Magic Delanoë ?

41uf-SNJKLL._SL500_AA240_Dans son livre, De l’audace ! (Robert Laffont, 2008, 300 pages), Bertrand Delanoë semble prêt à trancher le nœud gordien du socialisme français lorsqu’il proclame haut et clair qu’il est à la fois « libéral ET socialiste » (p. 45, c’est lui qui souligne).

Les réactions à chaud de ses camarades de parti confirment cette impression tant elles renvoient à une caricature pour journal de droite. Suivant des styles différents d’ailleurs : apprenti-philosophe de l’Histoire : « Bertrand Delanoë nous joue l’ode au libéralisme […]. Cela me semble aller à rebours de l’évolution de la gauche » (Benoît Hamon) ; trotskyste mal soigné : « Je reste de formation marxiste » (Julien Dray) ; comique télévisuel d’époque : « Entrer dans un congrès socialiste en revendiquant le patronage du libéralisme, c’est un peu comme un gastronome qui entrerait chez Bocuse en criant qu’il adore le McDo… » (Guillaume Bachelay). Même Ségolène Royal, pourtant renvoyée plus souvent qu’à son tour devant le Tribunal de la Vraie Gauche pour ses échappées blairistes, et la fréquentation, encore récemment affichée, de penseurs tels que Montesquieu ou Tocqueville, y est allée de son commentaire doctrinal : « Ma conviction, c’est qu’au XXIe siècle, être libéral et socialiste, c’est totalement incompatible ». Fermez le ban. Comme souvent rue de Solferino, le débat est placé à bonne hauteur : entre considérations tactiques d’avant-congrès et orthodoxie sémantique de l’ère hollandaise – dont on rappellera pour mémoire la phrase de référence sur le sujet qui nous occupe et qui devrait rester inscrite à jamais dans les manuels de pensée politique : « Le libéralisme est contradictoire avec l’esprit européen lui-même » (prononcée telle quelle devant une salle très enthousiaste de secrétaires de section du parti par le Premier secrétaire lui-même en mai 2004).

Mais l’affirmation de Delanoë dépasse les considérations tactiques dont elle est certainement le fruit, elle aussi. Elle n’est sans doute pas « historique » (d’autres avant lui, on peut penser à Michel Rocard par exemple, se sont déjà aventurés sur cette voie), mais elle vient à un moment où les esprits, socialistes notamment, sont mieux disposés qu’ils ne l’ont jamais été à entendre la vérité sur le libéralisme et son lien avec le socialisme. Le fait que ce soit un responsable de premier plan, candidat potentiel et crédible au siège de chef du parti et à la présidentielle de 2012 qui s’expose ainsi est tout à fait inédit. Delanoë est en effet à la fois l’héritier en ligne directe des deux derniers véritables leaders du PS, François Mitterrand et Lionel Jospin, un connaisseur respectueux du PS comme appareil électoral et comme club d’élus dont il est un membre éminent, et un vrai « moderne », bien de son temps, en tant que chef reconnu et adulé des bobos parisiens. Il ajoute désormais à cette panoplie déjà bien fournie, le titre de repreneur de la « deuxième gauche ».

Delanoë ne limite pas son libéralisme à la variante politique en forme d’évidence démocratique comme c’est généralement le cas chez les responsables socialistes français. Il assume, dans la partie de son livre intitulée « Ma gauche », la plus intéressante du point de vue doctrinal, un libéralisme plein et entier, cohérent – c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il précise que Nicolas Sarkozy est antilibéral (p. 45). Il avance aussi que « le libéralisme est à la liberté ce que la république est à la démocratie : une forme supérieure d’évolution » (p. 46) ou encore qu’il faut que les « socialistes du XXIe siècle acceptent enfin pleinement le libéralisme, [qu’]ils ne tiennent plus les termes de ‘concurrence’ ou de ‘compétition’ pour des gros mots » (p. 48), même chose plus loin avec la « flexibilité » (p. 50). A ses yeux, « pour être un bon socialiste, désormais, il faut être un bon manager. » (p. 57). On ne saurait être plus clair. Même si, il le dit tout aussi clairement, le libéralisme doit être articulé au principe d’égalité, cœur battant du socialisme. Cette passion de l’égalité passant notamment par une forte redistribution fiscale, une régulation publique réaffirmée et, donc, un rôle essentiel de l’Etat (p. 53) – Delanoë n’est pas seulement libéral et socialiste, il est aussi Français, donc républicain… Bien que son modèle en la matière ne soit pas le centralisme bonaparto-gaulliste mais plutôt les pays scandinaves, comme tout le monde désormais !

Il se prononce ainsi à la fois, classiquement, pour le libéralisme politique : Etat de droit, pluralisme étendu, démocratie équilibrée (ce que reconnaissent peu ou prou tous les socialistes) ; pour le libéralisme culturel (voire pour une forme de multiculturalisme tempéré) : droits et libertés accrus pour tous, notamment en matière de moeurs (là aussi, malgré quelques débats sur l’homoparentalité par exemple, on ne peut que constater un relatif consensus au sein du PS) ; et, horresco referens, pour le libéralisme économique même s’il ne le dit jamais directement : économie de marché, libre concurrence, efficacité économique par la recherche du profit, etc. Pour Bertrand Delanoë, le libéralisme économique est une donnée du monde dans lequel nous vivons, certainement pas un objet doctrinal. Il rappelle d’ailleurs que ce sont des conservateurs sur le plan politique qui se sont appropriés le libéralisme économique pour en faire un outil de combat idéologique – notamment face aux totalitarismes du XXe siècle. Ils l’ont ainsi « dévoyé au service d’une idéologie du laisser-faire économique et de la perpétuation des rentes et privilèges dont ils bénéficient déjà » (p. 45).

Bertrand Delanoë a franchi dans son livre un pas important sur la route vers le leadership de son camp. Il apparaît désormais comme l’acteur central de la rénovation doctrinale, c’est-à-dire comme celui qui possède à la fois la volonté et la capacité de réconcilier d’un côté réalité et pratique gouvernementale et, de l’autre, discours et doctrine – c’est inédit à ce niveau. Bref, il peut enfin faire entrer les socialistes français dans leur siècle avec l’idée, précisément, de ne pas perdre en chemin la préoccupation pour l’égalité qui les anime. Ce qui différencie encore le socialisme d’autres doctrines puisque personne ne peut plus penser raisonnablement qu’il se définisse toujours par l’appropriation sociale ou collective des moyens de production ! Ce fait nouveau rapproche aussi Delanoë des grands leaders de la gauche européenne de ces dernières années, de Blair à Zapatero en passant par Schröder. On peut imaginer que telle était son intention. Au moins ont-ils gagné, à plusieurs reprises, les élections nationales dans leurs pays, eux !

Une version remaniée de cet article a été publiée sur le site Telos le 28 mai 2008.

2 réflexions sur “Magic Delanoë ?

  1. « Bertrand Delanoë a franchi dans son livre un pas important… » En effet !
    Mais accepter le « fait libéral » et reconnaître la part que la gauche doit au libéralisme sont une chose ; développer une vraie théorie du pouvoir en est une autre.
    Lorsqu’ils étaient marxistes, les socialistes n’avaient pas de théorie du pouvoir : celui-ci devait s’éclipser à un moment ou à un autre (par dépérissement -1ère gauche- ou subversion par la société civile -2ème gauche).
    Maintenant qu’ils s’acceptent libéraux, ne vont-ils pas encore manquer le pouvoir ? Bref, derrière le libéralisme de Delanoë, n’y a-t-il pas la même vieille méfiance vis à vis du pouvoir, c’est-à-dire vis à vis de la politique ? Gagner des élections, certes, mais pour faire quoi ?… D’autant que la réalité de la mondialisation semble leur donner raison : pas besoin de politique, l’économie domine, on vous l’avait bien dit…
    D’où mon interrogation un peu pessimiste : Delanoë, premier frémissement d’un réveil idéologique ou évitement de son renouveau ?

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