PS, la victoire de Ségolène Royal entre efficience électorale et refondation partisane

La large victoire de Ségolène Royal, par plus de 60% des voix, lors de la primaire organisée au sein du PS peut être lue comme le signe d’une mobilisation d’un parti profondément traumatisé par le 21 avril 2002 qui avait vu son candidat, Lionel Jospin, éliminé au premier tour de l’élection présidentielle. Les socialistes et, plus généralement, une large part de l’électorat de gauche, ne veulent plus prendre le risque de revivre une telle situation. On peut également s’interroger sur les conséquences sur le parti lui-même d’une telle campagne interne et sur les évolutions plus structurelles qu’elle révèle.

Conjurer le 21 avril

Outre les qualités intrinsèques de la candidate du PS (sensibilité à des questions jusqu’ici peu abordées en politique, maîtrise de la communication sur le mode de la proximité, détachement affiché par rapport aux pratiques partisanes classiques, thématique transversale de la « participation » et de l’écoute de l’opinion, capacité de dépasser le clivage droite-gauche…) et les conditions politiques générales favorables à l’émergence de sa candidature (aspiration au renouvellement du personnel politique et à sa diversification, nouvelles pratiques militantes, disqualification des attaques « personnelles » en politique…), il semble que ce soit bien la volonté de conjurer définitivement le traumatisme du 21 avril 2002 qui peut être avancée comme déterminant principal du vote des socialistes le 16 novembre 2006.

Ainsi, au-delà des débats et des interrogations sur les causes du 21 avril qui ont agité le PS depuis 4 ans : thèse de « l’accident », personnalité de Lionel Jospin, absence de soutien des « classes populaires », etc., la candidature de Ségolène Royal a-t-elle réuni, rapidement et massivement, à la fois les sympathisants (au travers des enquêtes d’opinion réalisées depuis un an) et les adhérents du PS (à la fois des militants, des cadres et des élus).

C’est le cas d’abord des sympathisants du PS et sans doute au-delà d’une grande partie des électeurs de gauche, à travers une progression fulgurante et une installation solide dans les enquêtes d’opinion en moins d’un an. On peut avancer que le poids de ce « choix » des sympathisants sur celui des adhérents qui nt voté le 16 novembre a été plus important que jamais au PS du fait de la porosité inédite entre celui-ci et son environnement dans les derniers mois. A la fois parce que l’organisation d’une primaire sur une période de temps assez longue et dans un contexte médiatique marqué par une multiplication des sondages auprès des sympathisants leur donne mécaniquement un poids important sur le processus de désignation interne ; et parce que l’ouverture d’une procédure d’adhésion simplifiée dans sa forme (internet, modalités de présentation en section allégées…) et à faible coût (« adhérents à 20 euros ») rapproche, là encore mécaniquement, non seulement la sociologie des adhérents de celle des sympathisants (rajeunissement, féminisation, urbanisation…) mais aussi leur inclination politique. L’ampleur du mouvement d’adhésion (plus de 60 000 nouveaux adhérents ont pu voter le 16 novembre) assurant désormais une plus grande proximité entre les deux « mondes » sympathisant et adhérent.

Mais la candidature de Ségolène Royal a surtout touché directement l’ensemble des composantes du parti lui-même. A la fois les militants (que l’on identifiera ici aux adhérents sans mandat ni responsabilités dans le parti), les cadres et les élus. En effet, au-delà de l’impact de sondages favorables et du poids des nouvelles adhésions, la candidate a su convaincre toutes les strates de la famille socialiste de sa capacité à figurer au second tour en 2007 et de gagner l’élection. Elle a à la fois bénéficié du « vote utile » des militants et de celui des cadres et élus du PS. Celui des militants, à l’instar des sympathisants, tient essentiellement au réflexe du « plus jamais ça » face au 21 avril, en fait à une forme de réflexe contre tout ce qui peut rappeler de près ou de loin le « tremblement de terre » de 2002 . Celui des cadres et des élus qui souhaitent garantir par la victoire potentielle leur statut interne et surtout leurs perspectives électorales aux élections qui vont suivre la présidentielle : législatives en juin 2007 et municipales en 2008.

Cette désignation aux dimensions multiples mais convergentes a eu raison des divisions qui ont traversé le PS ces dernières années : celles déterminées par les courants (organisés à partir des motions d’orientation des congrès du PS) et les sensibilités (issues d’anciens courants ou de regroupements autour de certaines personnalités appartenant à la majorité du parti), mais aussi celles déterminées par le vote lors du référendum du 29 mai 2005 sur le Traité constitutionnel européen (TCE) pour lequel le PS avait choisi lors d’un référendum interne de soutenir le « oui ». Or la candidature de Ségolène Royal a rassemblé à la fois des membres de tous les courants (majorité du parti, Nouveau Parti Socialiste, Nouveau Monde…) et de toutes les sensibilités (ex-fabiusiens, ex-jospinistes, ex-rocardiens…). Elle était, du point de vue des ralliements lors de la campagne interne, la seule des trois candidats à la désignation dans ce cas. Laurent Fabius rassemblant à la fois ses fidèles, depuis la constitution de son courant au Congrès de Rennes en 1990 jusqu’aux adhérents du PS qui l’ont rejoint, à l’issue de son positionnement pour le « non » lors du référendum sur le TCE en 2005, au congrès du Mans. Dominique Strauss-Kahn a eu pour sa part le soutien de sa sensibilité dans la majorité du PS, constituée au Congrès de Dijon en 2003 essentiellement à partir des anciens courants « jospiniste » et « rocardien » déterminés ainsi au congrès de Rennes puis rassemblés par Lionel Jospin dès 1995 pour former le cœur de la majorité du PS. Ségolène Royal apparaissant dès le printemps 2006 comme la seule à pouvoir réunir à la fois des partisans du oui et du non au TCE et des membres de tous les courants et sensibilités constituées depuis le début des années 1990. Cette candidature « attrape-tout » (à l’image des partis du même nom) au sein du PS lui ayant assuré très tôt dans la campagne de désignation interne un très large écho auprès des militants.

Vers un nouveau Parti socialiste

Outre son résultat, et l’effet « raz-de-marée » que provoque la première lecture de la carte de la victoire de Ségolène Royal dans la quasi-totalité des fédérations du PS (à l ‘exception de la Seine-Maritime, fief de Laurent Fabius, et de la Haute-Corse), cette inédite primaire interne nous invite à une observation plus approfondie de ce qui pourrait bien apparaître comme une évolution structurelle de grande ampleur du parti par rapport au « modèle d’Epinay » qui l’a globalement régi jusqu’ici (celui d’un PS refondé en 1971 lors du Congrès d’Epinay par François Mitterrand qui en a pris la tête en s’appuyant à la fois sur une rhétorique de gauche très appuyée, sur la puissance des grosses fédérations et des grands élus et la maîtrise d’une majorité de « gouvernement » du parti). Cette évolution tient à plusieurs facteurs dont on a pu précisément observer la cristallisation lors de la séquence qui vient de s’achever.

Le premier élément à souligner est celui d’une transformation, qui s’esquisse, des relations entre militants et élus. Jusqu’ici les grandes fédérations du PS (les dix premières fédérations représentent la moitié des adhérents du parti) étaient celles qui apportaient des contingents massifs de voix lors des votes internes grâce à une forte discipline de vote des militants derrières leurs cadres et leurs élus. On parlait ainsi du pouvoir des « Bouches-du-Nord » pour symboliser le poids des fédérations du Nord, des Bouches-du-Rhône et du Pas-de-Calais dont la puissance s’est constituée à partir d’un réseau dense d’élus et des formes de clientélisme partisan qui y sont liées (à l’instar, par exemple, des employés des collectivités territoriales adhérents du PS dans ces départements qui fournissent des contingents électoraux internes importants et disciplinés). Or la récente campagne interne témoigne d’un déplacement sensible vers un autre « modèle » de lien entre militants, cadres et élus. Un modèle beaucoup plus lâche et renvoyant à une plus grande liberté de vote des militants lors des choix internes. Ce nouveau modèle s’incarne parfaitement dans la fédération de Paris du PS devenue, grâce à la vague d’adhésion récente, la première du parti. Dans ce « modèle », les militants sont beaucoup moins dépendants vis-à-vis du parti, de ses cadres et des ses élus quant à leur sociabilisation et surtout quant à leurs ressources matérielles et symboliques (emploi, carrière, ressources financières…). Plus libres, ils s’expriment aussi davantage selon leurs propres opinions moins directement liées aux dogmes réels ou supposés du parti. La lecture des résultats par fédération du vote du 16 novembre montre d’ailleurs que Ségolène Royal, si elle n’a pas obtenu la majorité absolue à Paris, concurrencée plus fortement qu’ailleurs par Dominique Strauss-Kahn dans une fédération à la forte implantation « jospiniste », mobilise malgré tout largement au niveau national à la fois les grandes fédérations classiques et les « nouveaux adhérents » qui alimentent l’évolution que l’on vient d’exposer. Elle réussit, de surcroît, un excellent score dans toutes les « petites » fédérations à dominante rurale quelque soit leur passé de courant (ouest plutôt rocardien, centre plutôt fabiusien, etc.).

Un deuxième élément vient corroborer la thèse d’une évolution structurelle d’ampleur du PS, celui de la validation à travers le vote du 16 novembre d’une stratégie explicitement interclassiste ou plus exactement « attrape-tout » pleinement assumée dans sa manière d’envisager et de conquérir son électorat. Ce qui n’a pas été le cas, sauf de manière non dite ou à de rares occasions, du PS depuis 1971 – dans les années 1970, le PS avait fonctionné comme un parti attrape-tout même si le discours de ses responsables sur ce point était ambigu : la rhétorique « de gauche » correspondait en même temps à l’ouverture du parti aux « nouvelles couches » et à de nouvelles thématiques détachées du strict clivage socio-économique (écologie, féminisme, identités régionales…). Cette évolution n’est pas récente bien évidemment, mais la mobilisation autour de la candidature de Ségolène Royal, perceptible notamment à travers les motivations affichées par les nouveaux adhérents lorsqu’ils ont été interrogés, tend à prouver que l’illusion d’un Parti socialiste « représentant des classes populaires » (identifiées grosso modo aux CSP « employés » et « ouvriers ») serait enfin abandonnée au profit d’une démarche politique à la fois plus exacte sur le plan sociologique (l’appartenance à une « classe sociale » ne détermine plus principalement le vote et surtout pas de manière certaine vers tel ou tel parti…) et plus pertinente politiquement (dans la mesure où ce n’est pas un programme construit en fonction d’une sociologie électorale supposée qui permet la conquête de cet électorat…).

Un troisième élément peut être souligné, étroitement lié au second, concernant l’ouverture thématique qu’a démontré la campagne interne de Ségolène Royal et l’impact positif reçu tant à l’intérieur du PS qu’à l’extérieur de son positionnement sur de nouveaux thèmes souvent considérés par ses adversaires comme mineurs ou sur des thèmes n’appartenant pas au discours classique du PS (tels que la famille par exemple). Il s’agit là d’un double mouvement opéré par la candidate, à la fois de mise en place d’un agenda plus complet et plus diversifié susceptible d’attirer de nouveaux électeurs vers le PS, à la manière de ce qui s’est déroulé dans les années 1970 sur les enjeux dits « post-matérialistes » – ou encore de life politics selon le sociologue anglais Anthony Giddens faisant explicitement référence à la « bio-politique » de Michel Foucault –, et d’une forme de « triangulation », c’est-à-dire en sortant d’une simple logique axiale droite-gauche pour se situer « ailleurs » en faisant converger le débat vers ce nouveau point de référence – ce qui a rendu les critiques de ses adversaires socialistes sur la « droitisation » supposée de ses propositions inopérantes puisque la candidate a réussi à créer d’une certaine manière un espace politique nouveau qui est défini selon ses propres critères et ses propositions.

La victoire de Ségolène Royal au sein du PS peut donc être considérée comme particulièrement solide politiquement, puisqu’elle apparaît à la fois comme la conclusion d’un cycle court dans l’histoire du socialisme français, celui du 21 avril et de ses conséquences, et comme le point final d’un cycle plus long, celui du « Parti d’Epinay » ouvert au début des années 1970. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes, à moins qu’il s’agisse d’une nouvelle ruse de l’histoire, que ce soit une héritière de François Mitterrand se réclamant pleinement de lui qui vienne clore ce qu’il avait ouvert.

Parti socialiste Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

3 commentaires Laisser un commentaire

  1. Bel article, trés objectif.
    Mais la victoire de Royal à ces primaires repose finalement sur deux éléments fondamentaux : sa fraîcheur politique, et ses réseaux.
    Strauss Kahn n’a jamais eu de réseau, et reste finalement la figure de proue des « vieux éléphants » du PS… Mais il était « le choix de la raison », le candidat le plus compétent pour diriger la France. La victoire de Segolene Royal relève presque de l’irrationnel : les militants l’ont élu, pour la simple image qu’elle véhicule…
    Il n’y a qu’à voir ce que déclare Claude Allègre dans l’édition de la semaine dernière du Point.. Il est pourtant attaché à Jospin, qui a lui-même confirmé son soutien à Royal.

  2. Où peut-on obtenir les résultats par fédération du vote du 16 novembre 2006 ? Ces données ont elles été publiées ?

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