États-Unis : changement d’ère ?

img_0046_21Débat dans le journal L’HUMANITE entre Laurent Bouvet, spécialiste des États-Unis, professeur de sciences politiques à l’Université de Nice-Sophia-Antipolis et à Sciences Po à Paris, et Danielle Follett, universitaire américaine, maître de conférences en littérature américaine à Paris-VIII.

Comment situeriez-vous Barack Obama par rapport à l’idéologie du « rêve américain » (valorisation de la réussite individuelle, quête des « opportunités »…) ?

Danielle Follett. Obama met l’accent sur la possibilité pour n’importe qui d’accéder au poste le plus élevé aux États-Unis, celui de président. Dans son cas, il s’agit plus précisément de valoriser cette possibilité pour un Afro-Américain et, au-delà, pour un Américain issu de l’immigration. C’est de ce point de vue qu’il entend revaloriser le « rêve américain ». Cette idéologie, centrée sur la réussite personnelle, sur la possibilité de l’accès pour chacun à des responsabilités, existe depuis le début de l’histoire des États-Unis. Il ne fait que la contextualiser. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a également développé toute une rhétorique du changement. Il se positionne ainsi par rapport aux huit dernières années, aux années Bush, durant lesquelles on a assisté à un renforcement des divisions et du racisme dans la société américaine.

Mais justement, peut-on se référer au « rêve américain », en le séparant du passif de la société américaine en matière de racisme, de ségrégation, qui remonte aux « pères fondateurs » esclavagistes ? Individualisme et communautarisme ne vont-ils pas de pair ?

Danielle Follett. Oui, il y a effectivement une dimension démagogique dans la façon dont Obama parle du rêve américain. Sa victoire ne met pas la Maison-Blanche à portée de la grande majorité des Américains, a fortiori des Américains issus des minorités, qui vivent souvent dans la pauvreté.

Laurent Bouvet. Je ne sais pas si la référence est démagogique. Mais elle renvoie à un paradoxe constant dans la politique américaine. Certains des « pères fondateurs » de la nation étaient esclavagistes. Mais dans le même temps, ils prônaient la liberté. Une des premières formes de démocratie moderne était celle des assemblées dans les townships du Massachusetts au XVIIe siècle. Les femmes y participaient. Même si elles n’ont pas accédé au droit de vote à cette époque, les questions de ce type étaient déjà posées ouvertement. Le rêve américain est donc un paradoxe dès l’origine. Et aujourd’hui, ce paradoxe, c’est qu’Obama soit élu dans une société au sein de laquelle la minorité noire, dont il peut être considéré comme un membre, continue de subir une forme d’exclusion spécifique, à travers, par exemple, la ségrégation territoriale ou un taux d’incarcération plus élevé que pour d’autres groupes ethno-raciaux américains.

La victoire d’Obama va-t-elle changer la vie des Afro-américains ?

Laurent Bouvet. Nous verrons. Du point de vue symbolique, on peut se dire que rien ne sera plus comme avant pour les Noirs américains. D’un autre côté, du fait du peu de moyens budgétaires dont Obama va disposer, on peut s’attendre à ce que sa politique sociale ne change pas grand-chose à la situation des Noirs et, au-delà, des plus défavorisés des Américains.

La nouvelle image des États-Unis dans le monde ne peut-elle favoriser une certaine unité du peuple américain lui-même ? Obama parlait pendant sa campagne de « réconcilier les Américains par-delà leurs différences »…

Danielle Follett. Les gens ont été séduits par le discours sur l’unité du peuple, du pays. Ils se sont dit, chacun à partir de sa position sociale, qu’ils allaient enfin être représentés. Mais je ne vois pas quelle peut être l’effectivité de ce discours. On verra, dans un an, si la population noire américaine considère que ses intérêts sont réellement représentés par Obama. Il va falloir juger sur pièces. Je ne crois pas qu’Obama puisse unifier le peuple, ni même les composantes de son propre électorat. Il a récolté des dons astronomiques de la part des plus pauvres, mais aussi des plus riches. Il a eu même plus de dons de la part des entreprises que n’en a récolté le Parti républicain. C’est un phénomène inédit dans l’histoire des États-Unis. Mais au final, Obama ne peut pas représenter ces deux bouts de son électorat. Car il y a des intérêts de classe différents, contradictoires.

Laurent Bouvet. Obama va effectivement rencontrer beaucoup de difficultés. L’aspect symbolique de son discours est très fort quant à la nécessité de s’unir pour surmonter les difficultés. Après les années Bush, qui ont été des années de division de la société américaine, c’est là un changement évident. La stratégie de Bush a été d’enfoncer sans cesse de nouveaux coins dans la société, en distinguant les « bons » des « mauvais », ceux qui peuvent s’en sortir seuls et ceux qui vivent aux frais de l’État, etc. C’était l’idéologie de la révolution conservatrice augmentée du radicalisme religieux, dans le sens d’un contrôle social renforcé. Obama, lui, affirme qu’il faut faire absolument le contraire, s’unir, passer au-dessus des intérêts particuliers de toutes les parties en présence (les Blancs et les Noirs, les hommes et les femmes…). Cela a été une extraordinaire rhétorique de campagne. Mais concrètement, le programme démocrate avancé est assez classique, avec l’annonce de mesures sociales pour les plus pauvres, notamment quant à la santé. Or, pour financer ces dépenses sociales, il faudrait que les États-Unis soient dans une situation de croissance économique, voire d’excédent budgétaire. Cette année, le déficit budgétaire va atteindre quelque 1 000 milliards de dollars. Les guerres vont aussi continuer à grever les finances publiques. Obama dit vouloir retirer les troupes américaines d’Irak. Mais quand pourra-t-il vraiment le faire ? Et de toute façon, il veut reporter des moyens sur l’Afghanistan. Donc, pour les plus défavorisés, notamment une grande partie des Noirs américains, que va-t-il pouvoir faire concrètement ? La crainte, c’est que la déception soit aussi forte que les espoirs soulevés.

Comment expliquez-vous la place importante de la publicité politique dans cette campagne ? Quel est le rapport de la société américaine au politique ?

Laurent Bouvet. Les campagnes de publicité négative ou l’importance des opérations de marketing direct sont des éléments désormais classiques de la réalité politique américaine. Est-ce que pour autant la politique américaine peut être résumée à cette dimension ? Certainement pas. La politique américaine, ce n’est pas qu’une affaire d’argent et de communication, c’est aussi un formidable moment de mobilisation des citoyens. De ce point de vue, la campagne d’Obama a surclassé les deux plus grandes machines politiques de ces 25 dernières années : la machine démocrate de Clinton, et la machine républicaine de Karl Rove (ex-conseiller de Bush – NDLR), qui s’appuyait beaucoup sur les groupes religieux. Du point de vue de l’organisation, Obama a été plus fort. Il a organisé l’ouverture de permanences électorales partout, y compris au fin fond des comtés les plus républicains du pays. Il a ouvert quatre à cinq fois plus de bureaux de campagne que McCain, notamment dans les swing states (« États indécis » – NDLR). Il y a toujours une dimension de masse dans les campagnes électorales américaines. Et il y a aussi, parallèlement, un ciblage. On y développe, par exemple, une action spécifique pour les femmes des vétérans de Virginie, l’un des États les plus républicains. On cible le groupe des salariés de tel secteur dans l’Ohio, etc. En utilisant les relais traditionnels que sont les groupes de pression, les associations de minorités, les syndicats, les groupes religieux… Cette formidable mobilisation se traduit cette année par un taux de participation électorale record (66 %).

Cette mobilisation ne peut-elle pas favoriser, maintenant, la construction d’un rapport des forces politiques permettant à Obama de faire passer ses réformes sociales ? Quitte à ce que la mobilisation se retourne en colère, en aiguillon du pouvoir ?

Danielle Follett. Pour que les Américains se révoltent, descendent dans la rue, il faut qu’ils soient touchés dans leur vie quotidienne. C’est bien ce qui se passe aujourd’hui avec les saisies immobilières. Donc, si les projets d’Obama ne sont pas assez radicaux d’un point de vue social, la colère peut monter.

Laurent Bouvet. En même temps, ne perdons pas de vue la spécificité américaine au niveau des structures de mobilisation politique. Entre les campagnes électorales, il n’y a pas de relais permanents, pas de partis politiques au sens européen, permettant de porter, de défendre une vision du monde et de la société. Il y a d’un côté les parlementaires de Washington, et de l’autre les pouvoirs locaux. Mais il n’y a pas de politique propre du Parti démocrate au niveau fédéral qui pourrait alors être l’aiguillon du président démocrate. En un sens, les États-Unis ont autant de partis que d’États. Les positions des démocrates peuvent varier largement d’un État à l’autre. Si un mouvement social se produit, ce qui est tout à fait possible, ce sera donc sur un mode épidermique, avec peut-être des épisodes de violence. Un autre développement possible tient au fait que les démocrates vont dominer tous les leviers du pouvoir, notamment la Chambre des représentants. Dans cette assemblée, les mandats durent deux ans. Or, plus court est le mandat pour lequel on est élu, plus on peut avoir tendance à radicaliser son discours pour obtenir vite satisfaction pour ses électeurs. Donc, les représentants démocrates peuvent, s’ils se sentent suffisamment puissants, exercer une pression sur Obama, dans le sens de certains lobbies ou d’intérêts locaux. C’est un risque. Les deux dernières fois où les démocrates se sont retrouvés dans cette situation de majorité, c’est sous Carter et sous Clinton. Carter, cela s’est terminé par Reagan en 1980 ; et Clinton, cela s’est terminé en 1994 avec l’arrivée de républicains très conservateurs à la Chambre des représentants. Le risque de tels scénarios est d’autant plus grand aujourd’hui, avec Obama, que celui-ci ne s’est jamais inscrit en faux à l’égard de son parti. C’est un homme qui a toujours collé à son parti, sans recul critique. À l’inverse, avant d’être candidat (il a changé pendant la campagne…), McCain était plus indépendant vis-à-vis de son parti que ne l’a jamais été Obama.

Danielle Follett. Obama est en effet le produit de son parti, beaucoup plus que Mac Cain, ainsi que son propre colistier Joe Biden, un peu plus expérimenté en politique. Concernant le tissu politique américain, il n’y a certes pas de partis animant en permanence la vie locale, mais il y a tout de même des associations, qui peuvent jouer un rôle entre les campagnes.

Laurent Bouvet. Oui, mais ces associations sont mobilisées sur des sujets toujours très spécifiques. Elles n’atteignent pas le caractère de généralité qui fait la spécificité d’un parti politique.

La politique étrangère des États-Unis va-t-elle au moins marquer une inflexion « multilatéraliste », comme l’espèrent notamment les Européens ?

Danielle Follett. Il faut rappeler que Bush avait mis son deuxième mandat sous le signe de la diplomatie, en prenant acte de l’enlisement en Irak. Les États-Unis tentent donc déjà de faire un peu de multilatéralisme, mais sur leurs propres positions. Ils s’emploient à faire en sorte que leurs alliés s’investissent davantage en Afghanistan, comme la France l’a fait. Barack Obama veut déplacer des troupes d’Irak vers l’Afghanistan. C’est déjà ce que voulait faire Bush. La différence ne tient qu’au calendrier. Donc, de ce point de vue, c’est une erreur de croire qu’Obama apportera quelque chose de nouveau.

Laurent Bouvet. Malgré tout, le symbole que représente Obama va être pour lui un atout. Un simple exemple : le deuxième prénom de Barack Obama, c’est Hussein, un prénom arabe et musulman. Il sera très difficile pour ses interlocuteurs au Proche-Orient de l’accuser de racisme ou d’être le symbole d’une hégémonie occidentale, conformément à la logique d’une réponse mécanique à la politique du choc des civilisations défendue par Bush. Par rapport à la Syrie et à l’Iran également, Obama s’est distancié de McCain. Il a expliqué la nécessité de discuter avec ces pays, de discuter au niveau politique avec ces ennemis pour les considérer comme des adversaires. Ne pas antagoniser les rapports, c’est en quelque sorte sa maxime. Obama défend l’idée que les forces en vis-à-vis doivent faire une place centrale à la discussion. Sur la politique étrangère, je suis donc, pour ma part, plus optimiste que sur la politique nationale. En politique étrangère, le volontarisme et la symbolique comptent davantage encore qu’en politique interne.

Danielle Follett. Je ne peux pas partager cet optimisme. Que l’UMP soutienne Obama, en France, est aussi tout un symbole. Il y a, en fait, reconnaissance d’intérêts communs. Faisons attention aux effets pervers possibles de la symbolique d’Obama. En obtenant spontanément la sympathie de ses interlocuteurs sur la scène internationale, Obama peut aussi chercher à renforcer les positions des États-Unis, par exemple sur l’engagement en Afghanistan. L’impérialisme américain peut sortir renforcé de l’élection de mardi dernier, avec plus d’assises. Alors que McCain aurait suscité davantage de vigilance. Considérer cela ne doit pas nous conduire à bouder notre bonheur d’avoir à la tête des États-Unis, pour la première fois de l’histoire, un président afro-américain. Simplement, ne nous enthousiasmons pas trop vite quant aux effets de cette victoire, en politique étrangère comme en politique nationale.

Entretien réalisé par Laurent Etre pour L’Humanité, 8 novembre 2008.

Etats-Unis

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Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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