui. Au-delà, il est ambitieux, dur, intelligent, charismatique, plein de bonnes intentions et surtout, c’est un technicien politique qui a totalement confiance en lui-même et se sent plus à l’aise avec les détails qu’avec les idées générales. Certes, il manifeste un penchant très fort, et à première vue surprenant, pour le flirt doctrinal (…) Mais ces différents flirts ont plus à voir avec la nécessité de se différencier qu’avec l’idéologie. C’est en partie le cas pour la troisième voie, qui n’est pas tant une nouvelle idéologie qu’une tentative de démontrer que les idéologies sont mortes. Comme Blair l’expliquait lui-même dans son programme électoral de 1997 : ‘ce qui compte, c’est ce qui marche’. Si ce qui marche aujourd’hui est contradictoire avec ce qui marchait hier et ce qui marchera demain, tant pis pour la cohérence idéologique» (21) , nous serons plutôt en accord avec John Crowley lorsqu’il avance que s’il est effectivement impossible de « désigner le blairisme comme la mise en œuvre d’un schéma théorique. Il s’agit bien d’un projet politique : la recherche d’un centre qui ne se réduise pas à la non-gauche et à la non-droite, et qui soit dynamique plutôt qu’immobile. Or, la forme même de cette démarche interdit qu’elle soit purement tactique (…) Le centrisme tel que Blair le conçoit, susceptible de redéfinir un paysage politique en fondant une coalition majoritaire radicalement neuve, appelle ainsi de grandes idées qui lui donnent un sens et le préservent de l’opportunisme» (22).

S’il est donc bien difficile de réduire la troisième voie à une pure pratique politique – ou à son habillage rhétorique, pourtant très élaboré –, il n’est pas moins risqué de la cantonner à la théorisation de la pratique blairiste, car on se prive alors de l’essentiel : prendre au sérieux les questions soulevées, et surtout manquer les efforts réalisés pour penser ces questions. Une des grandes habilités de Blair ayant été de mobiliser autour de lui, soit directement, comme Giddens, soit par l’intermédiaire de think tanks et de groupes de recherche, les ressources intellectuelles qui s’efforcent de penser les transformations à l’œuvre aujourd’hui dans les sociétés contemporaines. Qu’il l’ait fait pour des raisons purement instrumentales ou par conviction profonde quant à la nécessité de réintroduire l’activité intellectuelle en politique importe, finalement, assez peu.

A la conquête du centre

En privilégiant comme on vient de le faire jusqu’à maintenant une lecture doctrinale et normative de la troisième voie, on a soigneusement évité un de ses aspects essentiels : ce que l’on pourrait appeler sa fonction stratégique, entendue ici comme le moyen de reconquérir durablement le pouvoir après « l’ère conservatrice » de 1979 à 1997, en fait, de convertir la majorité des Britanniques à la « nouvelle politique ». Il ne s’agit pas ici, bien entendu, d’ouvrir un champ d’étude considérable où se mêle l’analyse de la communication politique du New Labour et de Tony Blair, et de la stratégie électorale élaborée par les spin doctors qui l’entourent (Peter Mandelson, Alasdair Campbell, Philip Gould…). Il s’agit plutôt d’essayer de comprendre en quoi la troisième voie représente une innovation (une rupture ?) par rapport à la stratégie antérieure du Parti travailliste, et de là comment elle peut se singulariser comme nouvelle donne politique. Il s’agit aussi de montrer à côté des aspects plus « nobles » principalement développés ici, que la troisième voie est une « politique » au sens plein et entier du terme.

Une vaste classe moyenne

On prendra comme point de départ ce qu’en dit Philip Gould dans The Unfinished Revolution : « plus de 60% des gens pensent désormais qu’ils appartiennent, à un degré ou à un autre, à la classe moyenne. Cette nouvelle classe moyenne n’inclut pas seulement les personnes travaillant dans le secteur tertiaire. 50% des personnes travaillant comme ouvriers qualifiés se considèrent eux-mêmes comme étant convenablement décrits par le terme ‘classe moyenne’ (sondage NOP non publié, juillet 1998). La classe moyenne ne peut plus être vue comme un petit sous-secteur, privilégié, de la société. La politique de masse est devenue une politique de la classe moyenne. Gagner au XXIe siècle signifie gagner le soutien de la classe moyenne » . Il ajoute, plus loin, que « Dans le passé, les Conservateurs ont attiré (la classe moyenne) avec des promesses de liberté individuelle, d’impôts réduits, d’Etat minimal… Mais les changements actuels ont conduit la classe moyenne à s’inquiéter de l’idéologie de la droite : la faillite sociale a mis en évidence les limites de l’individualisme, et a contrario l’importance de la famille et de la communauté. Le changement est à la base d’une nouvelle coalition progressiste parce que ses effets affectent aussi bien la vieille classe ouvrière que la nouvelle classe moyenne, toutes les deux en situation d’insécurité face au changement, voulant toutes les deux un gouvernement actif qui leur permette de s’adapter au changement, et non de le subir (…) La nouvelle classe moyenne est la clef du (XXIe) siècle progressiste» (24).

Le centre radical

La constitution du New Labour en centre politique, apparaissant ainsi non seulement comme un positionnement politique sur l’échelle droite/gauche, mais aussi, et c’est là tout le sens de l’expression « centre radical », comme un nouvel espace politique, défini en lui-même, hors de l’échelle droite/gauche traditionnelle. Comme l’explique Giddens : « Le centre politique, bien sûr, dans le contexte d’une division droite/gauche ne peut avoir comme signification que le compromis, un ‘milieu’ entre deux alternatives plus tranchées. En revanche, si la gauche et la droite ont moins de signification que par le passé, il en va autrement. L’idée d’un ‘centre actif’, ou d’un ‘centre radical’, au cœur des débats récents chez les sociaux-démocrates, peut être considérée sérieusement» (25). Il s’agit donc bien d’un « centre » particulier, objet géométrique non identifié, puisqu’il est davantage le troisième sommet d’un triangle. On se rapproche ainsi de l’idée de « triangulation » chère à Dick Morris, le conseiller politique de Bill Clinton lors de la campagne présidentielle de 1996 qui « décentre » la politique, créant un nouvel espace politique, en devenant le point de ralliement d’une très large classe moyenne aux intérêts minimaux convergents – en dépit de « situations de classe » différentes – à laquelle s’adressent les « nouvelles » formations politiques qu’il s’agisse des New Democrats aux Etats-Unis ou du New Labour au Royaume-Uni. Gould s’appuie d’ailleurs beaucoup sur les analyses de Stanley Greenberg sur la classe moyenne américaine et les conséquences politiques à en tirer pour les Démocrates (26).

La fin de la lutte des classes ?

Cette analyse, qui sous-tend l’ensemble du discours stratégique de la troisième voie, repose sur l’atténuation si ce n’est la disparition des classes sociales, du moins de la « lutte des classes » ou des clivages de classes. Comme le souligne Colin Crouch : « C’est un lieu commun aujourd’hui au sein de l’élite politique de considérer que les classes n’existent plus (…) Une des formes que prend l’idée de la fin des classes est que les problèmes de la vie active qui jouaient un rôle essentiel dans la politique de classe, ne sont plus aussi importants ; les gens se voyant désormais comme des consommateurs plutôt que comme des travailleurs» (27). Ce type d’analyse s’appuie essentiellement sur la perte de poids de la classe ouvrière dans les sociétés développées, voire de sa disparition pure et simple en tant que telle – c’est-à-dire représentative d’une véritable culture ouvrière – alors qu’elle a longtemps été au cœur et de l’imaginaire et de la réalité sociale et électorale de la gauche. Et si, comme le note encore Colin Crouch, la classe ouvrière s’est bâtie au début du siècle sur une représentation de son avenir, « porteuse d’un message de citoyenneté universelle, et de la possibilité d’une consommation de masse dans une société qui ne connaissait jusque-là que les biens de luxe pour les riches et de subsistance pour les pauvres. Elle ne représente, à la fin de ce même siècle, que les perdants de l’histoire : la défense de l’Etat-providence prenant de plus en plus la forme d’appels à la compassion, et non plus à la citoyenneté» (28 ). La base électorale traditionnelle du Labour est ainsi devenue, dans l’esprit et les analyses des stratèges de la troisième voie, synonyme de « perdants », « d’attitude défensive » et de « défaite », sans aucune perspective d’avenir ni sur le plan électoral ni quant aux idées à promouvoir dans la société. De plus, les organisations qui étaient supposées articuler le lien entre responsables politiques et citoyens – le Parti et les syndicats – sont devenues incapables de fournir des signaux clairs sur la société. Il fallait donc repartir sur de nouvelles bases en tentant de construire un « nouveau » travaillisme.

Une politique de l’oxymore

Cette rapide enquête sur la troisième voie tend à montrer, à bien des égards, qu’elle demeure difficile à déchiffrer, qu’elle reste une sorte d’objet politique non (ou mal) identifié. Si l’on comprend assez rapidement, à la lecture des textes de Giddens notamment, ce qu’elle n’est pas – ou plus exactement ce qu’elle ne doit pas être aux yeux de son principal théoricien –, il est en revanche beaucoup plus difficile de dire ce qu’elle est vraiment. Elle apparaît en effet comme tiraillée entre plusieurs exigences ou soucis souvent contraires et parfois contradictoires : valeurs et pragmatisme, libéralisme et radicalisme, individualisme et communautarisme, marché et justice sociale… ; sans même parler ici, bien sûr, des divergences de vue qui animent ses promoteurs, et a fortiori, ses détracteurs. Ainsi peut-on difficilement éviter les jugements contrastés, à la manière de celui de Ralf Dahrendorf, qui fût, notamment, le prédécesseur d’Anthony Giddens à la direction de la London School of Economics : « D’une manière générale, le projet de troisième voie a été présenté comme la combinaison d’une économie néolibérale et d’une politique sociale-démocrate. Or son caractère essentiel est plus implicite qu’explicite: il s’agit de son optimisme. J’appelle cela la ‘mondialisation plus’ : accepter les impératifs des marchés globaux en y ajoutant certains éléments clés de bien-être social. Ce sens de l’opportunité positif et orienté vers l’avenir de la troisième voie séduit d’abord ceux qui ne se sentent pas menacés, notamment la nouvelle « classe globale » des gens qui espèrent tirer profit des modifications intervenues dans les forces de production. En effet, la troisième voie n’est guère susceptible de susciter un mouvement de masse, même si elle a pu être utile pour remporter des élections. Il y a quelque chose d’élitiste dans le concept; et il ne peut élargir son audience qu’en recourant aux méthodes évangéliques de communication – à l’imitation de « télévangélistes », ces pasteurs américains démagogues qui prêchent à la télévision. S’assurer la collaboration de sorciers de la communication est donc indispensable à la troisième voie, tout comme le sont le style étrangement religieux de Tony Blair et les exposés brillants des théoriciens comme Anthony Giddens et Ulrich Beck. Les critiques glissent sur eux comme s’ils étaient revêtus d’une toile cirée faite d’un mélange de manque d’assurance et de dogmatisme» (29).

La rhétorique même de la troisième voie n’aide pas à clarifier sa lecture, elle semble souvent renvoyer à ce que l’on nommera une « politique de l’oxymore », tant la volonté de surmonter contradictions et apories, de dépasser les contraintes de la politique « classique » a conduit ses promoteurs à forger des expressions qui accroissent la perplexité à son égard : « centre radical », « réalisme utopique »… La troisième voie propose ainsi tout à la fois une tentative de conciliation des contraires, une « politique sans perdants » et un contournement des obstacles traditionnels qui lui donne un accent particulier, qui n’est sans doute pas étranger à la séduction qu’a exercée Tony Blair sur les Britanniques : « Depuis une génération, les conservateurs rabâchent que la peur est l’aiguillon de l’initiative et de l’action. Mais la peur peut aussi paralyser, et l’incertitude, créer la frilosité et l’apathie. Ce qui fait progresser une société, c’est avant tout la confiance. Confiance dans le fait que travail et mérite sont récompensés, que les finances familiales sont sûres, qu’une éducation et un système sanitaire de qualité sont accessibles à tous, que les institutions politiques sont gérées dans l’intérêt public. Voilà les composantes de ce jeune pays que je veux diriger : confiant en lui-même et en son avenir» (30).

Mais le défaut principal de la troisième voie, dans sa version blairiste surtout, serait plutôt d’être tout à la fois trop libérale et pas assez libérale. Cette apparente contradiction répondant, en symétrie, aux contradictions mêmes auxquelles la troisième voie prétend se confronter. Trop libérale, en ce que la troisième voie apparaît souvent comme une tentative « d’humanisation de l’inévitable » selon l’expression de Roberto M. Unger et Cornel West (The Future of American Progressivism, Boston, Beacon Press, 1999) visant à justifier le rétrécissement des marges de manœuvre politiques face, essentiellement, aux processus économiques, et à une mondialisation des marchés qui dicte sa loi aux gouvernements. La troisième voie en déportant la gauche vers le centre n’aurait ainsi fait que récupérer une partie du discours de la droite néolibérale sur le caractère positif du libre jeu des marchés. Pas assez libérale, au sens anglo-saxon, parce qu’en se déportant vers le centre, la troisième voie aurait également capté une part de la « rhétorique réactionnaire » de la droite pour reprendre l’expression d’Albert O. Hirschman. L’insistance sur les liens communautaires et sur un certain contrôle moral et social témoignant d’ailleurs d’un antilibéralisme profondément ancré – de l’éducation des jeunes aux délinquants sexuels en passant par l’alcoolisme par exemple – dans la tradition britannique, voire anglo-saxonne sur le mode puritain. Si bien que le reproche adressé par Giddens aux néolibéraux d’être à la fois des conservateurs et des ultralibéraux se retournerait contre la troisième voie, simplement parce qu’elle représente l’évolution de la gauche vers le centre, et donc qu’elle est coupable d’appropriation des valeurs de l’adversaire.

Or, c’est précisément la pertinence de cette lecture classique du déplacement politique – de la gauche vers la droite – à laquelle la construction intellectuelle de la troisième voie essaie d’échapper. Cette tentative n’est certes pas toujours convaincante, mais elle a à la fois le mérite de sortir la réflexion de la gauche, sociale-démocrate européenne au moins, de ses ambiguïtés, et celui de redonner aux pays anglo-saxons qui ont souffert, eux, de la politique de véritables gouvernements néolibéraux, une autre perspective. Et ce n’est pas parce que celle-ci est parfois loin de ce à quoi l’on peut aspirer comme militant ou sympathisant politique – en tant qu’homme ou femme « de gauche » –, qu’elle est nécessairement assimilable, au mieux, à un non sens politique, au pire à un passage à l’ennemi. Une telle conception agonistique de la politique, outre qu’elle condamne toute tentative d’analyse sérieuse renvoie rarement à une appréciation circonstanciée d’une situation donnée. Finalement, à lire les critiques adressées à la troisième voie, on peut se demander si le milieu de la route n’est pas un endroit plus dangereux qu’il y paraît politiquement, alors que le centre apparaît en général comme un endroit confortable. Ce qui tendrait à valider la remarque selon laquelle la troisième voie n’est pas seulement un recentrage ou un virage à droite du travaillisme mais bien d’une tentative échapper à la linéarité de l’axe droite-gauche.

La troisième voie comme avenir de la social-démocratie ?

Reste, si l’on admet les arguments du décalage par rapport à l’axe politique classique, la question de la confrontation de la troisième voie avec le reste de la planète sociale-démocrate. La pertinence de la troisième voie comme réponse à la « crise » du modèle social-démocrate européen, du moins comme contribution à sa rénovation, conduit à s’interroger sur son devenir hors des frontières britanniques – en laissant ici de côté la troisième voie dans sa version américaine qui soulève des questions différentes –, et principalement à destination de « l’Europe continentale », selon la terminologie en vigueur outre-Manche. Il s’agit en fait de savoir si l’apparente radicalité de la troisième voie par rapport aux processus de rénovation de la social-démocratie – notamment par rapport au rythme traditionnel et aux méthodes habituelles d’actualisation des projets sociaux-démocrates nationaux européens – est d’abord due à la pression des transformations essentielles à l’œuvre dans le monde, donc si ce programme et cette stratégie sont généralisables à l’Europe continentale ; ou bien si cette radicalité est uniquement fonction de la spécificité de la situation britannique, et donc difficilement transposable ?

Selon l’option qu’ils choisissent, les responsables des partis et dirigeants gouvernementaux sociaux-démocrates continentaux semblent adopter deux positions différentes par rapport à la troisième voie. Des positions que l’on peut schématiser ainsi. Ceux qui sont séduits par l’approche de Blair (et éventuellement par les propos doctrinaux de Giddens) sont convaincus du caractère majeur du changement structurel en cours, donc du bien-fondé de la troisième voie, de l’abandon des dogmes de la période faste de la social-démocratie européenne – les Trente Glorieuses – et de la nécessité de redessiner les contours idéologiques de la gauche européenne dans le sens d’une « libéralisation » accrue et d’un rapprochement avec les positions démocrates américaines, notamment. Peu de dirigeants sociaux-démocrates européens affichent cette position, même si on a pu citer les noms du chancelier allemand, Gerhard Schröder, de l’ancien premier ministre néerlandais, Wim Kok, ou de l’ancien ministre et chef du Parti des démocrates de gauche italien, Walter Veltroni. Les raisons nationales, notamment internes aux partis et coalitions, et les changements de stratégie ont souvent raison de positions qui lorsqu’elles s’affirment ainsi témoignent plus d’une sensibilité « moderniste » que d’une véritable détermination quasi-idéologique, comme c’est le cas chez Blair.

Ceux qui considèrent en revanche que le cas britannique est irréductible à celui des autres pays européens sont en général ceux qui en appellent à une simple adaptation de la social-démocratie européenne et refusent toute conversion, affichée du moins, au libéralisme – et rejettent en général celui-ci sans chercher à en détailler le sens. Pour ceux-là, et c’est incontestablement la position du Parti socialiste en France – et c’était celle de Lionel Jospin lorsqu’il était Premier ministre –, la poursuite de la construction européenne apparaît comme le meilleur moyen de maintenir l’originalité d’un modèle politique et social européen dans un monde soumis à des forces appelant si ce n’est à sa destruction du moins à sa profonde transformation. Bref, de porter politiquement un modèle qui se veut alternatif aux « tentations » anglo-saxonnes.

NOTES

1. Le lecteur curieux du long parcours et de la sociologie de Giddens pourra se reporter utilement à Christopher Pierson, Conversations with Anthony Giddens. Making Sense of Modernity, Cambridge, Polity Press, 1998, et au chapitre que lui consacre Danilo Martucelli dans Sociologies de la modernité, Paris, Gallimard, Folio-Essais, 1999, p. 507-537.
2. T. Blair, « La Troisième voie. Une politique nouvelle pour le nouveau siècle », in Anthony Giddens & Tony Blair, La Troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie, Paris, Editions du Seuil, 2002, p. 225-226.
3. T. Blair, « La Troisième voie. Une politique nouvelle pour le nouveau siècle », in Anthony Giddens & Tony Blair, La Troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie, op. cit., p. 226.
4. P. Gould, The Unfinished Revolution. How Modernisers saved the Labour Party, Little, Brown & Co, 1998, p. 397.
5. A Manchester, par exemple, pour l’année 1899, sur les 12000 hommes qui se sont présentés au recrutement, 8000 ont été rejetés en raison de leur mauvaise santé.
6. Alan Ryan, « New Labour needs a moral compass », New Statesman, 7 February 2000, p. 25.
7. Pour un aperçu d’ensemble, très complet, des thèses dites « transnationalistes », voir D. Held, A. McGrew, D. Goldblatt & J. Perraton, Global Transformations : Politics, Economics and Culture, London, Polity Press, 1999.
8. A. Giddens « La Troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie » in A. Giddens & T. Blair, La Troisième voie, op. cit.
9. T. Blair, « Doctrine of the international community », discours prononcé à Chicago, 22 avril 1999.
10. A. Giddens « La Troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie » in A. Giddens & T. Blair, La Troisième voie, op. cit.. 77.
11. Voir A. Giddens, Modernity and Self-Identity, Cambridge, Polity Press, 1991 et The Transformation of Intimacy, Stanford, Stanford University Press, 1992.
12. A. Giddens, Beyond Left and Right, The Future of Radical Politics, Cambridge, Polity Press, 1994, introduction, cité ici dans la traduction de J. Crowley, in Problèmes politiques et sociaux, op. cit.,  p. 50.
13. T. Blair, Discours devant la communauté économique de Singapour, 8 janvier 1996.
14. A. Giddens, « La Troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie » in A. Giddens & T. Blair, La Troisième voie, op. cit.
15. Nous empruntons cette distinction à Stephen Driver et Luke Martell, « Left, Right and the Third Way », Policy and Politics, vol. 28, n° 2, p. 147-161 (p. 157).
16. Voir U. Beck, La Société du risque. Sur la Voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001 ; et F. Ewald avec Denis Kessler, « Les noces du risque et de la politique », Le Débat, n° 109, mars-avril 2000, p. 55-72.
17. D. Held, Democracy and the Global Order : From the Modern State to Cosmopolitan Governance, Cambridge, Polity Press, 1995.
18. U. Beck, « The Cosmopolitan manifesto », New Statesman, 20 mars 1998.
19. Voir R. Inglehart, La Transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées (1990), Economica, 1993 et Modernization and Postmodernization. Cultural, Economic and Political Change in 43 societies, Princeton, Princeton Univeristy Press, 1997.
20. S. Driver & L. Martell, « Left, Right and the Third Way », loc. cit., p. 157.
21. D. Marquand, « Le nouveau travaillisme ou les ambiguïtés de la modernité », Pouvoirs, 93, 2000, p. 9-10.
22. J. Crowley, Sans épines, la rose. Tony Blair, un modèle pour l’Europe, Paris, La Découverte, 1999, p. 116.
23. The Unfinished Revolution, op. cit. (citations dans l’édition de poche Abacus, 1999), p. 396.
24. Ibid. p. 396-397.
25. A. Giddens, « La Troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie » in A. Giddens & T. Blair, La Troisième voie, op. cit.
26. Voir notamment, S. Greenberg, « Reconstructing the Democratic Vision », The American Prospect, n° 1, Spring 1990 et Middle Class Dreams, New Haven, Yale University Press, 1996, ainsi que l’ouvrage qu’il a codirigé avec Theda Skocpol, The New Majority, New Haven, Yale University Press, 1996.
27. Colin Crouch, « The Parabola of Working-Class Politics », in A. Gamble & T. Wright, The New Social Democracy, op. cit., p. 71.
28. Ibid., p. 74.
29. Ralf Dahrendorf, « The Third Way and Liberty », loc. cit. (tr. fr. Courrier International, n° 467, octobre 1999, p. 46).
30. Tony Blair, La nouvelle Grande-Bretagne. Vers une société de partenaires, Editions de l’Aube, 1996, p. 15.

Cet article a été publié dans la revue LE DEBAT, Paris, Gallimard, mars-avril 2003, p. 33-52.

Gauche Politique Royaume-Uni

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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