Forum « la nouvelle critique sociale » – Grenoble 12-14 mai 2006

Les 12, 13 et 14 mai derniers, se tenait à Grenoble (à la maison de la culture, la MC2), un grand forum intitulé «la nouvelle critique sociale » qui a regroupé autour d’une centaine de chercheurs et d’acteurs sociaux, un public nombreux – près de 8000 personnes selon les organisateurs. Ce forum était organisé par « l’atelier intellectuel » La République des Idées (présidé par Pierre Rosanvallon qui publie de petits essais aux éditions du Seuil) et par l’Agence nouvelle des Solidarités actives (présidée par Martin Hirsch qui propose d’expérimenter sur le terrain des formes nouvelles de lutte contre la pauvreté). Il était soutenu notamment par le quotidien Le Monde dont les journalistes animaient la plupart des débats.

Le but du forum était de présenter un état de la recherche sur la société française contemporaine et de la confronter à des expériences associatives dans des domaines variés (travail, éducation, culture, famille, médias…). Une vingtaine de tables-rondes et quatre séances plénières ont ainsi été proposées au public de la MC2 pendant les trois jours du forum.

On a pu y entendre, notamment, de jeunes chercheurs dont le travail d’étude, à partir de séries statistiques, de la société française a permis de mettre en évidence un certain nombre d’inégalités (scolaires, territoriales, économiques…) : Eric Maurin, Thomas Piketty, Philippe Askénazy… On a pu également y croiser des auteurs plus installés venus exposer leurs travaux sur différents aspects de la « crise sociale » que traverse le pays : Dominique Méda, Emmanuel Todd, Patrick Weil, Robert Castel, Jacques Donzelot, François Dubet… On a également pu écouter les récits d’acteurs sociaux issus du milieu associatif (Unis-Cités, Génération précaire, Audionautes, Ni putes ni soumises…). Et même si la voix des chercheurs a souvent couvert celles des acteurs, l’ensemble de ces rencontres était particulièrement stimulant. En tout cas le diagnostic d’une crise française (de la société, du « modèle », des institutions…) a été clairement et abondamment posé tout au long du week-end.

On peut toutefois regretter le manque de perspectives comparées – les intervenants étaient quasiment tous français (à la notable exception du Prix Nobel d’économie Amartya Sen) et parlaient essentiellement de la France. De la même manière, l’accent mis sur le travail essentiellement quantitatif de sociologues ou d’économistes a paru souvent reléguer au second plan des approches plus qualitatives ou plus réflexives sur la société – ce « biais » du forum n’étant en fait que le décalque de celui de la République des Idées qui privilégie au travers de ses publications les auteurs qui réfléchissent dans ce sens.

Mais le principal manque que l’on a pu ressentir à Grenoble tenait à autre chose : l’absence quasi générale de la politique dans les débats. Il s’agissait non tant d’une absence des responsables politiques eux-mêmes qui, s’ils avaient été présents, auraient sans doute monopolisé parole et attention médiatique, mais plutôt d’un manque de préoccupation, d’ailleurs totalement assumé par les organisateurs, pour le lien entre la réflexion et l’expérience de terrain d’une part, et l’action politique et sociale, impliquant notamment partis et syndicats, de l’autre, le tout au nom d’une « indépendance » par rapport au politique. Thierry Pech, secrétaire général de la République des Idées, déclarait ainsi au Monde (20 mai 2006): « (…) nous voulons acquérir une lucidité panoramique sur la société d’aujourd’hui dans une totale indépendance vis-à-vis des partis politiques ».

On pourrait objecter à cette déclaration d’indépendance que si les acteurs politiques sont souvent peu intéressés par les « idées » – ils veulent, au mieux, les instrumentaliser sous la forme de slogans -, ils n’en restent pas moins les vecteurs essentiels du changement social et de la réforme politique dès lors que l’on agit dans le cadre démocratique – une séance plénière (« la panne de la démocratie française ») était tout de même consacrée à la vie politique au cours de laquelle cette évidence a été rappelée. Cette mise à l’écart du politique pouvant vite devenir une limite à la portée du travail dont rendaient compte les intervenants de Grenoble.

Il paraît en effet difficile de se contenter, comme l’avancent les responsables de la République des Idées, de « mettre sur la table » des idées que les politiques (sans distinction ?) n’auraient qu’à reprendre, sans se préoccuper des modes de transmission des unes aux autres et d’une cohérence d’ensemble. En effet, le lien entre, d’une part, une pensée savante ou experte dans le décryptage de la société et, de l’autre, des partis ou responsables politiques n’existe pas à « l’état de nature » si l’on peut dire. Ce passage nécessite un ensemble de rouages complexes et des intermédiaires capables de parler les deux langages, intellectuel et politique, à la manière, notamment, des think tanks que l’on trouve au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. Car si ceux-ci sont policy oriented (destinés à l’élaboration de prescriptions de politiques publiques) ils sont aussi de véritables lieux d’élaboration et de débat intellectuels – plus ou moins indépendants des différentes forces politiques d’ailleurs.

Ainsi, hasard du calendrier, a-t-on pu assister, à une semaine d’intervalle, au forum de Grenoble et à la « conférence de printemps » de Policy Network à Londres (19-20 mai), un think tank proche du gouvernement britannique, à laquelle participaient à la fois des universitaires, des acteurs sociaux et des responsables politiques. La différence était frappante entre les deux événements et entre les préoccupations des organisateurs et des participants. Outre l’aspect très international de la réunion de Londres – les Français étaient d’ailleurs nettement sous-représentés… -, on y avait le sentiment d’être en prise directe avec l’action publique. A partir de la présentation de travaux et d’études d’universitaires qu’ils soient économistes ou sociologues mais encore politistes, philosophes, historiens… on y a discuté des modalités, possibilités et obstacles de la mise en forme des politiques publiques dans de nombreux domaines : économie, social, sécurité, international, éducation, élections…. Chacun contribuant, à partir de son expérience, disciplinaire et nationale, à l’élaboration d’une sorte de projet commun dans lequel idées et action sont intrinsèquement liées, le tout autour d’un axe stratégique fort : une « nouvelle vague progressiste » pour le XXIe siècle ! Il y avait là autant d’innovation intellectuelle que de préoccupation concrète quant aux débouchés de ces idées. On se sentait ainsi paradoxalement bien moins éloigné de la « société » qu’à Grenoble !

L’oubli voire le tel refus du politique, surtout lorsqu’il est lié à une vision étroite de la connaissance de la société – purement statistique par exemple… -, ne peut en aucun cas influencer durablement et profondément l’action publique. Il s’agit là d’une illusion scientiste ou positiviste. Il peut au mieux lui fournir des gimmicks ou des éléments de langage dont la portée reste limitée – ainsi, par exemple, de nombreux responsables politiques ont-ils repris l’expression d’Eric Maurin, « l’égalité des possibles », forgée à la République des Idées sans en assumer les applications concrètes en termes de redéfinition des politiques de justice sociale. L’illusion est d’autant plus grave, en termes de responsabilité intellectuelle, que les « politiques » se détournent très facilement de toute réflexion pour se concentrer sur leur carrière électorale. On peut bien sûr les en blâmer, mais mieux vaut les obliger à discuter et à prendre en compte les idées neuves en les associant directement à la réflexion.

Si l’idée de la « nouvelle critique sociale » proposée par La République des Idées peut et doit être défendue et si, comme le souhaitent à juste titre les organisateurs du forum de Grenoble, « l’impuissance publique doit être conjurée » (Pierre Rosanvallon, Le Monde, 20 mai 2006), ce n’est pas seulement en produisant une connaissance experte, parcellaire, locale ou de nature « scientiste » sur la société que cela pourra se faire. C’est bien plutôt par la prise en charge, à bras-le-corps, d’un questionnement politique (démocratique…) renouvelé sur tous les sujets. Ce qui suppose une logique intellectuelle d’indépendance certes mais dans le même temps une logique d’acteur pleinement assumée dans le champ politique. Et dès lors de ne pas se cabrer devant la confrontation et la stratégie d’influence qui va avec. La politique reste le lieu à la fois privilégié et indispensable d’une forme de cristallisation et de généralisation des idées. Elle l’est aussi parce que la citoyenneté et l’expertise, si elles ne doivent pas être confondues, doivent toujours mieux se frotter l’une à l’autre.

!!! Update juin 2008 : voir aussi l’enquête de Télérama sur la République des Idées et mon commentaire, dans le sens de ce que j’écrivais ici après le forum de Grenoble.

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