Un PS indéchiffrable

Le Parti socialiste est devenu illisible, même pour un oeil exercé. Chacun y va de sa grande théorie ou de sa petite idée pour expliquer la situation actuelle : ambitions personnelles, nouvelle querelle des Anciens et des Modernes, fin d’un cycle historique… Pourtant, on ne peut que constater combien le PS, ses idées, son action, ses responsables sont devenus difficiles à déchiffrer. Militants, électeurs potentiels ou partenaires européens ont du mal à le suivre. S’entremêlent depuis les chocs électoraux du 21 avril 2002 et du 29 mai 2005 une série de problèmes structurels, jamais vraiment résolus.

Le premier est celui de son identité politique. Le terme socialiste, qui le désigne, ne suffit plus à le définir. Ce n’est certes pas la première fois, mais la question se pose désormais avec acuité. En effet, quoi qu’en disent les responsables socialistes, le débat entre réformisme et radicalisme n’a pas été tranché. Il suffit de lire les motions soumises au vote des militants pour le prochain congrès du PS. Ces responsables, prompts à dénoncer ce qui serait un faux clivage ou un débat dépassé, déclarent volontiers que le PS est naturellement réformiste. Il continue pourtant d’entretenir une rhétorique radicale, de rupture, notamment sur les questions économiques. Et ce malgré son attachement à la démocratie et une longue expérience gouvernementale.

Pierre Mauroy déclarait justement dans son discours au congrès de Rennes en 1990 : « Nous avons réalisé en gouvernant notre Bad-Godesberg [congrès de 1959 au cours duquel le SPD allemand a troqué le marxisme contre le réformisme]. C’est naturellement une image. Mais on ne fait pas une telle évolution dans le silence des cabinets ministériels. On la fait devant le parti et devant l’ensemble des militants. Voilà, mes chers camarades, l’une des raisons du débat idéologique. »

Se dire réformiste, ce n’est pas donner de la réforme une définition neutre et apolitique, et risquer ainsi la confusion entre réformistes et réformateurs. En effet, être réformateur ne dit rien sur le sens des réformes que l’on met en oeuvre – la droite est tout aussi réformatrice que la gauche -, et encore moins sur le sens du réformisme comme composante essentielle de l’histoire de la gauche. Les adversaires du réformisme l’ont bien compris, lorsqu’ils s’appuient sur cette ambiguïté sémantique pour incriminer toute réforme comme émanant d’une même logique purement réformatrice, c’est-à-dire opposée à celle de la rupture qui, elle, serait authentiquement de gauche.

Le deuxième problème structurel tient à la relation complexe que le PS entretient avec la présidentielle. Profondément contraire à la culture politique de la gauche, l’élection du président de la République au suffrage universel direct n’a pas été digérée par les socialistes. Elle a été ingérée certes, grâce à François Mitterrand, mais elle reste mal interprétée par ses héritiers. Ils ont bien compris qu’elle est devenue le moment-clé de la vie politique nationale. Mais ils ne semblent pas en avoir assimilé la logique propre. Il s’agit non seulement de l’élection d’un représentant du peuple, mais aussi de l’incarnation de la volonté nationale au-delà des divisions légitimes entre droite et gauche.

Or le PS fonctionne à rebours de cette logique. De deux manières : en confinant la désignation de son candidat à son étroite base militante et en faisant semblant de croire que ce candidat sera le porteur d’un projet préalablement élaboré par le parti. Les deux expériences mitterrandiennes de 1981 et 1988 sont une parfaite illustration de cette double illusion.

Le troisième problème, qui limite le PS dans sa capacité à se faire comprendre, renvoie à sa composition sociologique. L’étroitesse de sa base militante – environ 120 000 adhérents, soit à peu près autant que le Parti social-démocrate suédois – et son déséquilibre sociodémographique sont des handicaps importants. Et même si la faiblesse du nombre d’adhérents des partis politiques est une des données structurantes de la vie politique française, cette particularité soulève la question de la masse critique nécessaire pour établir des relais d’opinion. A l’heure où l’exigence de proximité entre représentants et représentés s’accroît, où les méthodes de maillage politique doivent s’adapter à une demande de plus en plus individualisée, une force de frappe militante significative apparaît comme un atout pour un parti politique.

Peu nombreux, les adhérents du parti sont en outre peu diversifiés. Si un parti ne doit pas être le miroir de la société, il doit au moins, par capillarité, être en mesure de l’appréhender au plus près de sa diversité et de ses évolutions. Or le PS cumule, en la matière, plusieurs handicaps. La dernière grande enquête significative sur sa composition, conduite par des chercheurs du Cevipof en 1998, montrait l’image d’un parti très largement masculin (72 % d’hommes), vieillissant (67 % de plus de 50 ans), constitué de catégories socioprofessionnelles supérieures (70 % de cadres supérieurs, d’enseignants et de professions intermédiaires) issues, avant tout, du secteur public (58 % de fonctionnaires et d’agents publics), pour seulement 4 % de salariés précaires et 3 % de chômeurs. De plus, la moitié de ses adhérents sont des élus. Ces données éclairent le risque de distorsion dans la perception de la réalité sociale et les choix « programmatiques », qui n’apparaissent pas toujours en adéquation avec les demandes ou les besoins des citoyens auxquels ils s’adressent.

Enfin, le PS a un problème d’alliances. D’abord, parce que le mode de scrutin actuel conduit à des rapprochements électoraux dès lors que l’on entend accéder au pouvoir. Ensuite, la pérennité du clivage gauche-droite renvoie le PS à une famille unique, la gauche, qui s’étend d’Arlette Laguiller à Bernard Kouchner. Il a donc besoin, pour gagner les élections, de s’allier à des forces politiques de gauche, certes beaucoup plus faibles que lui (Verts, PCF, voire extrême gauche…). Or celles-ci n’ont ni la prévisibilité ni les contraintes pratiques du PCF au moment de l’union de la gauche, comme l’a montré l’échec de la gauche plurielle, en 2002. Le PS est ainsi le pivot indispensable de toute coalition de gouvernement de gauche, le parti coupable de tentation hégémonique, et le traître des idéaux au nom de la réalité gouvernementale.

Face à cette quadrature du cercle, il réagit souvent, faute d’une définition préalable de son identité, en surenchérissant dans les signes symboliques de son appartenance à cette gauche unique et mythique, en oubliant son statut, son rôle et son programme. D’autant qu’il nourrit en son sein des courants en profonde empathie avec d’autres composantes de la gauche (radicale, mouvementiste, néocommuniste, trotskiste…) qui internalisent la stigmatisation dont il fait l’objet à l’extérieur, introduisant ainsi dans le parti un biais qui fausse son débat identitaire. L’affrontement entre socialistes du oui et du non lors du référendum constitutionnel européen et celui qui se déroule aujourd’hui dans la perspective des élections de 2007 témoignent de cette difficulté supplémentaire qui pèse sur le PS.

Le prochain congrès du parti au Mans (Sarthe), à dix-huit mois d’échéances électorales majeures pour le pays, devrait être un moment privilégié pour donner une plus grande lisibilité au PS, c’est-à-dire un sens clair et précis à ce qu’il propose à la société française pour tenter de régler ses difficultés. On peut malheureusement craindre que ce ne soit pas le cas. Tant le déchaînement des passions électorales laisse à penser qu’un sursaut, ne serait-ce que d’orgueil, est peu probable d’ici à 2007.

Paradoxalement, cette situation n’empêchera pas nécessairement une victoire socialiste – l’issue d’un combat politique dépendant, aussi, de la qualité de l’adversaire. Mais, dans ce cas, un PS illisible rendra plus difficile l’action du président et de sa majorité au service des Français. Ce qui entraînera son lot d’espoirs déçus et une lassitude aggravée. Or il n’est pas certain que la société française ait encore les moyens de s’autoriser un tel luxe.

Cet article a été publié dans LE MONDE du 10/11/05.

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