Horreurs de l’université « libérale »

Recension pour le site nonfiction.fr de l’ouvrage de l’ARESER sous la direction de Christophe Charle et Charles Soulié, Les Ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, Editions Syllepse, collection « la politique au scalpel », Paris, 2007, 260 pages.

Cet ensemble de contributions principalement issues d’un colloque organisé en février 2006 par l’ARESER (Association de réflexion sur les enseignements supérieurs et la recherche, créée à l’initiative de Pierre Bourdieu en 1992 et aujourd’hui dirigée par Christophe Charle) présente deux intérêts majeurs dans le cadre du débat actuel sur l’université : le caractère international des contributions (Espagne, Italie, Allemagne, Angleterre, Grèce, Japon et France) et l’affichage, au-delà du diagnostic critique établi par ses auteurs, notamment sur la France, de préférences politiques marquées dans ce débat.

Si toutes les contributions vont dans le même sens malgré la différence des contextes nationaux, à savoir la critique d’une dérive « libérale » (parfois encore appelée « néolibérale ») de l’enseignement supérieur (des universités avant tout) en raison d’une incitation très forte de la part des gouvernements nationaux et des organisations internationales (Union européenne, OCDE…) à la professionnalisation des cursus et à la séparation des niveaux d’études entre Licence (3 ans après le bac) et Master/Doctorat (5 et 8 ans) due au processus dit « de Bologne », il n’en reste pas moins que ce sont les chapitres consacrés à la France qui sont les plus emblématiques de la démarche critique proposée ici – et par l’ARESER en général. Les contributions étrangères donnant souvent l’impression de servir de légitimation internationale à l’analyse française.

Malgré des problèmes communs (compétition internationale, manque de moyens…) et des orientations similaires depuis quelques années (mise en place du LMD et du système de reconnaissance par crédits (ECTS), professionnalisation, mobilité européenne, identification de pôles d’excellence attirant les financements…), les différents pays européens restent encore très difficiles à comparer tant les systèmes universitaires et de recherche y sont différents. Les problèmes méthodologiques soulevés par les classements internationaux (Shanghai, Times Higher Education Supplement…), abondamment soulignés par les contributeurs de l’ouvrage, rendent d’ailleurs compte de la difficulté de l’exercice.

La thèse défendue par les différents auteurs sollicités dans l’ouvrage a le mérite de la simplicité : les réformes des systèmes universitaires européens décidées récemment (jusqu’à et y compris la réforme française de l’été 2007 dite loi LRU ou Pécresse) sont toutes orientées selon une seule logique, celle d’une « libéralisation » qui met l’université au service de l’économie (…de marché) plutôt que de la connaissance véritable. Alors même que le discours institutionnel, chapeauté notamment par l’Union européenne, légitime cette « privatisation » ou « marchandisation » par des slogans tels que « l’économie de la connaissance ». Ce processus d’adaptation de l’université à « l’économie libérale » conduisant à un renforcement des inégalités dans l’université (entre étudiants, entre établissements, entre formations…) et dans l’accès même à l’enseignement supérieur au moment précisément où la massification du supérieur réclamerait une « démocratisation ».

C’est, sans surprise, en Angleterre que le processus est décrit comme étant allé le plus loin sur la voie de la libéralisation (augmentation des droits d’inscription, différenciation des coûts selon les disciplines, large autonomie des établissements, professionnalisation généralisée des études…) notamment depuis la réforme de 2004. Cécile Deer, auteur de la contribution sur ce pays, se pose d’ailleurs la question de la valeur d’exemple du « modèle anglais » pour les autres pays qui succomberont bientôt aux mêmes maux.

Mais c’est à propos de la France que l’ouvrage est le plus fouillé et, finalement, le plus intéressant, à travers les chapitres de Frédéric Neyrat consacré au LMD, de Brice Le Gall et Charles Soulié sur la massification et la professionnalisation, et de Jean-Luc Primon à propos des « carrières » des étudiants dans l’université. Les auteurs, tous sociologues, reprennent la thèse générale de l’ouvrage pour la décliner en fonction de leur sujet. Ainsi, par exemple, la mise en place du LMD sous des dehors de rationalisation et d’européanisation des cursus serait en fait le véhicule privilégié de la libéralisation et de la marchandisation puisque tout en favorisant la nécessaire croissance des effectifs au niveau L (par la diminution des taux d’échec dans les premières années), elle augmenterait la sélection par les inégalités sociales en fermant le niveau M aux étudiants trop faibles – et de là la possibilité d’obtenir des emplois plus qualifiés. La massification et la professionnalisation conduiraient de la même manière à mettre l’université (et la recherche) au seul service de l’économie contre la démocratisation de la connaissance.

La thèse d’ensemble de l’ouvrage soulève malgré des analyses souvent pertinentes de la situation actuelle dans l’université (sur les différences entre filières ou sur la précarisation d’une partie des situations étudiantes par exemple) plusieurs problèmes que l’on retrouve de manière récurrente dans les débats récents sur le sujet et qui valent à ce titre que l’on s’y arrête.

Le premier problème tient au caractère quasi-idéologique de l’approche qui renforce malheureusement l’impression d’un faux débat permanent sur le sujet. Entre, par exemple, les maîtres d’œuvre de ce volume et Jean-Robert Pitte, président de Paris IV et auteur de pamphlets virulents sur l’université actuelle (1), où l’on aurait d’un côté la dénonciation des intentions cachées d’une puissance publique (sous toutes ses formes) soumise volontairement ou malgré elle aux « impératifs du marché » et de l’autre la vision apocalyptique d’une université française en perdition à cause d’un laisser-aller à la fois politique et culturel dont seule une hypersélection de type « écoles » permettrait de sortir. Le débat sur l’université, ses problèmes et son avenir, mérite mieux.

Le deuxième problème soulevé par cet ouvrage de l’ARESER tient au caractère tronqué de l’analyse produite. Non tant qu’elle soit le fait d’une vision essentiellement sociologique, ce qui en soi peut poser quelques difficultés, mais en ce qu’elle néglige des aspects essentiels du système actuel d’enseignement supérieur et de recherche français, sans lesquels il est difficile d’en saisir le fonctionnement et, de là, les difficultés. Ainsi, par exemple, si la séparation entre grandes écoles et universités est abondamment utilisée pour en dénoncer les effets inégalitaires, la coupure entre universités et organismes publics de recherche (CNRS, INSERM, INRA…) est à peine évoquée. Alors même qu’il s’agit d’une spécificité française dont les conséquences sur le fonctionnement des universités sont essentielles. Sans doute, là encore, la thèse dominante d’une marche forcée de l’université vers l’économie de marché s’accommode-t-elle mieux d’une dénonciation du système sélectif des écoles (privées…) que d’une mise en cause des lourdeurs et des inégalités statutaires engendrées par une organisation de la recherche publique centralisée.

Le troisième problème tient à la quasi-absence de solutions avancées par les auteurs de l’ouvrage. Ce qui n’est pas gênant en soi mais peut le devenir compte tenu de la position critique qu’ils adoptent. Dès lors qu’ils prétendent s’engager dans un débat de nature politique et pas seulement académique, ils devraient normalement proposer des solutions ou au moins rappeler celles qu’ils envisageaient il y a quelques années dans un contexte il est vrai sensiblement différent (2). On comprend certes bien à les lire que la massification devrait conduire à une démocratisation et à de moindres inégalités mais sans que l’on sache trop comment ils comptent y parvenir. Augmentation des moyens (uniquement publics…), nouvelles pratiques pédagogiques en premier cycle (travail en petits groupes comme dans les « écoles »…), absence de sélection entre les niveaux L et M sont évoqués mais sans prendre en compte les conséquences budgétaires, notamment, de tels choix. Augmenter massivement le financement de l’enseignement supérieur et de la recherche est une nécessité absolue dont chacun convient sans peine aujourd’hui mais le débat commence, précisément, sur les sources de financement (droits d’inscription, fonds privés d’entreprise, fonds des collectivités locales…). S’il s’agit du budget de l’Etat – qui apparaît comme la seule solution mentionnée ici –, le risque d’une désillusion peut s’avérer aussi grand que celui de l’inaction.

Notes

(1) Jeunes, on vous ment ! Reconstruire l’université, Paris, Fayard, 2006 ou encore Stop à l’arnaque du bac ! Plaidoyer pour un bac utile, Paris, Oh éditions, 2007.

(2) Voir ARESER, Quelques diagnostics et remèdes urgents pour une université en péril, Liber, Raisons d’agir, Paris, 1997.

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