La triple ingouvernabilité du Parti socialiste

photo_1210100911581-1-0_3La crise semble passée au PS, du moins si l’on en juge par les propos apaisants des adversaires d’hier : « main tendue » et « propositions de travail » ont remplacé anathèmes doctrinaux et menaces judiciaires. Pourtant les causes du psychodrame des dernières semaines sont toujours bel et bien là. Si le congrès de Reims, dont on nous a survendu dans la presse le caractère historique et déterminant, a servi de révélateur de la profondeur des affres socialistes, rien n’est réglé pour autant. On se retrouve en effet aujourd’hui avec les mêmes acteurs, le même décor et, malheureusement, le même scénario qu’hier. Et il n’est pas certain que la rénovation de façade de la rue de Solferino que s’apprête à entreprendre Martine Aubry y change quoi que ce soit, pour trois raison principales.

D’abord parce qu’elle ne dispose d’aucune marge de manœuvre. Les conditions mêmes de son élection (parti scindé en deux, avance d’une centaine de voix, contestation des résultats du vote dans certaines fédérations…) ne lui confèrent qu’une légitimité fragile. Elle est à la fois mal élue et mal soutenue. En effet, la coalition qui l’a portée au pouvoir n’est que de circonstance quoi qu’en disent ses principaux artisans. Elle a été forgée dans le seul but d’empêcher Ségolène Royal de s’emparer du parti. Pis, le choix de Martine Aubry pour conduire les « reconstructeurs » à la bataille a été fait pour de mauvaises raisons : à la fois parce qu’elle est une femme (pour contrer une autre femme…) et parce qu’elle n’était pas (jusqu’ici) considérée comme présidentiable par les lieutenants de Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn – ceux-là même qui espèrent voir leur champion respectif l’emporter au finish dans la course à la désignation pour la présidentielle de 2012. Cette alliance des carpes de la gauche du parti et des lapins de son aile droite s’est même élargie à l’occasion de la tragicomédie rémoise aux soutiens de Bertrand Delanoë (anciens rocardiens, anciens jospinistes et partisans de François Hollande) puis à ceux de Benoît Hamon, désormais double héraut de la gauche du parti et de sa rénovation générationnelle ; même Arnaud Montebourg, le rebelle officiel du PS depuis des années, en est. Bref, tout le parti, de sa gauche à sa droite, de sa vieille garde à la jeune génération, se retrouve derrière Martine Aubry. Douteuse unanimité d’autant qu’elle ne pèse que 50% du parti. On peut également se permettre de douter de sa solidité. Sans revenir en effet à la querelle européenne de 2005, on peut se demander si dès qu’un choix programmatique devra être fait, cette coalition par défaut ne risque pas d’éclater. Ainsi, par exemple, de quel type de régulation du capitalisme le PS sera-t-il porteur dans le débat sur la sortie de crise ? Une fois proclamée l’unité des socialistes en faveur de la régulation, les propositions concrètes risquent d’être bien différentes d’une sensibilité à l’autre.

Ensuite parce qu’aucun des grands problèmes structurels qui minent le PS depuis des années n’a été résolu à Reims, bien au contraire. Chacun a pu constater que le Parti socialiste comme organisation était totalement inadapté à son objet affiché : la conquête du pouvoir d’Etat et donc avant tout de la présidence de la République. Le parti est encore largement organisé selon des principes parlementaristes (désignation de son « parlement », le Conseil national, avant le Premier secrétaire) et proportionalistes (élection du CN et du Bureau national à la proportionnelle quasi-intégrale). Il n’est ni équilibré ni transparent démocratiquement puisque les plus grosses fédérations y possèdent un pouvoir de décision exorbitant et que les possibilités de fraude y sont nombreuses – et largement acceptées comme un folklore nécessaire. Le congrès de Reims a également permis de constater, une nouvelle fois, combien le PS était peu en phase, dans sa composition sociodémographique même, avec la société qu’il prétend représenter. Le nombre de votants (entre 130000 et 135000) est particulièrement faible, à la fois par rapport au nombre annoncé d’adhérents (260000) et surtout par rapport à la masse critique nécessaire pour prétendre bien représenter la diversité sociale d’un pays de plus de 60 millions d’habitants.

Plus grave encore, chacun a bien compris désormais que ce sont les élus et leurs entourages directs qui « sont » et font le parti – phénomène encore aggravé par les victoires aux élections locales ces dernières années. Ce poids des élus locaux sur le parti, à travers ses plus grosses fédérations notamment (les dix premières fédérations représentent la moitié des adhérents du parti), complique à la fois la représentation plus équilibrée de la société (le biais « homme blanc d’âge mûr » joue à plein) et l’élaboration d’une stratégie ou d’un programme national, le parti devenant une simple confédération logistique et financière. La démultiplication des stratégies locales d’alliance (PS seul, avec  la gauche plurielle, avec le Modem, avec l’extrême-gauche…) lors des dernières élections municipales a démontré jusqu’à l’absurde cette déconnexion totale entre niveau national et échelon local – ce qui rend d’ailleurs aux yeux de l’opinion encore plus obscur le débat sur les alliances nationales du PS. Le doute s’est d’ailleurs insinué dans les têtes socialistes sur la réelle volonté (possibilité ?) d’un tel parti d’élus locaux de gagner les élections nationales ; de ne pas trop les perdre du moins puisque le financement public du parti dépend en grande partie de ses résultats nationaux. Le quinquennat a en effet encore renforcé le caractère « intermédiaire » des élections locales qui sont en général défavorables à la majorité en place. Reste la question du projet. L’absence de tout travail doctrinal depuis des années et le décalage croissant entre les clivages réels (Europe, rôle de l’Etat et régulation du capitalisme, institutions…) et les débats internes (enjeux et positionnements personnels pour la présidentielle) ont mis à mal la capacité même du PS d’élaborer un programme électoral à la fois cohérent et attractif sans parler d’un projet de société. Tout est désormais lié de la désignation d’un leader qui remettrait le parti au travail tout en le renouvelant et en lui imposant une stratégie claire. Le PS attend donc toujours, trente ans après, un nouveau François Mitterrand.

Enfin parce que la question cruciale du leadership n’a toujours pas été tranchée. Et compte tenu de ce à quoi l’on vient d’assister, on peut supposer qu’elle ne pourra l’être, si elle l’est, que dans les pires conditions – l’urgence et l’improvisation – en 2011, juste avant la présidentielle. Or les expériences récentes de 1995 et surtout de 2007 ont montré que ce n’était sans doute pas la meilleure solution. Aujourd’hui, nul n’est capable de dire qui sera candidat – en dehors de Ségolène Royal qui tire de sa position un « avantage comparatif » en termes de mobilisation partisane sur son nom – ni comment celui-ci sera désigné (primaires ou non…) ou comment le parti travaillera avec lui. Bref, la pire des situations possibles dans un environnement politique qui interdit pourtant un tel amateurisme. Le quinquennat a compressé le calendrier et renforcé encore les effets de la démocratie d’opinion : la campagne est devenue quasi-permanente. Les candidats qui ont bénéficié ou bénéficient d’une dynamique électorale présidentielle dans ces conditions sont ceux qui sont bien identifiés comme tels. Nicolas Sarkozy, François Bayrou ou Olivier Besancenot incarnent bien ces candidats adaptés à la nouvelle donne institutionnelle et électorale. On peut y voir là un indice de plus du fait qu’ils soient les vrais vainqueurs de la bataille de Reims.

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4 réflexions sur “La triple ingouvernabilité du Parti socialiste

  1. Excellente analyse à la fois argumentée et fondée.

    Pour autant, laissons le temps au temps faire son oeuvre.

    (L’expression est de Gaston Bachelard).

    Salutations distinguées.

    A Paris le 4 Décembre 2008

    André Guidi
    Ingénieur de Recherche

  2. Le quinquennat et surtout le calendrier électoral (élections présidentielles puis parlementaires, merci Lionel) conduisent à une question pourtant simple : qui sera au second tour en 2012 face au Président sortant ? C’est de la réponse -difficile- à cette question simple que devrait procéder la stratégie du PS ; pas sûr que ce soit le cas !
    P Blaevoet

  3. C’est avec attention que j’ai pris connaissance de votre article sur la triple ingouvernabilité du Parti socialiste. Dire si je partage votre point de vue ! Et si je regrette qu’un parti d’opposition soit dans un tel état. Le vide doctrinal de cette formation politique est à bien des égards inquiétant pour la vitalité démocratique d’un pays comme le nôtre, en proie à une crise politique d’ampleur chez les dirigeants français (tous confondus) qui me semble inhérente tant au changement de la structure médiatico-politique – le sacre présidentialiste à l’américaine de la politique française people auquel à du mal à se faire un PS parlementariste et qui donc reste en retrait (bien qu’on puisse regretter l’émergence de cette forme de politique soit dit au demeurant, la forme primant sur le fond parfois) – qu’au renforcement croissant de l’Union européenne, dépossédant nos gouvernants de nombreuses marges de manoeuvre. D’où qu’il suit qu’il reste… la communication, la communication, et la communication ! La majorité a-t-elle réellement besoin d’être offensive face à un PS affaibli et divisé ? Mis à part quelques coups de rein (la question du dimanche par exemple), je ne le crois pas, ce n’est pas la peine. Il n’y a qu’à voir la question de l’allongement de la durée du travail, qui s’oppose vraiment ? Personne ! C’est complètement inaudible. Quant au fichier Edvige, qui a suscité tant d’émois, c’était une belle partie de poker-menteur : il est en réalité passé comme une lettre à la Poste. Qui a dit quelque chose ? On l’a un simplement remaquillé, en proposant d’abord une mesure complètement choquante pour arriver, une fois remaquillé, à une mesure qui paraissait subitement salutaire… alors qu’elle est en réalité toujours une mesure sécuritaire contestable (cela dit, ce n’est qu’une grande hypocrisie, on sait très bien à la lumière de l’actualité Villepin que la collecte d’informations privées a toujours existé et existera toujours, pour des finalités plus ou moins honnêtes). C’est la même chose sur tant de sujets, autrement plus graves d’ailleurs. Mais qui s’est opposé ? Quelle force politique crédible ? Y-a-t-il eu un front social venant des tripes du pays ? Non, le pays n’existe plus. L’opposition est complètement inaudible en tout cas, une nouvelle fois. Ce n’est pas que ça n’intéresse pas, c’est que l’opposition a créé aussi les conditions d’un parti unique de fait, disposant de sa propre « gauche ». Les gens sont las, les gens attendent, ils ruminent, ils s’angoissent, ils dérapent, ils se rationnent pour manger et ce désintérêt substantiel pour les affaires publiques et cette exclusion du forum public sont terribles dans une démocratie. Ils s’intéressent, allez… de loin. Et pourtant, la politique passionne les Français. Mais sans forces politiques à la hauteur de leurs espérances, on constate un repris, leur propre replis au regard d’une crise sociale et économique du pays qui est telle qu’on se demande bien jusqu’où on pourra aller, jusqu’où personne ne dira rien, tout simplement parce que le Français lambda n’a plus de repères politiques, culturels, et doctrinaux ? Ce manque de réaction globale me semble inquiétant. Alors, je veux bien, les uns et les autres évoquent la proximité des médias et du pouvoir. C’est facile, et un peu léger. Ca a toujours été. Et pourtant en 83 sous Mitterrand, qui n’était pas moins puissant que Sarkozy sur les médias loin s’en faut, le Gouvernement a plié sur la question de l’école privé. Et quel recul doctrinal c’était ! Parce qu’en plus, à l’époque, le PS avait encore… une doctrine.

    Raisonnement un peu simpliste, je l’admets volontiers, et totalement incomplet. Peut-être même le jugerez vous erroné. Mais cette non adaptation et cette dissolution de fait du PS depuis Mitterrand me semble être l’un des éléments de la situation politique actuelle. Cette présidentialisation du régime à laquelle ne s’est pas préparé le PS, par choix ou par fait, est accrue par « l’ouverture » gouvernementale à des personnalités de gauche, quand bien même celles-ci aient été des anciens électrons libres du PS, le symbole est là et la manoeuvre fonctionne si bien que le débat réel ne se portait plus vraiment sur le fait de savoir qui sera le Premier secrétaire ou qui sera candidat à l’Elysée, mais qui entrera au Gouvernement ! Bien sûr, le fait de connaître le nom du successeur de François Hollande a passionné les Français… de la même manière qu’ils se passionnent, dans la salle d’attente de leur médecin traitant, à lire Voici et Closer. La maîtresse de François Hollande a été un sujet bien plus passionnant pour eux que le fond des motions de Reims… et pour cause, qui les a réellement lu hormis un cercle restreint de militants et les cadres de la sphère politique du pays ? Et encore… Pour les Français, et notamment pour les sympathisants socialistes, le représentant naturel du PS reste Ségolène Royal, et ils n’ont que faire de la petite cuisine partisane. Toute la question est donc de savoir si Ségolène Royal est socialiste… tellement il est devenu difficile de donner une définition de ce terme aujourd’hui. Qu’est-ce qu’être socialiste ? Les Français l’ignorent, et peut-être même le Parti socialiste lui-même aujourd’hui. Serait-ce la fin d’une ère politique ? Serait-ce l’émergence à moyen terme d’un pôle démocrate ?

    L’état de fait qui ressort de la situation dans laquelle est le PS ne servira d’ailleurs même pas la majorité dans la mesure où le Président de la République a besoin de contradicteurs forts et unis pour, certes, donner de la France une image moderne à l’étranger, mais aussi pour appliquer dans son intégralité son propre programme, sans être tenté de laisser certains de ses ministres dévier vers des réformes sans aucun intérêt pour le pays, je pense par exemple à la suppression des avoués. A moins de créer une grande profession du Droit, comprenant les avocats, les notaires, les avoués… mais il est tellement facile de vouloir mettre à mal une profession qui ne dispose d’aucune puissance de feu politique comparable aux autres, malgré l’engagement des salariés d’études. Sans opposition forte, le quinquennat Sarkozy risque d’être plus favorable à la gauche dans la mesure où un certain immobilisme pourrait s’emparer de la majorité. Parce qu’à un moment, le pouvoir sans contre-pouvoir est lassant, il devient une habitude de gestion, on prend moins d’initiatives – même si on en prend quelques unes fortes. La gauche pourrait même un jour non pas être élue contre le bilan de la droite, mais parce que la droite de gouvernement n’aurait pas de bilan ou en tout cas pas celui qu’elle avait programmé. Ce serait une alternance par défaut, signe d’une démocratie anémique. Politique fiction, mais réflexion tout de même. Ou bien, Sarkozy qui est un type intelligent, continue à motiver ses propres troupes pour mettre en oeuvre son programme et même aller plus loin. Connaissant le Président, c’est d’ailleurs tout à fait probable.

    A l’inverse de Ségolène Royal, ce que ne comprend visiblement pas le vieux cercle du Parti socialiste – enfin, aussi parce qu’ils le veulent bien sur fond de rivalités personnelles – c’est que l’émergence d’un parti démocrate est la pire des choses pour le Président Sarkozy même s’il faut, me semble-t-il, attendre les résultats du NPA et autres « front de gauche » (Mélenchon, Autain etc) aux européennes pour analyser le nouveau panel politique, faire un état des lieux. L’élection contestable de Martine Aubry, la victimisation de Ségolène Royal, et l’émergence d’une gauche révolutionnaire restent à mon avis de très bonnes choses pour la majorité. Au moins pour 2012. Mais d’ici là, il peut se passer tellement de choses !

    Le RPR, que j’ai bien connu, a été extrêmement divisé. Les haines personnelles étaient très fortes, sur fond d’affaires louches et de trahisons. Sarkozy a été lynché, on lui a physiquement craché dessus… il y a à peine 8 ans. J’ai pourtant la conviction que, même sans crachats, le PS d’aujourd’hui est autrement plus divisé que ce que ne l’était le RPR d’antan. Et que son seul salut ne peut être que l’implosion dans un ensemble démocrate.

    Voir qu’un Président de la République de droite en est à plaindre et à consoler certaines personnalités du PS, c’est la plus belle illustration de l’acte de décès du PS mitterrandien.

    Alexandre-Guillaume Tollinchi
    Essayiste aux Editions Anima Corsa
    Secrétaire national de la Droite Libre en charge de la Corse auprès de M. KACI (Conseiller du Président de la République, Conseiller exécutif de l’UMP)

  4. Mon cher Alexandre, poussons le raisonnement un peu plus loin encore. La vie politique de la France est bloquée. Même si des réformes ont pu être faites, elles demeurent timides. Qui aura le courage, par exemple, de revenir sur le statut cheminot ? Et pendant que perdurent de vieilles lunes, le chômage structurel va toujours croissant… Vous écrivez à propos de l’horizon 2012 que « d’ici là il peut se passer tellement de choses ». D’ici là ou après, qu’importe, le pays est au bord de l’explosion sociale. Les écarts entre les rémunérations se creusent toujours plus; ce n’est pas une « fracture sociale » mais une cassure, or la démocratie suppose une dose minimale d’égalité.

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