Katrina: les Etats-Unis face à leurs limites

La catastrophe naturelle et humanitaire qui vient de toucher l’extrême sud des Etats-Unis révèle à l’opinion américaine, et au monde, les faiblesses structurelles et les carences de la puissance publique américaine. L’intensité particulièrement forte du cyclone Katrina et l’incurie des services de secours ont en effet montré les failles d’une société dans laquelle l’Etat, sous ses différentes formes fédérale et locales (état fédéral, état de Louisiane, ville de la Nouvelle-Orléans…), est sinon absent du moins déficient. Au moins trois éléments expliquent l’ampleur des dégâts et justifient les critiques contre les autorités publiques et l’Administration Bush en particulier.

Ce qui choque d’abord, c’est la révélation crue de l’existence d’une « autre Amérique » : pauvre, miséreuse, désemparée, violente… On sait qu’elle existe mais les images des pauvres qui n’ont pu évacuer la Nouvelle-Orléans, des pillages, des violences… renvoient davantage à ce que nous donnent à voir habituellement les catastrophes dans les pays du Tiers-monde, en Afrique en particulier. Car les plus pauvres, surtout dans le Sud américain profond, sont avant tout des noirs. Ce sont eux qui n’ont ni les moyens de s’enfuir ni de se protéger. Ils ne possèdent ni véhicule – ne pas avoir les moyens d’avoir une voiture aux Etats-Unis est un signe d’extrême pauvreté – ni l’argent nécessaire pour aller vivre ailleurs. Ce sont les mêmes qui habitaient les endroits les plus menacés par les inondations compte tenu du faible coût du terrain, ce sont eux qui n’ont pas évacué la ville.

Ce qui étonne aussi, c’est l’incurie des pouvoirs publics en matière de prévention et de procédures d’évacuation. Les investissements nécessaires à l’entretien des digues protégeant la Nouvelle-Orléans des eaux du Lac Pontchartrain ou du Mississipi ont été notoirement insuffisants ces dernières années. L’assainissement des quartiers les plus pauvres était défaillant. Au moment de l’alerte, l’ordre d’évacuation a bien été donné mais trop peu de moyens (en transports collectifs notamment) ont été mobilisés. L’évacuation ne pouvant être légalement imposée de manière préventive aux habitants, les autorités n’ont donc pas d’obligation de moyens.

Mais le plus frappant reste tout de même l’absence de réaction pendant plusieurs jours de l’Administration Bush, incapable de prendre la mesure de ce qui venait de se passer, alors même que seul dans de telles circonstances le pouvoir fédéral avait les moyens d’intervenir massivement pour aider des autorités locales dépassées. Or cette absence de réaction rapide vient avant tout d’une profonde désorganisation et d’un manque de moyens de l’administration chargée des situations d’urgence, la FEMA (Federal Emergency Management Agency). Cette agence fédérale a en effet été intégrée en 2003 dans le Département de la sécurité intérieure (Homeland Security Departement), sorte de grand ministère de coordination des moyens de sécurité sur le sol américain créé pour répondre aux risques terroristes. Les moyens dont il dispose sont considérables mais son objectif a toujours été la lutte contre le terrorisme et les conséquences d’actes terroristes aux Etats-Unis, et non les catastrophes naturelles – sans compter le grave défaut de management de ce département confié à un ami personnel de George Bush, sans expérience en la matière. La FEMA a donc eu du mal à réagir immédiatement, d’autant que les moyens humains, financiers et matériels mobilisables, essentiellement ceux des militaires, sont fortement grevés par l’intervention en Irak.

Il est encore trop tôt pour savoir si le cyclone Katrina, catastrophe naturelle majeure de l’histoire américaine, aura des répercussions comparables à celles du 11 septembre, par exemple, sur la politique américaine. Non pas tant ici sur l’orientation de sa politique étrangère – encore que dans un contexte de contestation grandissante de l’intervention en Irak,  des appels pressants à faire revenir plus vite que prévu l’armée américaine puissent se faire entendre – mais plutôt sur la construction du lien social aux Etats-Unis. Car si la condition des noirs a connu de grands progrès depuis les années 1960, il reste qu’elle n’est pas résolue et que la proportion de la population noire vivant sous le seuil de pauvreté ou grâce aux programmes d’aide sociale reste bien supérieure à celle des autres groupes ethniques de la population américaine. Les images qui défilent depuis une semaine sur les écrans américains sont très largement jugées indignes de l’idée que les Américains se font de leur pays, et il se pourrait que cette indignation débouche non seulement sur une condamnation plus sévère encore de l’Administration Bush mais aussi sur de nouvelles exigences quant à l’intervention de la puissance publique dans la société – et plus seulement pour des raisons sécuritaires. Dans ce cas, les Républicains pourraient voir leur domination sur les institutions américaines (Présidence, Congrès, Etats…) remise en cause, et ce dès les élections de mi-mandat de novembre 2006.

Etats-Unis

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :