Une France dans l’attente dans une Europe incertaine

La France attend. Comme souvent à l’aube d’une année électorale importante, la France se fige et attend son nouveau maître, le Président de la République, « la » figure-clef de nos institutions depuis le Général De Gaulle. Au printemps 2007, la présidence de Jacques Chirac (1995-2007), globalement ratée de l’avis général, prendra fin. Or l’immobilisme politique qui lui a servi de doctrine ne pourra pas être poursuivi plus longtemps. Quel que soit l’élu (ou l’élue…), il sera temps de mettre en œuvre les réformes indispensables pour le pays, des réformes trop longtemps repoussées : marché du travail et création d’emploi, réduction du déficit budgétaire et de la dette publique, restructuration de la protection sociale (retraites, assurance maladie) et garantie de la viabilité financière du système, investissements massifs dans l’université et la recherche, révision des institutions, etc.

Cette élection marquera aussi un changement de génération politique après la domination du paysage par des responsables qui ont commencé leur carrière dans les années 1960. Jacques Chirac est le prototype même de cette vieille génération au pouvoir depuis trop longtemps puisqu’avant d’être lui-même Président de la République, il aura été ministre ou premier ministre de ses quatre prédécesseurs : le Général de Gaulle (1958-1969), Georges Pompidou (1969-1974), Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981) et François Mitterrand (1981-1995). Les candidats actuels les plus probables à la course à l’Elysée auront entre 50 et 65 ans, ce qui en fait des quasi-débutants en France !

Cette élection déterminante est également attendue avec impatience par les partenaires européens de la France. A la fois pour voir dans quelle direction ira ce pilier de l’Union européenne après le « non » qu’elle a adressé à tous ses partenaires lors du référendum du 29 mai 2005 sur le Traité constitutionnel européen, et pour disposer à nouveau d’interlocuteurs authentiquement intéressés par la dimension européenne, contrairement à Jacques Chirac dont l’euro-scepticisme fondamental aura été l’un des rares traits idéologiques constants malgré quelques ralliements de façade à la construction européenne en 1992 pour le Traité de Maastricht notamment.

Sur l’orientation européenne (redémarrage de la construction européenne ou blocage de long terme) comme sur les réformes structurelles à mener en France, le débat promet d’être vif pendant la campagne à venir. Les deux principales forces en présence, dont on peut penser que l’une d’elles fournira le prochain chef de l’Etat, l’UMP (l’Union pour un mouvement populaire, en fait un parti de droite de gouvernement issu de la fusion du parti gaulliste avec des libéraux et des chrétiens-démocrates) et le PS (le parti socialiste qui allie des sociaux-démocrates modérés à des socialistes beaucoup plus radicaux), devront en effet se distinguer dans leurs programmes pour attirer les électeurs sur leur candidat dès le premier tour et ne pas laisser, comme en 2002, les partis extrémistes, de droite (Front national de Jean-Marie Le Pen) et de gauche (communistes, trotskistes…) mener le jeu.

La droite, sous la conduite probable de Nicolas Sarkozy, président de l’UMP et ministre de l’intérieur des gouvernements de Jacques Chirac depuis 2002, devrait proposer une vision à la fois libérale (flexibilité du travail, diminution des impôts et des charges sociales, privatisation accrue des services publics et d’une partie de la protection sociale, retour sur les « 35 heures »…), sécuritaire (durcissement des conditions d’immigration et d’asile, encadrement plus poussé des libertés individuelles…) et « communautariste » (gestion autonomisée des groupes religieux, discrimination positive sur des bases ethniques…) de la société française. La gauche, dont le candidat socialiste sera le seul représentant « crédible » à l’élection (et qui devrait être, en l’état actuel des choses et pour la première fois en France, une femme, Ségolène Royal, présidente de la région Poitou-Charentes), devrait présenter un projet plus orienté vers l’organisation de nouvelles solidarités sociales (financées certes par davantage de dépenses publiques), la revalorisation du pouvoir d’achat, « l’approfondissement » des « 35 heures » et la garantie d’un code du travail protecteur du salarié, le maintien d’un secteur public (notamment pour la gestion des biens publics comme l’école, la santé ou l’énergie…) élargi et vers des politiques d’intégration et de sécurité plus ouvertes et plus préventives que répressives notamment.

Ce programme, en l’état, démontre que la gauche de gouvernement française (essentiellement le PS) n’a toujours pas fait, contrairement à la plupart de ses homologues européennes, son aggiornamento doctrinal. Dans ses discours et ses exercices programmatiques successifs, le PS apparaît toujours « plus à gauche » que ses partenaires européens et surtout « plus à gauche » que lors de ses passages au gouvernement (notamment de 1997 à 2002, lorsque, par exemple, les privatisations menées ont été plus importantes que lors de n’importe quel autre gouvernement de droite). Cette rhétorique gauchisante que l’on a pu voir fonctionner à plein régime lors du débat sur le référendum européen de mai 2005, y compris chez d’anciens sociaux-libéraux, comme Laurent Fabius, devenu le héraut du « non », n’a pourtant jamais empêché ni la défaite (comme en 2002) ni la dérive gestionnaire une fois au pouvoir. Comme l’avait déjà fort bien souligné, en 1990, Pierre Mauroy, le premier Premier ministre de la gauche arrivée au pouvoir en 1981 avec Mitterrand : « nous avons réalisé en gouvernant notre Bad Godesberg [congrès de 1959 au cours duquel le SPD allemand a renoncé au marxisme pour adopter le réformisme comme doctrine officielle]. C’est naturellement une image. Mais on ne fait pas une telle évolution dans le silence des cabinets ministériels. On le fait devant le parti et devant l’ensemble des militants. » Si le PS gagne les élections présidentielle et législatives au printemps 2007, il devra cette fois aller jusqu’au bout dans la révision de sa doctrine et ne pas se contenter de « gérer » le pouvoir en prétendant que les contraintes l’empêchent de réaliser le programme radical qu’il proclamait dans l’opposition. Ainsi, par exemple, faudra-t-il qu’il développe une stratégie claire et ambitieuse pour les services publics de l’énergie plutôt que de mentir en prétendant qu’il suffira de « re-nationaliser » la partie d’EDF privatisée, ce qui coûterait extrêmement cher et ne servirait à rien ou encore que l’on reviendra sur la fusion GDF-Suez… De même faudra-t-il qu’il accepte et mette en œuvre, sans se cacher, des stratégies plus souples et plus pragmatiques de partenariat public-privé ou entre Etat et collectivités territoriales (régions, villes…) pour maintenir ou redéployer des services publics utiles aux citoyens et aujourd’hui très dégradés – faute de moyens et d’adaptation structurelle aux nouveaux besoins de la population (éducation, santé, sécurité, justice, emploi…).

Ce qui frappe le plus, au-delà de ce décalage de plus en plus voyant, et gênant, entre discours et réalité, c’est que le PS est désormais isolé de la plupart de ses homologues européens. L’illusion, un temps entretenue à la fin des années 1990 par Lionel Jospin, alors Premier ministre, d’une compétition entre une vision française de la social-démocratie européenne (teintée d’une légère arrogance, se décrivant comme forcément juste et forcément la plus à gauche…) et une vision sociale-libérale britannique, celle de la « troisième voie » de Blair, a rapidement laissé la place à une réalité : les innovations et les pistes de réforme venaient bien… d’outre-Manche. Puisque même la vieille social-démocratie scandinave s’est finalement rénovée, en respectant ses valeurs et ses spécificités bien évidemment, selon les méthodes et les principes de la « troisième voie », obtenant des réussites que chacun lui reconnaît volontiers aujourd’hui. On ne parle désormais à travers l’Europe (au Parti socialiste européen notamment) que du « modèle danois » ou de la réforme suédoise – qui ont mêlé efficacité et justice sociale. Et on parlerait sans doute beaucoup plus des réalisations importantes dans les services publics et au profit de l’insertion des jeunes notamment des gouvernements Blair successifs si le Premier ministre britannique n’avait pas suivi George Bush dans la terrible aventure irakienne.

Mais qui parle de « modèle français » chez nos voisins européens ? Si c’est le cas, c’est pour en montrer les faiblesses et les limites : chômage de masse et de longue durée pour les uns, exclusion sociale et travail précarisé pour les autres ; violences sociales (comme en novembre 2005 lors de la crise dite « des banlieues » où des jeunes Français vivant dans les cités-ghettos autour des grandes villes ont brûlé voitures et équipements collectifs pendant un mois) ; jeunesse étudiante désespérée par ses conditions de vie et d’étude quand ce n’est pas par l’avenir qui lui est réservé (comme l’ont amplement démontré les manifestations du printemps 2006 contre une mesure gouvernementale, le « Contrat première embauche ») ; impunité judiciaire au sommet de l’Etat pour le Président Chirac pourtant mis en cause explicitement dans de nombreuses affaires d’abus de bien social et d’emplois fictifs ; délits d’initié, « parachutes dorés », stock options entraînant des rémunérations colossales pour les patrons des grands groupes industriels français même en cas d’échec à la tête de leur entreprise, etc.

Le tableau de la société française est noir. Elle est parfois décrite en déclin, souvent comme très malade, jamais comme bien portante, sauf dans les communiqués de presse du gouvernement ! Ce qui n’empêche pas le président français, son Premier ministre Dominique de Villepin et leurs ministres de donner des leçons aux autres gouvernements européens. Ce qui n’empêche pas les socialistes français de vouloir en donner à leur tour à leurs camarades. Aux Italiens malgré la victoire de Romano Prodi à la tête d’une coalition de gauche notamment grâce à un processus de désignation à gauche du candidat par des primaires, aux Allemands malgré l’excellente résistance du SPD qui a contraint Angela Merkel à une grande coalition bâtie sur un programme de réformes, aux Britanniques bien évidemment, alors que Tony Blair a conduit le Parti travailliste à la victoire trois fois de suite, ce qui n’est jamais arrivé aux socialistes français de toute leur histoire… Bref, beaucoup de leçons faites aux autres mais jamais d’introspection.

D’ailleurs le PS est aujourd’hui déchiré dans la bataille pour son leadership, à moins de neuf mois des élections… Alors que la logique de la Ve République exige qu’un leader se présente aux Français avec son « projet pour la France » pour sceller un pacte électoral et programmatique, le PS a élaboré un « programme » avant même d’avoir trouvé son candidat. Ce programme est un chef-d’œuvre de consensus creux et de rhétorique radicale, né de négociations de boutiquiers partisans avant tout soucieux de conserver leur petit pécule d’affidés et leur étroite clientèle électorale. Si bien que personne ne l’ait anticipé ou demandé, la nature politique ayant horreur du vide, une personnalité « neuve » est apparue sur la scène socialiste, Ségolène Royal. Elle a bousculé le jeu des caciques du parti (Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn, Lionel Jospin, portant officiellement « retiré » de la vie politique depuis sa défaite de 2002, François Hollande, « Monsieur Royal » à la ville…) en sortant de tous les sentiers battus et rebattus par les semelles partisanes, et en s’imposant dans les sondages comme « la » présidentiable enfin possible pour le PS. Le jeu s’est donc ouvert d’un seul coup sans pour autant que l’on sache très bien où tout cela va conduire les socialistes, puisque ce sont les 200 000 adhérents du parti (pour 60 millions d’habitants…) qui désigneront finalement leur candidat – toutes les manœuvres d’appareil et de dernière minute étant permises. Si les militants du PS allaient à l’encontre de « l’effet Royal », désormais solidement incrusté dans le paysage politique, et propulsaient sur le devant de la scène un autre candidat, le sort même de l’existence du parti serait en jeu et la disparition des socialistes de la scène politique possible – ne serait-ce que momentanément. La voie serait alors grande ouverte à Nicolas Sarkozy et à la droite pour cinq nouvelles années au pouvoir, avec à la clef la garantie d’un score élevé pour les extrêmes et les partis dits « hors système ».

L’enjeu de l’année électorale qui s’ouvre est donc d’importance pour la France, la gauche française, et au-delà pour l’Union européenne. La France doit sortir de son immobilisme mortifère et reprendre son rôle de moteur de la construction européenne, à la fois en se réformant en profondeur et en proposant à ses partenaires un programme ambitieux de relance de l’Europe pour que celle-ci joue un rôle à la hauteur de ses capacités dans le monde contemporain – celui de la globalisation aussi bien des opportunités que des menaces. La gauche française devrait pouvoir, mieux que la droite sans doute, mener ce changement et cette relance européenne, car elle est mieux à même d’équilibrer l’efficacité économique nécessaire (un marché du travail plus flexible notamment) avec une indispensable équité sociale (des protections plus larges pour tous contre les insécurités sociales). Elle ne pourra néanmoins y parvenir que si elle réussit à se déprendre de ses mauvaises habitudes rhétoriques et d’une vision sociologique à la fois étroite et fausse de sa base électorale (les mythiques « classes populaires »).

L’Union européenne regarde elle aussi les élections françaises avec inquiétude. A juste titre depuis l’épisode tragique de 2002 au cours duquel Chirac a gagné sa réélection contre Le Pen au second tour, alors que le pays était privé d’un réel débat politique sur le sens et l’ampleur des réformes à accomplir, déjà… A juste titre encore lorsque le second acte de cette tragédie française s’est joué en mai 2005 avec la victoire du « non » au référendum européen. L’Europe s’est alors détournée de la France comme celle-ci s’est détournée de l’Europe. Pourtant, il ne peut y avoir d’Europe, politique notamment, sans la France et le rôle moteur qu’elle doit y jouer. A la fois pour des raisons historiques (la France est à l’origine de l’idée européenne telle qu’elle s’est bâtie depuis les années 1950 notamment dans le refus d’une possible nouvelle guerre avec l’Allemagne), économiques (la France est la seconde économie européenne après l’Allemagne, participante-clef de toutes les politiques européennes : monétaire, agricole, structurelle…), stratégiques (la France est une des deux puissances nucléaires, siègeant au Conseil de sécurité de l’ONU comme membre permanent avec le Royaume-Uni), démographiques (la France est le pays de l’Union le plus dynamique sur ce plan après l’Irlande). La France est aussi le pays qui peut proposer à l’Europe, et sans doute aussi dans le monde, une alternative crédible, à bâtir collectivement bien sûr, à l’hégémonie américaine. Sur le plan stratégique, comme sur la question irakienne ou en matière économique, comme c’est le cas à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), sur des dossiers aussi différents que l’agriculture, les services ou la culture.

2007 représente donc une étape cruciale. De celles dont on dit, dans le langage du cyclisme, lors du Tour de France, qu’elles peuvent désigner, bien avant l’arrivée sur les Champs-Elysées, le vainqueur.

Texte publié dans L’Annuaire du Québec, édition 2007, Montréal, Fides.

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