Etats-Unis: élection présidentielle 2004

Il reste 14 mois avant les élections américaines de novembre 2004 et la course à la présidence vient tout juste de commencer, les candidats se déclarant les uns après les autres du côté démocrate (le dernier en date étant l’ancien général Wesley Clark). Le candidat démocrate désigné par la convention du parti à l’été 2004 devra sans doute affronter le président républicain sortant George W. Bush – même si d’autres élus républicains ont évoqué l’intention de se présenter aux primaires contre lui. Le même jour (mardi 2 novembre 2004) que l’élection présidentielle, auront lieu tout un ensemble d’élections nationales et locales. Ce sera le cas pour les élections « législatives », permettant de renouveler le Congrès (renouvellement complet de la Chambre des Représentants et du tiers du Sénat). Les Républicains conserveront sans doute une faible avance à la fois au Sénat et à la Chambre des Représentants – il ne sera pas question ici des élections législatives. C’est ainsi l’élection présidentielle qui apparaît comme la plus ouverte en raison de la situation politique interne, de l’incertitude liée à l’actualité internationale, de l’évolution économique, et de la tournure de la campagne pour les primaires chez les démocrates.
Une scène partisane à la fois équilibrée et polarisée

Pendant l’année 2002, Gallup a interrogé 45000 personnes dans l’ensemble de ses enquêtes politiques : 33% se déclarant « républicains », 32% « démocrates » et 34% « indépendants ». Parmi ces derniers, une très large majorité des personnes interrogées concède la possibilité d’un vote en faveur de l’un ou l’autre des deux grands partis lors des élections (45,1% pour les Républicains et 44,7% pour les Démocrates). Parmi les 18766 électeurs « enregistrés » interrogés par Ipsos Public Affairs pour le Cook Political Report de 2002, 44% se déclarent spontanément républicaines et 44% démocrates – la même enquête durant les sept premiers mois de 2003, portant sur 10889 électeurs, donne les résultats suivants : 43,2% pour les Républicains et 42,5% pour les Démocrates. Le pays apparaissant aussi divisé aujourd’hui qu’il l’était en novembre 2002 lors de la dernière élection.

Cette division partisane équilibrée va de pair avec une radicalisation importante du débat politique, loin de l’image du consensus habituellement véhiculée par les médias européens sur la politique américaine. Le climat est même devenu délétère depuis les attaques contre Bill Clinton pendant sa présidence – le non respect de la personnalité (sans parler de la vie privée) du président étant devenu un trait courant de la vie politique américaine, notamment à Washington. Ce trait a été confirmé avec la présidence de George W. Bush. Cette évolution a conduit ces dernières années à une consolidation rapide de la base électorale de chacun des partis et à sa radicalisation.

Les stratèges républicains, dont le principal, Karl Rove, conseiller politique de George W. Bush, estiment ainsi que le précédent électoral pertinent pour l’élection de 2004 est la campagne de 2000, et non celle de 1984 ou de 1992 (qui sont pourtant les derniers exemples d’un président républicain cherchant la réélection). La cote de popularité (selon Gallup) du président Bush était faible, à 51% d’opinions favorables, juste avant le 11 septembre 2001, et a grimpé jusqu’à 90% (cote jamais atteinte depuis l’existence de cette mesure) dans les mois qui ont suivi le 11 septembre ; elle est restée très élevée (avec quelques variations) jusqu’à l’été 2003 (selon Ipsos US Public Affairs, enquête de fin juillet-début août) : 56% d’opinions favorables contre 41% – dans le détail, les résultats apparaissent plus contrastés : 60% contre 37% concernant la conduite de la politique étrangère et la guerre contre le terrorisme, mais seulement 48% contre 49% concernant les questions « domestiques » telles que la santé, l’éducation, l’environnement et l’énergie.

Le résultat est nettement moins bon lorsque la question posée concerne la réélection : du type : « si l’élection avait lieu aujourd’hui, est-ce que vous rééliriez George W. Bush, envisageriez de voter pour quelqu’un d’autre ou voteriez effectivement pour quelqu’un d’autre ? ». Dans l’enquête Ipsos de fin juillet-début août 2003, 42% voteraient pour Bush, 34% pour quelqu’un d’autre et 22% envisageraient de voter pour quelqu’un d’autre. Ce qui signifie que le président Bush devrait récupérer au moins un tiers des indécis pour être réélu. La différence, notable, entre le niveau d’opinions favorables et les intentions de vote obtenus par Bush tient au fait que des électeurs démocrates, ou les « indépendants à penchant démocrate », approuvent le président sans avoir l’intention de voter pour lui. Traditionnellement l’appartenance partisane se manifeste davantage lorsqu’il s’agit de l’élection que lors de l’approbation ou non de l’action du président.

Les difficultés et l’incertitude de la situation extérieure et de la « guerre contre le terrorisme » n’affectent pas (encore) les perspectives électorales du président Bush

Le soutien à la politique étrangère, incluant la « lutte contre le terrorisme » du président Bush reste fort dans l’opinion américaine, malgré les doutes sur les raisons de l’opération irakienne, les pertes américaines et le coût économique de la présence militaire en Irak – les derniers sondages lui attribuent sur ce sujet une cote de confiance de 60% d’opinions favorables, son meilleur score tous sujets confondus. Il est difficile, en revanche, de dire si le président américain pourrait, en cas de nouvelle attaque terroriste sur le sol national, bénéficier du même soutien qu’après le 11 septembre 2001.

L’amélioration de la situation économique pourrait être insuffisante pour bénéficier pleinement au président Bush

L’observation attentive des élections antérieures montre que ce n’est pas tant l’état de l’économie le jour même de l’élection qui détermine le choix de l’électeur que ce qu’il était six mois auparavant . Ce qui veut dire que si l’économie américaine retrouve la forme dans les mois qui viennent et que cette amélioration se manifeste de manière nette (croissance en hausse, chômage en baisse) au deuxième trimestre 2004, le président Bush pourrait être réélu sans trop de difficulté – toutes choses égales par ailleurs quant au terrorisme et à l’Irak, bien évidemment.

Mais la croissance économique américaine de ces dernières années a été pauvre en emplois – aujourd’hui, la plupart des économistes estime qu’un taux de croissance de 4 à 4,5% est nécessaire pour créer des emplois nets aux Etats-Unis. Or une croissance qui ne s’accompagne pas d’une amélioration de la situation de l’emploi n’est pas utile politiquement pour le président sortant. La question qui reste posée est donc de savoir si un tel taux pourra être atteint – en tendance au moins – au premier semestre 2004, et ainsi permettre la diminution du taux de chômage. Si ce n’est pas le cas, le même scénario qu’en 1992 pourrait se reproduire : l’économie retrouvant un taux de croissance élevé au second semestre de l’année électorale sans entraîner d’amélioration de l’emploi, donc à la fois « trop tard » et « trop peu » pour permettre la réélection du président – même si en 1992, la croissance était moins forte et le chômage plus élevé. On notera de plus que si la croissance est trop rapide, la Réserve Fédérale peut augmenter les taux d’intérêt et annuler ainsi tout bénéfice politique de la croissance.

Les prévisions en matière de croissance sont généralement optimistes pour l’année prochaine même si elles apparaissent à beaucoup d’économistes et d’analystes politiques comme insuffisantes pour assurer la réélection de George W. Bush – que ce soit en termes de lien entre croissance et emploi ou de perception dans le temps par les électeurs. Les différentes prévisions estiment qu’un taux de croissance de 4% pourrait être atteint l’an prochain mais que le taux de chômage restera inchangé autour de 6%, et ce jusqu’aux élections de novembre 2004. L’effet politique d’un taux de chômage élevé et de la destruction d’emplois peut être d’autant plus dévastateur que celle-ci a surtout porté sur les emplois industriels (1 million d’emplois perdus) ces deux dernières années (en raison essentiellement de la compétition de plus en plus dure avec l’industrie manufacturière chinoise), et ainsi concerné des états-clefs pour les prochaines élections : Pennsylvanie, Ohio, Michigan, Missouri, Illinois. Le président Bush a d’ailleurs mis l’accent ces derniers temps sur les « plans de création d’emplois » dans ses nombreux discours de pré-campagne prononcés dans ces états – notamment lors du Labor Day, le 1er septembre.

Les candidats démocrates aux primaires

Les premières élections primaires auront lieu en janvier 2004 (Washington DC, Iowa et New Hampshire). Elles se déroulent sous la forme de primaires stricto sensu ouvertes aux électeurs inscrits sur les listes des partis seulement ou de caucuses ouverts à l’ensemble des électeurs (ces deux régimes simples étant souvent compliqués par des règles spécifiques à chaque état).

Les candidats démocrates déclarés sont à l’heure actuelle au nombre de dix, alors que seul George Bush est candidat pour les Républicains. Aucun candidat d’un « troisième parti » ou indépendant n’étant déclaré pour l’instant. Les autres partis qui présentent habituellement un candidat à l’élection présidentielle (notamment les socialistes…) ne jouant aucun rôle à ce stade de la campagne.

Carol Moseley Braun (1947) est la seule femme candidate, elle a également été la première femme noire sénateur des Etats-Unis (1992-1998), et ambassadeur en Nouvelle-Zélande (1999-2001), mais elle est inconnue et ses positions ne sont pas reprises par la presse. Elle ne se pose même pas en représentante explicite du vote féminin mais plutôt comme une concurrente de Al Sharpton pour le vote noir et de Dennis Kucinich pour le vote de la gauche radicale. Elle se présente sur la ligne classique des représentants de la gauche du Parti démocrate (sauf pour la fiscalité puisqu’elle est en faveur de l’équilibre budgétaire). Elle ne réussit pas à financer sa campagne et n’apparaît pas dans les sondages.

Wesley Clark (1944) est le dernier candidat entré dans la course, il ne s’est déclaré que la semaine dernière. C’est un des anciens généraux quatre étoiles les plus connus et les plus décorés de l’armée américaine, sorti premier de West Point, héros du Vietnam et ancien commandant en chef de la « zone sud » (Amérique latine) et de l’OTAN (notamment pendant la guerre du Kosovo). Il est également un ami de longue date de Bill et Hillary Clinton (comme Bill, il vient de l’Arkansas et a été Rhodes Scholar à Oxford) qui le soutiennent dans cette campagne. Pour le moment, il ne s’est pas encore beaucoup exprimé, et apparaît comme un candidat sérieux dans les médias, sur une ligne de « nouveau démocrate » proche de celle de Clinton. Il s’est opposé à la guerre en Irak au nom du réalisme militaire et stratégique.

Howard Dean (1948 ) est depuis juin, le candidat qui fait la course en tête dans les sondages en vue des primaires de janvier 2004 – il est le seul à avoir fait la couverture des grands magazines américains (Time et Newsweek notamment) cet été. C’est un médecin qui a fait toute sa carrière politique (à partir de 1983) dans le Vermont pour devenir gouverneur de l’état de 1991-2002. Il est le seul parmi les candidats, avec Al Sharpton, à ne pas avoir au moins une expérience du pouvoir à Washington – mais il faut également noter que sur les cinq derniers présidents américains, quatre avaient été gouverneurs d’un état. Il s’est rendu célèbre comme gouverneur en transformant le déficit colossal de l’état du Vermont (64 millions de dollars) en excédent tout en réduisant les impôts et en créant une assurance-maladie pour tous ainsi qu’en célébrant la première « union civile » attribuant les mêmes droits aux homosexuels qu’aux couples mariés. Parti très tôt en campagne, il engrange aujourd’hui les fruits d’une mobilisation de terrain menée grâce à internet et à une remarquable efficacité dans la collecte des fonds de campagne. Il est principalement identifié dans le débat politique comme le candidat le plus crédible de la gauche du parti démocrate – alors qu’il se dit lui-même « au centre » (Larry King Show, août 2003) pour essayer de changer son image –, en raison de son opposition déterminée à la guerre en Irak et aux réductions massives d’impôts de Bush. (Voir infra pour une analyse plus précise de la candidature Dean et de ses limites).

John Edwards (1953) est avocat, et jeune sénateur, élu de Caroline du Nord (en 1998 ) où il a fait toute sa carrière en battant l’ultraconservateur Lauch Faircloth. Il met souvent en avant son caractère sudiste de fils de la classe ouvrière blanche (son père était ouvrier dans le textile). Il a fait fortune comme avocat de victimes de dommages corporels réclamant de gros dommages et intérêts (l’affaire qui l’a rendu célèbre est celle d’une fillette de 9 ans qui a reçu 25 millions de dollars après avoir été blessée dans une piscine défectueuse…). Son côté photogénique et souriant lui ont valu, sans doute un peu rapidement, l’appellation de « nouveau Kennedy » dans la campagne. Il a soutenu la guerre d’Irak et le Patriot Act, il est partisan de la peine de mort et de l’avortement à la fois. Il défend les idées classiques des démocrates sur les questions sociales (contre la privatisation des retraites), scolaires (plus d’enseignants) et environnementales (couper les crédits de R&D des entreprises pétrolières) par exemple, mais soutient les baisses d’impôts pour la classe moyenne et l’investissement des entreprises. Il a été considéré un moment comme un candidat possible à la vice-présidence par Al Gore en 2000 et il ne semble pas avoir de difficulté à collecter des fonds pour sa campagne. Il possède un avantage sur les autres candidats de « tête » pour la suite des opérations, notamment à partir de février : il vient du Sud.

Dick Gephardt (1941) se présente pour la seconde fois aux primaires démocrates (en 1988, il s’était retiré très tôt de la course par manque d’argent pour continuer). Avocat, élu à la Chambre des Représentants depuis 1976 où il a été le président du groupe démocrate de 1994 à 2002. Il est le représentant par excellence de la base traditionnelle du Parti démocrate, notamment des syndicats (en août, le syndicat des camionneurs et celui de la métallurgie lui ont officiellement accordé leur soutien, ce qui représente 2,6 millions de membres). Il a voté en faveur de la guerre d’Irak, ce qui pourrait lui poser des problèmes au sein des groupes activistes constitutifs du Parti démocrate. Sa proposition principale dans la campagne est un programme de couverture universelle d’assurance-maladie pour les 40 millions d’Américains qui n’en ont aucune – il s’agit peu ou prou du projet de Clinton en 1992. Son problème principal tient à son caractère d’ancien dans le métier et à un faible charisme, notamment à la télévision, même s’il semble rassurer les électeurs. Mais il pourrait réussir, en cas d’affrontement dur entre les candidats mieux placés (Dean, Edwards, Kerry), à récolter suffisamment de suffrages lors des primaires des grands états industriels du Midwest dont il est issu pour peser sur la suite de la campagne.

Bob Graham (1936) est avocat. Il a fait toute sa carrière en Floride, notamment comme gouverneur de l’état (1979-1987) avant d’être élu, et réélu depuis, sénateur des Etats-Unis. Il n’a jamais perdu une élection et affirme représenter « l’aile éligible du Parti démocrate ». Spécialiste de politique étrangère et du renseignement au Sénat, il est doté de la plus grande expérience dans le plus grand nombre de domaines parmi tous les candidats. C’est un démocrate modéré, en faveur de la peine de mort, de l’avortement, de l’équilibre budgétaire, du remboursement des médicaments pour les personnes âgées… Il a également été le président des « Nouveaux Démocrates » au Sénat. Il n’hésite pas par ailleurs à partager régulièrement la journée de travail de ses concitoyens en exerçant toutes sortes de métier, et ce depuis 1974. Opposant à la guerre d’Irak au nom du détournement de l’attention de l’Amérique de la lutte contre le terrorisme, il a participé à l’élaboration du Patriot Act, bien que critique des restrictions de liberté. Son argument essentiel de campagne est la sécurité des Etats-Unis. Son problème est un début de campagne tardif (il a été opéré du cœur en janvier 2003) qui ne lui a pas permis de récolter autant d’argent qu’il aurait pu espérer, et le fait qu’il n’est pas connu dans le pays, en dehors de la Floride.

John Kerry (1941) est avocat et l’un des vétérans les plus célèbres de la guerre du Vietnam (héros de la guerre, il a témoigné contre la guerre à 27 ans devant la commission des affaires étrangères du Sénat). Issu de la famille Forbes et marié à l’héritière Heinz, il est un membre éminent de l’establishment de la Côte Est. Sénateur du Massachusetts depuis 1984 (aux côtés de Ted Kennedy), il apparaît comme un « libéral » de la Nouvelle-Angleterre classique : protection de l’environnement, système de santé étendu, favorable à l’avortement, opposé à la peine de mort, en faveur de la régulation des armes à feu, pour l’annulation des réductions d’impôts pour les plus riches, en faveur de l’affirmative action, etc. Opposé au mariage des homosexuels, il est néanmoins favorable à l’égalité de droits et à l’adoption par les couples homosexuels. Il a voté contre la première intervention dans le Golfe en 1991 mais pour la guerre d’Irak avant de devenir un critique sévère de la politique américaine en Irak (comparant la situation avec le Vietnam). C’est l’un des candidats les plus sérieux à la désignation, notamment du fait de sa capacité à saisir le vote démocrate traditionnel dans le Nord et l’Est du pays. Son problème vient désormais de la concurrence de Dean dans la primaire du New Hampshire, qui aurait dû normalement lui donner un net avantage dans la course, et de la faiblesse de son équation politique dans le Sud.

Dennis Kucinich (1941) est représentant de l’Ohio depuis 1996. C’est un vétéran démocrate de la politique municipale qui a également été enseignant et journaliste. Il a connu une brève célébrité lorsqu’il a été élu maire de Cleveland à l’âge de 30 ans – le plus jeune maire d’une grande ville de l’histoire américaine. C’est un démocrate populiste, dans la tradition de Franklin D. Roosevelt qu’il aime citer, prônant un programme démocrate classique : système de santé étendu, préservation du système de retraites fédéral, augmentation des allocations chômage… Opposé à l’ouverture du commerce international (contre l’ALENA) au nom des travailleurs américains, il est proche des syndicats ouvriers. Longtemps opposé à l’avortement, il a changé d’idée cette année. Il est devenu un activiste acharné, manifestant par exemple à Seattle et contre le FMI, il a le soutien de nombre de groupes anti-mondialisation et environnementalistes. Il s’est rendu célèbre récemment en attaquant le président Bush en justice à deux reprises (…il a perdu), contre sa décision de renoncer au traité ABM de 1972 et contre l’ordre d’envahir l’Irak. Il est opposé au Patriot Act au nom des libertés civiques et défend des idées pacifistes. Enfin, il a fait partie des 30 Représentants démocrates qui ont soutenu une enquête contre Bill Clinton fin 1998. Il apparaît comme le représentant de l’aile gauche voire d’extrême-gauche du Parti démocrate, sans aucune chance de l’emporter dans les primaires, et sans soutien financier.

Joe Lieberman (1942) est avocat et sénateur du Connecticut depuis 1988. Il était le candidat à la vice-présidence en 2000 – faisant de lui le premier juif candidat à ce poste de toute l’histoire américaine. Il se présente comme un centriste qui entend dépasser les lignes partisanes classiques, déclarant notamment que les « démocrates ne méritent pas de gouverner le pays s’ils vont vers la gauche et s’ils font appel aux solutions erronées du passé ». Il a été, dans les années 1960, un combattant pour les droits civiques puis en tant que ministre de la justice du Connecticut un farouche opposant aux fraudes des entreprises et aux atteintes à l’environnement notamment. Il est devenu après Bill Clinton, le président du Democratic Leadership Council, l’organisation des élus « nouveaux démocrates ». Il a toujours insisté sur son indépendance, notamment lorsqu’il a dénoncé le Président Clinton lors de l’affaire Lewinsky au nom de la morale et de l’autorité présidentielle. Il a beaucoup soutenu George Bush, notamment pour la guerre d’Irak et le Patriot Act, avant de devenir plus critique cette année, notamment à propos de l’affaire Enron. Il défend les réductions d’impôt même s’il a voté contre le plan Bush, il soutient l’avortement et la peine de mort. Il est le représentant par excellence de l’aile droite du Parti démocrate mais il n’a pas le soutien que pouvait avoir Bill Clinton par exemple parmi l’ensemble des composantes du Parti. Très marqué par son soutien à l’administration Bush ces derniers temps et son éloignement du cœur du parti, il ne devrait pas réaliser un très bon score lors des primaires, même s’il est l’un des plus connus des candidats démocrates et qu’il peut espérer attirer les électeurs du centre de l’échiquier qui sont admis à voter lors de certaines primaires.

Al Sharpton (1954) est révérend et a été plusieurs fois candidat au Sénat et à la mairie de New York (1997), gagnant souvent une part non négligeable des votes grâce à l’électorat noir. Il se présente sur la base d’un programme traditionnel de gauche : contre la peine de mort, pour l’égalité raciale, la déclaration de droits à l’éducation et à la santé… Protégé de Jesse Jackson pendant longtemps, il voudrait reprendre le leadership des noirs du Parti démocrate qu’il considère comme trop à droite (« un éléphant déguisé en âne » selon une de ses formules préférées). Il traîne avec lui une réputation sulfureuse alimentée par des procès pour fraude dans la gestion d’associations notamment. Il apparaît comme un candidat sans moyens financiers mais capable d’entraîner une partie du vote démocrate traditionnel, notamment celui des minorités auxquelles il s’adresse en premier lieu.

Le rôle essentiel du financement de la campagne

Le déséquilibre entre Républicains et Démocrates est, de ce point de vue, considérable, d’autant que depuis la loi McCain-Feingold votée en 2002 sur le financement des campagnes électorales et l’interdiction de la soft money , les Démocrates ont encore plus de difficultés à collecter les importantes sommes d’argent nécessaires à la campagne présidentielle, particulièrement pour financer les publicités à la télévision qui coûtent le plus cher et s’avèrent de plus en plus décisives au fur et à mesure que la campagne avance.

La percée d’Howard Dean et ses limites

Face aux incertitudes économiques et géopolitiques, les candidats démocrates à la désignation par leur parti sont d’abord entrés en campagne en ordre dispersé, avant de se caler peu à peu, tout au long de l’été, sur des positions de plus en plus proches sous la pression du succès médiatique de celui d’entre eux qui apparaît depuis le mois de juin comme le front runner : Howard Dean, l’ancien gouverneur du Vermont opposant de la première heure à la guerre d’Irak. Celui que l’on appelle familièrement « Vermontster » dans la presse et les milieux politiques, tant son « explosion » sur la scène démocrate a été soudaine et fait désormais peur à tous les autres candidats démocrates, est en effet devenu le principal candidat, reléguant les célébrités du Parti au Congrès, tels que John Kerry, John Edwards, Richard Gephardt et Joe Liberman, au second plan.

Le discours de Dean est à la fois simple et clair : s’assumer comme un authentique Démocrate et critiquer George Bush sans relâche, sur tous les terrains, notamment sa politique étrangère. Dean est ainsi apparu comme un candidat anti-establishment contre ses principaux concurrents dans la course qui, élus au Congrès, ont soutenu de près (Gephardt, Edwards, Lieberman) ou de loin (Kerry) la guerre en Irak, avant de revenir ces derniers temps sur leur soutien en se mettant eux aussi à critiquer Bush, notamment à propos de la question des armes de destruction massive. Cette position lui a permis de se démarquer dans le débat public mais l’a également enfermé dans une forme de « ghetto » démocrate, ce qui pourrait lui poser bien des problèmes, face à l’ensemble de l’électorat américain, s’il était candidat contre Bush – stratèges républicains et journaux conservateurs (Weekly Standard, éditoriaux du Wall Street Journal, National Review…) se réjouissent d’ailleurs de la perspective d’une candidature de Dean… Même si les électeurs en venaient à penser que la Guerre d’Irak a été une erreur, il n’est pas certain que la position anti-guerre de Dean lui serait créditée – Lawrence F. Kaplan faisait ainsi remarquer récemment dans le Wall Street Journal que l’impopularité de la Guerre du Vietnam n’avait pas permis à McGovern, qui s’était affiché résolument contre, de l’emporter en 1972 face à Nixon ! L’opposition massive de Dean au Patriot Act (loi adoptée à la suite du 11 septembre limitant certaines libertés civiles au nom de la lutte contre le terrorisme) pose le même type de problèmes. Il apparaît comme un libéral de la Nouvelle-Angleterre – il se désigne lui-même souvent comme un « libéral social », ce qui signifie « résolument à gauche » dans le langage politique américain – alors même que c’est une image qu’il lui faudrait absolument éviter pour la suite de la campagne . Les électeurs américains regardent en effet rarement les programmes politiques qui leur sont proposés dans le détail et se prononcent davantage en fonction de la perception d’ensemble qu’ils ont de tel ou tel candidat – une perception fortement influencée par les publicités télévisuelles, d’où l’importance considérable des moyens financiers dans la campagne.

Ainsi le fait que Dean ne soit pas favorable à une législation fédérale sur le contrôle des armes à feu (il est même fier de sa bonne cote auprès de la NRA…) ou encore qu’il se soit prononcé en faveur de la peine de mort, même s’il a déclaré qu’elle ne devait s’appliquer qu’aux cas extrêmes, ne l’aide pas pour autant à conquérir le centre de l’électorat, déterminant pour la victoire finale. Ses positions économiques et sociales ne sont pas davantage entendues. En faveur de l’équilibre budgétaire (c’est ce que l’on appelle aux Etats-Unis le « conservatisme fiscal »), il voudrait revenir sur les baisses d’impôt massives de Bush ; de même promeut-il une réforme en profondeur du système d’assurance-maladie, dans le sens de l’extension à tous les Américains, telle que lancée par Clinton en 1993-94 et abandonnée face à l’hostilité conservatrice, ce qui le met en décalage là encore par rapport aux grands élus démocrates du Congrès auquel il fait face – et qui ont adopté une ligne plus modérée tant sur la fiscalité (ne pas revenir sur la totalité des baisses d’impôts de Bush) que sur l’assurance-maladie. Un sondage Gallup indiquait en 2002 que les deux tiers des Américains interrogés ne voulaient même pas entendre parler d’un délai supplémentaire avant de baisser à nouveau les impôts !

Dean apparaît ainsi comme le représentant sérieux de la gauche du Parti démocrate, ce qui est un handicap important pour la suite de la campagne malgré les bons résultats obtenus jusqu’ici et des perspectives encourageantes pour lui dans les premiers états à organiser leurs primaires, le New Hampshire et l’Iowa, en janvier prochain. Dans le NH, il devance le favori « naturel » de l’état, John Kerry et dans l’Iowa, il est devant Richard Gephardt, lui aussi favori naturel dans cet état industriel. On peut également noter que Dean réalise ses meilleurs scores parmi les classes supérieures éduquées (ainsi, dans le NH, obtient-il dans les sondages la faveur de 77% des électeurs ayant un niveau d’études supérieur contre 50% seulement de ceux qui n’ont pas fait d’études supérieures). On ajoutera que Ralph Nader, dont le succès avec plus de 2,7% des voix en 2000 a fait perdre l’élection à Al Gore, a déclaré qu’il ne se lancerait pas une nouvelle fois dans l’aventure d’un « troisième parti » si Dean (ou Dennis Kucinich…) était désigné par le Parti démocrate !

Ainsi, même si Dean n’était pas désigné comme candidat, on peut malgré tout estimer que son parcours et ses résultats probables aux primaires début 2004 dans le Nord-Est pèseront sur la campagne et sur le candidat démocrate quel qu’il soit. Celui-ci aura en effet du mal à s’émanciper totalement des positions adoptées par Dean – notamment sur la guerre et sur la sécurité intérieure – et ainsi à élargir son audience au-delà des frontières du Parti démocrate dans une Amérique tenaillée par la peur du terrorisme et de l’instabilité mondiale. Or la conquête de cette Amérique reste incontournable pour le candidat démocrate si celui-ci veut éviter à son parti, aux Etats-Unis et… au monde, un nouveau mandat de George W. Bush.

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