Mieux vaut soixante-huitard que jamais

41cN0GEQzdL._SL500_AA240_Recension pour nonfiction.fr de l’ouvrage de Serge Audier, La Pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, Paris, La Découverte, 2008, 380 pages.

L’ouvrage que nous propose le philosophe, et historien des idées, Serge Audier à l’occasion du quarantième anniversaire de Mai 68 possède une qualité immédiate voire rafraîchissante en ces temps de boursouflure commémorative : il n’entre dans aucune des grandes catégories du genre qui monopolisent cette année les tables des libraires. Ce n’est pas l’un de ces opuscules pondus par les fils et filles à papa (jamais à maman d’ailleurs…) s’extasiant encore, la quarantaine venue, d’avoir eu un géniteur assez « cool » pour avoir « fait 68 ». Ce n’est pas non plus le énième ouvrage sur la « formidable jeunesse » (voire la énième réédition pour les plus fainéants d’entre eux…) de l’un de ces héros des barricades qui ne s’est toujours pas remis d’avoir pu « jouir sans entrave » tout en criant de grosses bêtises à la face du monde sans que cela ne l’empêche de continuer de donner des leçons politiques quarante ans après. Ce n’est pas, enfin, l’un de ces livres de circonstance écrits à la va-vite par le premier plumitif venu sur le thème censément porteur du moment.

L’ouvrage de Serge Audier se pose d’emblée, au sein de la production inflationniste actuelle sur le sujet à la fois comme l’un des plus originaux et des plus intéressants. Même s’il n’est pas exempt d’une certaine propension de l’auteur à sortir régulièrement de l’autoroute académique pour déborder vers le règlement de comptes pamphlétaire contre des collègues qu’il n’apprécie visiblement pas parce qu’ils sont à la fois « bien relayés par les médias », « conservateurs » voire, horresco referens, « néconservateurs » et bien sûr, pour la plupart d’entre eux, « libéraux ». On a parfois le sentiment d’une sorte de réédition, en mieux cela va sans dire, du petit pamphlet publié il y a quelques années par Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre (Editions du Seuil, La République des Idées, 2002) dans lequel l’auteur distribuait bons et mauvais points aux intellectuels de son temps. Serge Audier passe en effet d’un véritable travail d’historien des idées contemporaines à des jugements souvent lapidaires sur des auteurs qu’il regroupe dans la « pensée anti-68 » – souvent avec la même hâte que celle qu’il dénonce précisément chez Luc Ferry et Alain Renaut, auteurs de La Pensée 68 qui sert de référence au titre de son ouvrage.

L’idée de départ de Serge Audier est que la « haine » de Mai 68 est la chose la mieux partagée aujourd’hui dans la société française. Il s’appuie pour le démontrer sur le syllogisme suivant : Sarkozy a annoncé qu’il voulait « liquider l’héritage de 68 », les Français l’ont élu Président de la République, donc les Français veulent « liquider l’héritage de 68 ». C’est évidemment un peu rapide. Disons-le simplement et courtoisement : il n’est pas totalement certain que « les Français », comme le dit l’auteur, aient voté pour Nicolas Sarkozy parce qu’il a prétendu liquider l’héritage de 68… Mais là n’est pas l’essentiel, car Audier laisse très vite de côté son point de départ dont le caractère quelque peu bancal n’a pas pu lui échapper pour se concentrer sur ce qui est véritablement son propos central : on en serait là aujourd’hui, à cette détestation de Mai 68 et de son héritage dans la société française – et bien au-delà d’ailleurs… – parce que le terrain idéologique aurait été préparé depuis une quarantaine d’années par tout un ensemble de pensées conservatrices dont l’agenda commun, malgré leurs différences profondes, serait plus ou moins explicitement la liquidation de cet héritage. Et c’est donc à un voyage au cœur de cette pensée conservatrice, essentiellement en France, même si quelques éléments américains notamment seront également mobilisés, auquel nous convie l’auteur.

Celui-ci mobilise alors tous les moyens dont il dispose pour démontrer cette thèse initiale qui n’est à aucun moment envisagée comme une simple hypothèse. Et c’est malheureusement un des points faibles de son ouvrage car cette « thèse » n’est en fait qu’une prise de position dans un débat dont l’auteur reconnaît pourtant à plusieurs reprises qu’il est complexe et traversé de multiples courants et parcours – il y a là une contradiction importante dans son propos que l’on a du mal à s’expliquer. Il s’éloigne ainsi trop souvent de la retenue nécessaire à la réalisation d’un ouvrage universitaire auquel il peut pourtant légitimement prétendre compte tenu de la somme d’érudition présentée. Audier apparaît dès lors, bien que telle ne soit pas toujours son intention visiblement, comme le défenseur de la « pensée 68 » si tant est qu’elle existe, ou du moins de ses auteurs phares, injustement critiqués d’après lui par des intellectuels qu’il juge régulièrement comme des aigris, mal intentionnés et de moindre qualité que ceux qu’ils attaquent. Ce mélange incessant d’appréciations intellectuelles et politiques s’avère gênant. Et si la description de certains auteurs est assez fouillée – Audier connaît son Raymond Aron sur le bout des doigts, certes… –, pour d’autres, notamment américains (voir sa lecture très partielle de Christopher Lasch par exemple), qu’il place en amont de la conversion au néoconservatisme de nombre d’anti-soixante-huitards français, il est beaucoup moins précis, souvent confus et parfois tout simplement faux. A la décharge de l’auteur, on avancera que l’impressionnante somme des références qu’il mobilise à l’appui de sa démonstration ne lui a sans doute pas permis de tout lire avec la même attention que celle portée aux auteurs auxquels il a déjà consacré, par exemple, certains de ses travaux antérieurs.

Audier montre bien que face à l’événement les différentes réactions, au sens propre du terme, vont surgir de tous côtés : libéralisme tocquevillo-aronien, communisme orthodoxe, républicanisme gaullo-nationaliste… Les auteurs qui vont dénoncer, très vite, les insuffisances ou les incohérences de Mai 68 en France sont nombreux et issus de traditions différentes. C’est l’une des grandes vertus de l’ouvrage de Serge Audier que de multiplier les points de vue critiques sur Mai 68 en tentant de les mettre en regard les uns par rapport aux autres. La convergence d’un certain nombre de ces analyses, illustrée par le parcours parfois chaotique de certains intellectuels sur lesquels Audier s’attarde, est également bien mis en évidence sans toutefois que sa méthode d’investigation, de chapitre en chapitre, soit toujours très cohérente. L’auteur hésite en effet entre une forme de sociologie biographique ou des milieux de socialisation intellectuelle de certains auteurs, et une simple analyse du discours de ceux-ci à travers leurs écrits. Si la combinaison de ces deux approches peut s’avérer très intéressante, elle demande en revanche un traitement rigoureux et certainement pas une appréciation « à la tête du client » qui ne retient finalement pour les uns et les autres que ce qui correspond à ce que l’auteur veut en dire. On rejoint par là trop souvent la dérive pamphlétaire déjà évoquée dont on persiste à penser qu’elle nuit à la cohérence et aux indéniables qualités de l’ouvrage.

On se retrouve ainsi avec une liste de suspects contre lesquels tout ce qu’ils disent peut être retenu. Outre Raymond Aron et François Furet qui bénéficient au final d’un traitement plutôt clément (privilège de l’âge ?), les cibles d’Audier sont bien identifiées : Marcel Gauchet, Pierre Manent, Pierre-André Taguieff, Philippe Muray, Gilles Lipovetsky, Jean-Claude Michéa, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Luc Ferry et Alain Renaut pour ne citer que les principaux. Bref tous les auteurs qui un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre s’en sont pris à Mai 68. Audier instruit à charge, sans se préoccuper de savoir si dans les arguments avancés par tel ou tel il n’y aurait pas une critique fondée, pertinente ou juste de Mai 68, de sa « pensée » et de ses effets sur l’école, la justice intergénérationnelle, les mœurs, l’autorité… Critiquer Mai 68, c’est visiblement pour l’auteur penser en conservateur et/ou en libéral. Et ça, il semble que ce soit mal en soi, comme par définition. Or ce n’est pas le Serge Audier doxosophe, celui qui se met à faire du Daniel Lindenberg par exemple, qui  est intéressant, c’est bien plutôt le Serge Audier narrateur érudit des conditions d’élaboration de telle ou telle pensée, relevant les passerelles et les convergences plutôt que d’incertaines connivences entre tel et tel intellectuel.

Livre intéressant par son projet donc, bienvenu en ces temps de disette intellectuelle malgré l’innombrable production sur le sujet cette année mais rendu trop souvent agaçant parce que décevant dans son approche à la fois trop peu rigoureuse sur le plan méthodologique (le sujet le commandait pourtant impérativement) et trop engagée sur le plan de l’appréciation des subtilités du débat sur cette hypothétique « pensée 68 » (idem).

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