La domination de l’universalisme européen

41nLnnF8ftL._SL500_AA240_Recension pour nonfiction.fr du livre d’Immanuel WALLERSTEIN, L’Universalisme européen. De la colonisation au droit d’ingérence, Paris, Demopolis, tr. fr. P. Hutchinson, 2008, 140 pages.

Ce petit livre d’Immanuel Wallerstein est la reprise à l’écrit d’une série de conférences données par l’auteur au Canada en 2004, augmentée d’une conclusion spécialement rédigée pour l’ouvrage. Ces circonstances de publication expliquent notamment la forme ramassée du propos et l’absence d’appareil critique que l’on attend habituellement d’un livre d’historien. Il appartient plutôt à la catégorie des essais engagés, ce qui correspond d’ailleurs assez bien à l’esprit dans lequel son auteur a mené ces dernières années à la fois ses travaux et son implication dans différents mouvements contre la mondialisation.


Wallerstein entend montrer ici à la fois comment le « système-monde » moderne, concept cher à ce braudélien fidèle, dominé par l’Occident depuis cinq cents ans, a produit tout un ensemble d’idées et de visions théoriques pour légitimer sa domination en « universalisant » ses valeurs, sous trois formes historiques successives et cumulatives. Une forme juridico-politique (l’humanisme) au nom de laquelle on peut intervenir contre les barbares ; une forme culturelle (l’orientalisme) au nom de laquelle on peut essentialiser les cultures particulières que l’on domine, les empêchant ainsi de s’émanciper réellement puisqu’elles sont obligées de passer par les catégories mêmes des dominants pour se libérer de cette domination ; et une forme scientifique (le progressisme) qui permet de délégitimer tout discours critique au nom de son inadéquation avec la réalité « observable », notamment économique.

Dans la première partie, Wallerstein développe l’idée la plus originale du livre : le débat contemporain sur les droits de l’homme et l’ingérence humanitaire ne serait finalement que la poursuite de la fameuse controverse de Valladolid de 1550 lors de laquelle s’affrontèrent Bartolomé de Las Casas et Juan Ginés de Sepulveda. A main droite donc, Sepulveda, dans le rôle du défenseur d’un Occident sûr de lui, supérieur et colonisateur, ancêtre d’un interventionnisme à prétexte humaniste dont Bernard Kouchner serait l’héritier direct ! A main gauche, Las Casas, héraut des Indiens, pacifiste avant la lettre et respectueux des différences culturelles, l’homme du principe du « minimum de dommages » dont les opposants à l’impérialisme occidental pourraient se réclamer. On passera volontiers, par incompétence, sur la validité historique de la lecture wallersteinienne de l’événement pour en retenir l’argument essentiel : l’Occident a depuis l’époque moderne toujours voulu dominer le monde, même après 1945 avec la décolonisation. L’accent mis sur les droits de l’homme ayant pris le relais comme justification ultime de cette volonté hégémonique à la manière d’une ruse de la raison historique : « Il semblait que Las Casas allait enfin voir ses vues adoptées par la communauté mondiale. Mais cette validation de la vision de Las Casas n’était pas plus tôt devenue doctrine officielle que la nouvelle importance accordée aux droits de l’homme pour les individus et les groupes se mua en thème prédominant et la politique mondiale et commença à éroder le droit de rejeter la supervision paternaliste. La campagne en faveur des droits de l’homme remit au goût du jour l’argument de Sepulveda sur le devoir des civilisés de réprimer la barbarie » (p. 30-31). C’est là qu’intervient Bernard Kouchner, si l’on peut dire, puisque ce qu’il « nous a proposé est l’équivalent pour le XXIe siècle de l’évangélisation » (p. 35) aux yeux de Wallerstein. Et après quelques hors-d’œuvre en forme de jugements à l’emporte-pièce sur différents événements internationaux intervenus depuis les années 1970 – dont on dira simplement que la liste est très incomplète… –, on sent bien que tout cela n’a été évoqué pour en venir à l’opinion, très négative bien évidemment, du maître sur la Guerre d’Irak menée par les Américains et les Anglais – les seuls cités par Wallerstein. Le retard de publication et de traduction de l’ouvrage rend évidemment la charge moins pertinente qu’elle pouvait l’être fin 2004 au moment où la conférence a été prononcée au Canada. On a l’impression aujourd’hui d’une grande banalité du propos que l’originalité de la référence à Las Casas ne suffit pas à masquer.

Reste alors à mener la discussion sur le fond de l’affaire : la nature de l’universalisme que l’auteur prétend défendre. Face à un universalisme occidental (européen…) dont le péché originel serait finalement de promouvoir les droits de l’homme tout en poursuivant des intérêts économiques visant à exploiter ceux qu’il prétend protéger, Wallerstein propose non pas de renoncer à l’universalisme – il rejette ce qu’il nomme le « particularisme essentialiste » – mais de le définir autrement, sous une forme beaucoup plus égalitaire et moins moralisatrice. Seule façon à ses yeux de sortir par le haut de la transition actuelle que subirait notre « système-monde ». Il appuie sa démonstration sur une critique assez rapide de l’orientalisme, devenue lecture occidentale par excellence des autres civilisations, qu’il emprunte essentiellement à Anouar Abdel-Malek et Edward Said, tout en refusant toute dilution de la critique de l’universalisme occidental et de son pouvoir dans une sorte de relativisme postmoderne aporétique ou « d’européocentrisme antieurocentrique » (sic) que développent certains critiques de la domination occidentale. La rapidité du traitement du sujet ne permet pas à l’auteur d’en dire plus et ne serait-ce que de citer quelques-uns des adversaires relativistes, postmodernes ou « antieurocentriques » qu’il dénonce. Dommage.

Wallerstein ajoute à cette série de critiques, dans son troisième chapitre, une attaque en règle contre ce qu’il nomme « l’universalisme scientifique ». Il reprend à cette occasion quelques-unes de ses analyses traditionnelles sur un « système-monde » dominé par l’économie de marché et le capitalisme. Si l’orientalisme, forme privilégiée de l’universalisme occidental de l’époque coloniale contemporaine, essentialise les particularismes, l’universalisme scientifique lui, triomphant après 1945, réifie le rapport à la réalité économique en privilégiant le progrès technique plutôt que le progrès social comme mode de résolution des conflits. L’argument se perd alors un peu dans l’exposé de quelques formes prises par ce développement historique dans le système universitaire, lieu par excellence pour l’auteur de la division entre les « deux cultures » (scientifique qui capte l’universalisme à son profit et humaniste qui ne s’intéresse plus qu’aux particularismes) : massification, institutionnalisation de la coupure entre les « deux cultures » et spécialisation par disciplines, secondarisation et marchandisation pour finir, comme ultime étape de la destruction de l’université. Wallerstein revient finalement à son propos central en expliquant, par exemple, comment les « cultural studies » qui ont émergé dans ce système universitaire fragmenté du côté des humanités, et les sciences sociales de manière plus générale, sont devenues des vecteurs de la remise en cause de la domination de l’universalisme scientifique et donc de l’effacement des frontières entre les « deux cultures » : « je crois que l’autorité du dernier et du plus puissant des universalismes européens – l’universalisme scientifique – n’est plus à l’abri du questionnement. Les structures de savoir sont entrées dans une période d’anarchie et de bifurcation, à l’instar du système-monde dans son ensemble (…) Je crois que l’évolution de structures du savoir est une composante capitale de l’évolution du système-monde moderne. La crise structurelle des unes entraînera la crise structurelle de l’autre. La bataille pour l’avenir va se jouer simultanément sur ces deux fronts. » (p. 109). Exemple, parmi d’autres dans l’ouvrage, de la production par cet Occident coupable des moyens mêmes de sa propre critique et donc de la mise à jour de sa culpabilité – ce qui le distingue au passage de toutes les autres « cultures » qu’il a dominées, ce que ne mentionne bizarrement jamais Wallerstein…

Le quatrième chapitre de l’ouvrage, ajouté en guise de conclusion par l’auteur à ses conférences initiales, résume d’abord l’ensemble de l’argumentation pour souligner ensuite la nécessité de l’évolution du « système-monde » vers une forme nouvelle d’universalisme « authentiquement universel, qui rejettera les catégorisations essentialistes de la réalité sociale, historicisera l’universel et le particulier et réussira à réunifier les domaines de la science et de l’humanisme en une seule épistémê, nous permettant ainsi de considérer d’un œil froidement clinique et plutôt sceptique toutes les justifications des ‘interventions’ des puissants contre les faibles » (p. 123-124). Wallerstein termine alors son plaidoyer par une réhabilitation du rôle de l’intellectuel, essentiel pour mener à bien la tâche du nouvel universalisme puisque seul à même de réunifier les dimensions analytique, éthique et politique de la pensée sur le monde. Il faudra pour cela qu’ils se défassent de toute aspiration, vaine, à la neutralité, bref qu’ils s’engagent en tant que « spécialistes du général » (p. 128). Cela ne les fera pas particulièrement apprécier de leurs contemporains mais c’est le rôle historique qu’ils doivent assumer.

Dans l’ensemble, ce petit ouvrage souffre surtout de sa rapidité d’exécution. On y retrouve bien sûr un certain nombre des idées de son auteur qui sont ici vulgarisées. On y retrouve tout autant l’orientation marxisante de celui-ci fortement mâtinée désormais d’une inclination gramscienne. On regrettera toutefois que la discussion sur l’universalisme que semble vouloir engager Wallerstein ne se nourrisse pas des approches d’autres auteurs contemporains. Alors même que leurs conceptions sont parfois proches ne serait-ce que dans l’aspiration à une forme nouvelle d’universalisme. Il ne serait plus désormais cette « invention » occidentale visant à dominer le reste du monde mais une vision partagée de celui-ci car respectueuse d’autres manières d’y accéder. On pense ici, entre autres, à « l’universalisme réitératif » que Michael Walzer oppose à « l’universalisme de surplomb » (tr. fr., «Les deux universalismes», Esprit, décembre 1992, p. 114-133).

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Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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