Des « années Blair » en demi-teinte

500697286_e30d8de2d6_mLe départ du Premier ministre britannique après dix années passées au pouvoir est un événement. Non seulement parce qu’il a été le plus jeune à occuper ce poste depuis près de deux siècles ou parce qu’il a été l’un de ceux qui l’ont occupé durablement – dans l’histoire récente, seule Margaret Thatcher a dirigé le pays plus longtemps – mais aussi parce qu’il a profondément marqué son époque. Il restera dans l’Histoire comme l’un des plus grands premiers ministres de son pays et certainement l’un des responsables politiques les plus marquants de la fin du XXe siècle et du début du XXIe.

Pourtant, au moment où il annonce son départ (prévu pour la fin juin), sa cote de popularité est au plus bas et son surnom le plus courant dans la presse britannique est « Bliar », la contraction de Blair et de menteur (liar). Pourquoi ? L’Irak ! La décision d’engager le Royaume-Uni aux côtés des Etats-Unis dans la guerre d’Irak en 2003 fait aujourd’hui écran à toute tentative un tant soit peu sérieuse de bilan des années Blair.

« Tant mieux » disent ses adversaires. Car l’affaire irakienne ne fait que prouver la « vraie » nature politique de Blair, celle d’un « digne héritier » [1] de Margaret Thatcher dont il aurait copié et poursuivi la politique : alignement sur les Etats-Unis, conservatisme social, néolibéralisme économique, politique sécuritaire, etc. Bref, le « thatchérisme à visage humain » en action [2] .

C’est évidemment un peu plus compliqué que cela et à l’heure d’un (premier) bilan de la décennie blairiste, il paraît surtout nécessaire de se défaire des habitudes de pensée de la gauche française pour laquelle le Premier ministre britannique a joué le plus souvent le rôle d’un croquemitaine idéologique [3].

Un « modèle » pour la gauche

L’élément le plus frappant dans le bilan de Blair est celui du retour au dynamisme de l’économie britannique. Une forme d’enthousiasme est perceptible à la fois dans les chiffres bien sûr mais aussi dans l’ambiance qui règne dès que l’on franchit la Manche – et pas uniquement dans le centre fortuné et cosmopolite de Londres ! Les grands indicateurs sont meilleurs au Royaume-Uni que dans la plupart des pays comparables (Union européenne, OCDE) et surtout par rapport à ce qu’ils étaient en 1997 : croissance élevée, déficit budgétaire et dette publique limités, taux de chômage bas…

De plus, Blair a mené ce que l’on peut raisonnablement qualifier de « politique de gauche » dans la mesure où il a réinvesti dans des services publics (hôpitaux, écoles…) délaissés par les Conservateurs pendant les dix-huit années précédentes, recréé le salaire minimum qui a augmenté substantiellement depuis 1998, mis en place un service de l’emploi efficace, créé des dispositifs d’aides spécifiques permettant de diminuer drastiquement le nombre d’enfants pauvres, etc. Il a permis aux institutions britanniques une avancée séculaire (« dévolution » du pouvoir à l’Ecosse et au Pays de Galles, paix en Irlande du Nord, suppression des derniers privilèges des Lords…). La liste est longue des mesures dont la gauche de bien d’autres pays, y compris la France, pourrait s’inspirer quand cela n’a pas déjà été le cas.

Ce qui restera également de son action, comme « modèle » pour la gauche au pouvoir, c’est la transformation profonde en forme de modernisation du Parti travailliste qu’il a mise en œuvre dès son arrivée à sa tête en 1994. Il l’a fait au nom de valeurs plus que de dogmes et en leader pragmatique conscient des nécessités de son temps : tournant des XXe et XXIe siècles et présence au gouvernement après pratiquement vingt ans de « révolution conservatrice ». Blair et sa « troisième voie », slogan de son arrivée au pouvoir, c’est la possibilité de redonner à la gauche de gouvernement une ambition réformiste qui s’assume pleinement, qui ne s’excuse pas de ce qu’elle est au nom de dogmes dépassés.

La face obscure du blairisme

Alors pourquoi tant de haine ? Sans doute parce qu’il a réussi, lui ! Au grand dam de nombreux responsables de la gauche continentale, au premier rang desquels les Français. Il a en effet conduit trois fois de rang son camp à la victoire aux élections générales, ce qui n’était jamais arrivé au Labour en plus d’un siècle d’existence. Et aussi sans doute parce qu’il a toujours fait des choix, tranché dans le vif, décidé seul face aux réticences de ses adversaires et de ses amis… Bref, parce qu’il a su assumer son leadership et faire ce qu’il pensait être bon pour son pays.

Même si ces choix n’ont pas toujours été très heureux. Il a trop privilégié une communication surdimensionnée tournant souvent à l’esbroufe (beaucoup d’annonces pour peu de réalisations) et parfois au scandale. Il a témoigné d’une proximité excessive et souvent douteuse avec les milieux d’affaires qui ont financé le Labour. Et, last but not least, il a aligné, contre la volonté du peuple britannique, sa politique étrangère sur celle des Etats-Unis dans l’affaire irakienne, ce qui a ruiné son image. On pourrait y ajouter une politique européenne maladroite et timorée qui isole le Royaume-Uni de ses partenaires – dont la responsabilité, d’ailleurs, est largement partagée avec son alter ego depuis 1994, Chancelier de l’Echiquier pendant dix ans, et successeur probable, Gordon Brown.

Alors, Blair est-il de gauche ? La question reste en suspens. Comme le soulignait l’hebdomadaire The Economist dans son édition du 12 mai, il n’aura finalement été ni tout à fait conservateur ni tout à fait libéral ni tout à fait travailliste mais un peu des trois à la fois. L’accent qu’il a toujours mis sur les valeurs et non sur la doctrine politique, sur un nécessaire pragmatisme (« Il n’y a pas de tabou idéologique, ce qui compte, c’est ce qui marche » déclarait-il devant l’Assemblée nationale en mars 1998), sur l’ambition, parfois démesurée, qu’il faut avoir dans l’action pour son pays… Tout cela ne le qualifie certainement pas pour être élu « l’homme de gauche de la décennie » mais cela lui donne, plus sûrement, une place dans l’Histoire, aux côtés des plus grands de son temps.

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[1] Keith Dixon, Un digne héritier, Paris, Liber-Raisons d’Agir, 2000.

[2] Voir Philippe Marlière, « Le blairisme, un ‘thatchérisme à visage humain’ ? », Les Temps Modernes, n° 601, oct.-nov. 1998, p. 133-151.

[3] Après une lune de miel durant laquelle nombre de dirigeants socialistes français se plaisaient à être comparés avec Tony Blair, le ciel s’est obscurci au point de devenir orageux, chacun, au PS notamment, tentant d’apparaître comme l’adversaire le plus résolu du fameux « social-libéralisme », église dont Blair aurait été le pape. On évoquera simplement, outre les tentatives de Laurent Fabius pour apparaître plus blairiste que les autres à l’époque, notamment en invitant le Premier ministre britannique à parler devant l’Assemblée nationale le 24 mars 1998, le souvenir de ce « colloque » de la Fondation Jaurès le 9 juin 1998 (« Blair-Jospin : un an après ») où les responsables socialistes présents, emmenés par Pierre Mauroy et François Hollande, déployaient tour à tour des trésors de rhétorique pour montrer combien l’action des deux gouvernements et des deux premiers ministres était similaire…

Ce texte est à paraître dans la Lettre de la Fondation Jean-Jaurès.

Gauche Politique Royaume-Uni

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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