Universités : le classement de Shanghai au service de la réforme

Un nouveau cru du classement des établissements d’enseignement supérieur dans le monde établi par l’Université Jiao Tong de Shanghai est disponible. Comme chaque année, les universités, les grandes écoles et les organismes de recherche français ne sont pas à la fête. Même depuis la publication, l’an dernier, par l’université Jiao Tong d’un nouveau type de classement par grands domaines disciplinaires. Ce classement s’ajoute, en février donc, à celui publié chaque année depuis 2003 au mois d’août qui intègre l’ensemble des établissements – c’est le plus connu et le plus commenté.

Le classement de Shanghai n’est pas (plus…) le seul dans son genre. D’autres organisations (universités, écoles, centres de recherche, journaux) publient également leur classement, établi selon des méthodes différentes de celle retenue par Shanghai. On mentionnera en particulier ceux du Times Higher Education Supplement (moins uniquement centré sur les sciences exactes), du CSIS (le conseil supérieur de recherche scientifique espagnol classe en particulier les centres de recherche, ce qui donne à la France un avantage) ou encore de l’Ecole des Mines de Paris qui a retenu des critères permettant aux grandes écoles françaises de faire bonne figure. Tous ces classements sont contestés quant à leurs méthodes d’élaboration et aux critères retenus. La pertinence de l’idée même de classement en la matière peut être mise en cause.

Mais là n’est déjà plus la question. Pour deux raisons essentiellement. D’abord parce que tout le monde (enseignants, chercheurs, étudiants, décideurs économiques et politiques…) regarde désormais ces classements de près. Et chacun d’intégrer, quand il en a les moyens, dans ses choix de cursus, de carrière ou de recrutement, les éléments de sélection et de compétition fournis par ces concours de beauté de la « société de la connaissance ». Ensuite, parce que quelle que soit la méthode retenue, les mêmes grandes universités américaines (Harvard, Stanford, Yale, Berkeley, MIT…) ainsi qu’Oxford et Cambridge en Angleterre se retrouvent aux premières places. Ce qui témoigne d’une réalité difficilement contournable de l’offre éducative supérieure d’excellence au niveau mondial, avant tout anglo-saxonne, dont la clef n’est pas tant la taille que les moyens financiers et humains qui sont concentrés dans ces établissements depuis des décennies.

Un des grands intérêts de cette bataille des classements est qu’elle sert de révélateur des différentes attitudes hexagonales face à la réforme de l’université et de la recherche. Celle du gouvernement actuel consiste à s’appuyer sur la nécessité de « rentrer dans cette bataille mondiale de la connaissance » car « les résultats du classement de Shanghai plaident pour une politique de regroupement de nos forces dans le cadre des pôles de regroupement de l’enseignement supérieur (PRES) » (Valérie Pécresse, Le Figaro, 26 février 2008) pour légitimer les réformes en cours (autonomie) ou à venir (évaluation, regroupement de la recherche dans les universités). L’idée stratégique défendue par le gouvernement est donc celle d’une concentration des moyens (équipement de recherche, meilleurs chercheurs, enseignants et étudiants…) dans des pôles d’excellence (entre dix et quinze autour des actuels PRES) comme réponse du système français, en termes de compétitivité, à ce que révèlent les classements internationaux. Cette stratégie est d’ailleurs à l’image de ce qui se fait chez nos voisins européens, avec lesquels, malgré des différences d’organisation institutionnelle, nous faisons face aux mêmes défis.

Cette logique stratégique conduit inexorablement à une refonte d’ensemble du système français : effacement des frontières traditionnelles, statutaires notamment, entre ses différentes composantes (universités, grandes écoles, organismes de recherche) ; mise en place d’une organisation à trois vitesses sur l’ensemble du territoire (grands pôles d’excellence, universités « professionnelles » délivrant des masters après 5 ans d’études et collèges universitaires de premier cycle) ; diversification des moyens de financement face aux besoins considérables (Etat bien sûr mais aussi collectivités territoriales, entreprises, étudiants eux-mêmes à travers des droits d’inscription plus élevés) ; transformation des statuts des personnels, etc.

Or le problème de la position gouvernementale ne tient pas tant à sa volonté de relever le défi posé par le nouvel environnement international au système français qu’au fait de ne pas assumer pleinement les conséquences de cette « adaptation ». La ministre explique ainsi que « …nous préserverons certaines spécificités du système français, notamment sur le faible montant des droits d’inscription (…) Aucune université ne sera isolée (ndlr : des pôles) » (entretien de Valérie Pécresse dans le Figaro, ibid.), alors que compte tenu de l’ampleur du changement annoncé, ces engagements ne pourront être tenus, ce que tout le monde sait et dit, parfois, y compris du côté du pouvoir en place – c’est le cas par exemple de Bernard Belloc, conseiller du Président de la République sur ces questions.

Face à cette ambition réformatrice à moitié assumée, les arguments des opposants à la stratégie gouvernementale (certains syndicats d’enseignants et de chercheurs, des groupes d’intérêt tels que « Sauvons la Recherche », certaines organisations étudiantes s’opposant à la « loi Pécresse »…) ne sont guère plus convaincants. Ils consistent essentiellement à demander plus de moyens financiers de la part de l’Etat, au nom de principes tout à fait louables mais qui conduisent purement et simplement à renforcer le système actuel sans en changer ni les structures ni l’organisation. Alors que l’on peut se poser des questions tant sur son efficacité que sur l’égalité qu’il est supposé produire. Le point essentiel de ces critiques de la réforme universitaire est le refus de toute diversification des sources de financement au nom du risque de la « marchandisation » du système déjà bien entamée selon ces différents groupes d’intérêt par la professionnalisation due au LMD ou encore la loi LRU, sur « l’autonomie », de l’été 2007.

Reste dès lors à assumer pleinement la nécessité d’une réforme en profondeur du système universitaire et de la recherche en France tout en garantissant non pas les « spécificités » de celui-ci mais plutôt l’application d’une série de principes fondamentaux dont, par exemple, l’égalité réelle d’accès des enfants issus de tous les milieux sociaux à l’enseignement supérieur, le rôle de l’université dans la formation tout au long de la vie, l’importance de la recherche fondamentale ou la compétitivité internationale des chercheurs français dans les domaines d’avenir font intégralement partie. Ce qui implique à la fois une remise à plat de l’organisation et des structures du système français d’enseignement supérieur et de recherche (et donc d’un certain nombre de corporatismes et de positions établies…), et, dans le même mouvement, l’attribution de moyens financiers et humains enfin à la hauteur des ambitions affichées par tous les acteurs (et donc une véritable mobilisation de l’ensemble du pays pour son enseignement supérieur et sa recherche).

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Cet article a également été publié sur le site nonfiction.fr

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