In Black we trust

fail-owned-black-white-fail

L’élection de Barack Obama met-elle fin à la question noire américaine ?

La victoire de Barack Obama à l’élection présidentielle du 4 novembre 2008 a soulevé une vague d’enthousiasme et d’espoir aux Etats-Unis comme partout dans le monde. Ce fut notamment le cas chez les Noirs américains qui ont voté pour lui à 95%. Les commentateurs, stimulés par ce qu’ils ont qualifié d’élection historique, ont bien souvent vu l’élection d’Obama comme celle du premier président noir des Etats-Unis ou du moins comme l’aboutissement d’une longue marche commencée il y a un peu plus de quarante ans, à l’occasion du combat pour les droits civiques. Pourtant si la couleur de la peau du nouveau président américain peut faire figure de symbole – « un Noir à la Maison-Blanche » – dans un pays qui a connu l’esclavage et la ségrégation raciale pendant l’essentiel de son histoire, elle n’est pour autant ni une indication de ses idées politiques ni l’annonce d’un programme qui favoriserait telle ou telle minorité. Obama a mis un soin particulier à tenir à distance la « question noire » pendant sa campagne. Pour cette raison, il a même été qualifié de candidat « post-racial ». Il a surtout prononcé sur le sujet ce qui restera sans doute comme l’un des grands discours politiques américains contemporains le 18 mars 2008 à Philadelphie.

Il l’a fait en raison de son identité bien sûr, si atypique pour un « Noir » américain : « Je suis le fils d’un noir du Kenya et d’une blanche du Kansas […]. J’ai épousé une noire américaine qui porte en elle le sang des esclaves et de leurs maîtres, un héritage que nous avons transmis à nos deux chères filles. J’ai des frères, des sœurs, des nièces, des neveux des oncles et des cousins, de toute race et de toute teinte, dispersés sur trois continents, et tant que je serai en vie, je n’oublierai jamais que mon histoire est inconcevable dans aucun autre pays. » (1)

Mais il a surtout fait ce discours en raison de ce à quoi il croit, profondément : « J’ai choisi de me présenter aux élections présidentielles à ce moment de l’histoire parce que je crois profondément que nous ne pourrons résoudre les problèmes de notre temps que si nous les résolvons ensemble, que nous ne pourrons parfaire l’union que si nous comprenons que nous avons tous une histoire différente mais que nous partageons les mêmes espoirs, que nous ne sommes pas tous pareils et que nous ne venons pas du même endroit mais que nous voulons aller dans la même direction, vers un avenir meilleur pour nos enfants et petits-enfants. » (2) Ce double refus, à la fois identitaire et réfléchi, de toute assignation raciale représente à n’en pas douter l’une des clefs de la personnalité politique exceptionnelle qu’est Obama. Il s’agit en tout cas d’une étape capitale dans l’histoire politique américaine.

Cette élection peut dès lors se lire comme le retour, voulu par celui qui s’est d’abord présenté comme un candidat démocrate, de la prévalence de la question sociale sur la question raciale ; autant dans la manière de comprendre les problèmes des Américains placés dans une situation économique rendue encore plus difficile par la crise financière que dans l’annonce de ce qui pourrait être fait pour les résoudre.

Dans le discours de Philadelphie, Obama a clairement énoncé le propos central de sa campagne : « Cette fois nous voulons parler des files d’attente aux urgences peuplées de blancs, de noirs et d’hispaniques qui n’ont pas d’assurance santé, qui ne peuvent seuls s’attaquer aux groupes de pression mais qui pourront le faire si nous nous y mettons tous. Cette fois nous voulons parler des usines qui ont fermé leurs portes et qui ont longtemps fait vivre honnêtement des hommes et des femmes de toute race, nous voulons parler de ces maisons qui sont maintenant à vendre et qui autrefois étaient les foyers d’Américains de toute religion, de toute région et de toute profession. Cette fois nous voulons parler du fait que le vrai problème n’est pas que quelqu’un qui ne vous ressemble pas puisse vous prendre votre boulot, c’est que l’entreprise pour laquelle vous travaillez va délocaliser dans le seul but de faire du profit. » (3)

Ce décalage voulu par Obama est d’autant plus facilement perceptible si l’on replace dans le plus long terme l’évolution du Parti démocrate à propos du rapport entre question sociale et question raciale. C’est précisément ce parti qui, après avoir longtemps hébergé en son sein le racisme « petit blanc » dans les états du sud, a mis fin à la ségrégation et permis l’amélioration de la condition des Noirs partout dans le pays. Mais c’est aussi au sein même du Parti démocrate que nombre d’activistes noirs ont trouvé, après 1965, un écho favorable à leur discours identitaire radical. L’homme politique noir est vite devenu dans la représentation commune le black angry man, cet homme noir en colère dont les Blancs détournent le regard, mi-culpabilisés mi-effrayés.

L’identity politics est devenue à partir à la fin des années 1960 la raison d’être d’une frange importante et influente du parti. Ce phénomène s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui notamment sous les présidences de Bill Clinton et George W. Bush. (4) Or Obama vient, en quelques mois de campagne, de changer la donne en écartant très clairement la politique identitaire du cœur de l’offre démocrate. On pourrait même soutenir que l’identity politics est désormais devenu l’apanage des Républicains qui se sont lourdement appuyés ces dernières années sur une « stratégie des ‘valeurs’ » sous l’impulsion de Karl Rove (« architecte des victoires de Bush en 2000 et surtout 2004) et de ses épigones (Steve Schmidt, par exemple, a été l’un des principaux stratèges de la campagne de John McCain à partir de l’été 2008). Les Démocrates ayant plus nettement – dès les primaires à travers le combat entre Obama et Hillary Clinton notamment – choisi de développer des thèmes économiques et sociaux plus conformes à leur tradition historique.

C’est dans la perspective de cette évolution identitaire que nous souhaiterions interroger la victoire d’Obama. En reprenant l’idée, explorée il y a quelques années, de reformulations successives de la « question noire » depuis les années 1960 aux Etats-Unis. (5) Cette « question noire » américaine ayant elle-même été formulée initialement par William Edward Burghardt DuBois au début du XXe siècle : « L’histoire du Noir américain est l’histoire de ce conflit [entre la négritude et l’américanité] – ce désir d’atteindre à l’humanité consciente d’elle-même, de fusionner son double ‘moi’ en un ‘moi’ meilleur et plus vrai. Dans cette fusion, il ne souhaite perdre aucun des anciens ‘moi’. Il ne veut pas africaniser l’Amérique, car l’Amérique a trop à apprendre au monde et à l’Afrique. Il ne veut pas blanchir son âme noire dans le flot de l’américanisme blanc, car il sait que le sang noir a un message à délivrer au monde. Il veut simplement qu’il soit possible pour un homme d’être à la fois Noir et Américain ». (6)

Trois reformulations successives de la question noire américaine depuis 1945

Ce que l’on qualifiera ici de première reformulation de la question noire aux Etats-Unis a lieu dans les années 1950-60 au moment du Mouvement pour les droits civiques – de l’arrêt Brown de 1954 (7) aux « grandes lois » de 1964-65. (8) Il s’agit précisément du passage, en quelques années, d’une forme de mobilisation à une forme d’intégration dans la société américaine dont témoigne la montée en puissance d’une véritable élite politique noire dès la fin des années 1960. (9) Les Noirs américains obtiennent d’une certaine manière les moyens légaux de leur prise en charge civique et sociale. Ils n’entrent pas simplement dans un jeu social dont ils ne maîtriseraient pas les règles, ils représentent désormais à l’intérieur même de la société américaine, une nouvelle force de définition du lien social.

Dès la fin des années 1960 et au début des années 1970, on peut pourtant déceler une deuxième reformulation de la question noire. Elle peut être décrite sous les traits du « tournant identitaire ». (10) La réalisation au milieu de années 1960 des principaux buts du Mouvement pour les droits civiques provoque immédiatement, outre l’enthousiasme de la victoire, des inquiétudes parmi certains de ses acteurs sur la manière dont les Noirs vont pouvoir conserver une culture propre, construite pendant des décennies de manière distincte de celle, majoritaire et hégémonique, des Blancs. Car même s’ils sont désormais des citoyens américains comme les autres, égaux et pleinement intégrés à la nation sur le plan juridique, ils apparaissent toujours comme les porteurs d’un héritage différent de celui des autres Américains dont les ancêtres sont issus d’une immigration volontaire – à l’exception près, bien évidemment, des Amérindiens.

Ainsi, par exemple, l’expérience douloureuse du fameux « Mississippi Summer » (11) est-elle rapidement confirmée par le rejet de plus en plus forts vis-à-vis d’un pouvoir fédéral (le même pourtant qui a fait voter la déségrégation et les programmes sociaux) devenu plus violent à l’égard des contestataires à mesure de son enlisement vietnamien. (12) La radicalisation de certains groupes activistes noirs – notamment les Black Muslims sous la conduite de Malcom X (13) – puis l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968 divisent profondément les différentes composantes du Mouvement. Les leaders du Black Power dénoncent alors toute idée d’intégration dans une société où l’égalité des droits est certes désormais protégée par la loi, et où le développement d’une égalité « dans les faits » est supposée garantie par les programmes sociaux adoptés depuis quelques années, en considérant ceux-ci comme largement insuffisants.

Mais leur refus va plus loin. Ces radicaux, souvent jeunes, dénoncent également toute tentative d’intégration sur le modèle du creuset (le fameux melting pot) au nom de ce qu’un tel processus nierait la différence due à la couleur de la peau. Cette différence doit devenir, à leurs yeux, l’objet d’une valorisation particulière. Ils réclament ainsi une reconnaissance politique qui se double d’une recherche d’authenticité culturelle, tournée vers les racines de la « communauté noire » en Afrique, privilégiant l’intégrité d’une « culture noire » spécifique, conformément à une esthétique valorisée sur le thème : Black is beautiful. Ils rejettent ce qu’ils appellent le cosmopolitisme « inventé » par les Blancs et, notamment, à leurs yeux, par les Juifs américains. (14)

Enfin, ils tirent comme conséquence de ces positions la nécessité de modifier leurs alliances politiques, en se tournant, à l’extérieur des Etats-Unis, vers les mouvements de libération nationale d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine « où des frères de couleur et de sang » luttent contre l’impérialisme occidental blanc incarné par les Etats-Unis. Il ne s’agit donc plus de l’aspiration à un front américain, égalitariste, progressiste, pacifique et antiraciste voulu dans les années 1960 par le Mouvement pour les droits civiques. Cette rupture dans la lutte politique, sociale et symbolique de la minorité noire anéantit toute visée universaliste. Elle ne conduira pas ses promoteurs très loin politiquement alors que le Mouvement est définitivement brisé. (15)

Une troisième reformulation de la question noire américaine se fait jour à partir du début des années 1980 dans un contexte souvent désigné d’un mot : le backlash. Il s’agit littéralement d’un « retour de bâton » dû à l’offensive conservatrice des Républicains qui ont réussi à prendre le pouvoir derrière Ronald Reagan en 1980 et qui vont mener à partir de ce moment-là une véritable guerre contre les revendications identitaires des minorités – celles des mouvements noirs mais aussi des féministes ou des activistes homosexuels – et contre les politiques sociales de la Grande société johnsonienne des années 1960 dont les Noirs ont été les premiers bénéficiaires. (16) Cette « révolution conservatrice » se fait notamment au nom de la restauration dans sa fierté d’une Amérique blanche. Elle est aussi un résultat du « tournant identitaire » évoqué plus haut, notamment au sein des églises chrétiennes évangéliques du Sud qui vont constituer l’un des fers de lance du renouveau religieux en politique à travers, notamment, des organisations telles que la Christian Coalition et la Moral Majority.

La reformulation de la question noire à cette époque se déroule sur fond d’échec de l’activisme noir des années 1970. Celi-ci disparaît pratiquement de la scène politique et sociale en tant que force organisée et mobilisatrice. La stratégie d’alliance des minorités, favorisée par le Parti démocrate, dans les grands centres urbains notamment, et qui prend dans les années 1980 le nom de rainbow coalition, échoue également. Le révérend Jesse Jackson s’appuie d’ailleurs, sans succès, sur ce type de coalitions pour tenter d’être investi comme candidat démocrate à l’élection présidentielle en 1984 et en 1988. Ces deux candidatures aux primaires démocrates lui donnent de facto un statut de leader « national » des Noirs américains. Mais il est tout aussi immédiatement marginalisé en raison même de l’inadéquation de sa stratégie avec les demandes politiques, y compris des groupes minoritaires, de l’époque. (17) L’échec de Jackson peut ainsi être interprété comme le témoignage d’une crise profonde du leadership de la communauté qui va durer plus de vingt ans.

Les événements et le contexte des années 1990-2000 confirment l’évolution précédente malgré l’espoir suscité par l’élection de Bill Clinton en 1992. (18) L’offensive conservatrice se poursuit (19) et débouche très rapidement sur une majorité républicaine dure, conduite par Newt Gingrich, à la Chambre des Représentants lors des élections de novembre 1994. Elle obtient d’ailleurs du président Clinton la signature d’une grande loi réformant l’aide sociale (Welfare) en 1996 qui parachève la remise en cause des programmes sociaux entamée sous Reagan. (20) Les programmes d’affirmative action, mis en place depuis la fin des années 1960, sont également remis en question au nom de leur inefficacité et de l’injustice qu’ils représentent pour les Blancs. Qu’il s’agisse des contrats fédéraux dans le secteur de la construction suite à une décision de la Cour Suprême en 1995 ou bien des politiques mises en place par les gouvernements des états, comme en Californie, pour accéder à l’université. La Californie est le premier état à arrêter ces programmes suite au référendum de 1996.

Face à cette offensive, la minorité noire apparaît plus divisée et plus isolée que jamais depuis trente ans. Les images des émeutes de Los Angeles en avril 1992 rappellent les pires moments des émeutes urbaines des années 1960. (21) L’acquittement de l’ex-footballeur et acteur O. J. Simpson en novembre 1995 jette à son tour une lumière crue sur les relations particulières de la population noire avec la justice américaine. Cet acquittement surprise, après un procès très médiatisé, met sur le devant de la scène un fait criant : malgré l’égalité des droits dont ils bénéficient depuis trente ans, les Noirs américains restent relativement à tout autre groupe de la population américaine, et selon la formule consacrée, « plus nombreux en prison qu’à l’université ». (22) Quelque temps auparavant, la Million Man March, organisée par les associations et les églises noires de tout le pays le 16 octobre1995 à Washington avait suscité une vive controverse. Le discours le plus écouté et le plus repris par les médias fut en effet celui du leader radical de la Nation of Islam, Louis Farrakhan.

Plus personne ne semble alors en mesure de représenter une minorité noire divisée. Le général Colin Powell, héros de la Guerre du Golfe en 1991, un temps pressenti comme candidat possible à l’élection présidentielle de 1996 renoncera d’ailleurs à tenter de récupérer le flambeau du leadership noir pour le camp républicain. Il sera, quelques années plus tard, l’un des deux Africain-américains, avec Condoleeza Rice, choisis par le président George W. Bush en 2000 pour figurer dans son équipe sans que cela n’entraîne aucune modification de la vision conservatrice dominante dans son camp. Le compassionate conservatism de Bush dans la campagne de 2000 ayant vite été abandonné au profit d’une politique sociale classiquement conservatrice. (23)

L’élection d’Obama annonce-t-elle une nouvelle reformulation de la question noire ?

La question qui se pose aujourd’hui, au moment où Barack Obama entame son premier mandat de Président des Etats-Unis, est celle de savoir si son élection suffit à envisager une quatrième « reformulation ». S’il est bien évidemment trop tôt pour pouvoir avancer une quelconque réponse à cette question, on peut néanmoins tenter d’explorer, à partir de cette élection, un certain nombre de pistes de réflexion.

On peut ainsi avancer que la question noire telle que nous l’avons envisagée jusqu’ici reste pleinement posée aux Etats-Unis, à la fois objectivement et subjectivement. Objectivement parce qu’il existe toujours un décalage important entre les conditions sociales (famille, emploi, logement…) de la minorité noire et celles de l’ensemble de la population américaine par exemple. (24) Subjectivement car la question noire continue de hanter la société américaine : les seuls exemples, parmi bien d’autres, de l’interrogation sur la véritable « couleur » d’Obama, sur le racisme dont il aurait pu être victime dans les urnes (à travers le fameux « effet Bradley » par exemple) ou encore sur les risques d’attentat qui pèsent sur lui, montrent bien que sa victoire ne suffit à effacer ni le poids de l’histoire ni la profondeur du souci identitaire américain.

Toutefois, on peut également arguer du choc que représente l’élection d’Obama – et des promesses de son programme – pour soutenir la thèse selon laquelle certains éléments constitutifs de la période précédente (celle du backlash conservateur) pourront certainement être dépassés dans les années qui viennent. On peut d’abord estimer que le contexte de crise économique favorisant l’intervention de l’Etat aura des effets structurels positifs dans la mesure où des institutions et des forces sociales favorables aux minorités, et notamment aux Noirs, seront davantage mises en avant et sollicitées que lors de la période précédente. De la même manière, on peut penser que l’attention nouvelle que ne manquera pas de porter l’Administration Obama aux questions sociales (santé, retraite, école publique…) conduira à une amélioration de la situation relative des minorités qui bénéficient plus que d’autres de ces programmes publics. On soulignera aussi que la fin de la radicalisation systématique du discours politique (l’Amérique « bleue » ou « rouge », la guerre des valeurs, etc.) au profit d’une approche consensuelle, voulue par Obama, offrira un cadre plus accueillant au pluralisme des modes de vie (familial, communautaire…) et aux différentes « manières » d’être américain. Enfin, notons que l’émergence, à travers la figure charismatique du nouveau président, d’un leadership noir « de fait » et inédit dans sa forme, rendra plus difficile tout discours et évidemment tout acte raciste dans la société américaine. Ces éléments, de nature très différente, ne suffisent évidemment pas pour autant à instituer une « nouvelle ère » mais ils dessinent d’ores et déjà un tableau à l’opposé de celui qui domine aux Etats-Unis depuis près de trente ans. Ils permettront, en tout état de cause, un traitement plus équitable des Noirs au sein de la société américaine.

On doit pourtant également souligner que cette nouvelle époque qui s’ouvre ne sera pas celle d’un simple retour aux années 1960 ou, de manière plus générale, à un improbable « âge d’or » des relations raciales aux Etats-Unis. Barack Obama a d’ailleurs été très clair sur le sujet : le fait de réintroduire pleinement les minorités – et au premier chef, celle des Noirs à laquelle il a explicitement reconnu appartenir – dans l’équation sociale nationale se fera d’abord sur la base d’une logique de responsabilité ; c’est-à-dire de reconnaissance pleine et entière d’une égalité de droits mais aussi de devoirs, et certainement pas à travers l’affirmation d’une spécificité identitaire séparatrice. (25) Le projet d’une Amérique sinon post-raciale du moins débarrassée des stigmatisations raciales impose en effet le dépassement de la logique de l’identity politics. Ne serait-ce que pour permettre le déploiement d’une autre logique : celle d’une solidarité plus large appuyée sur la situation sociale des uns et des autres plutôt que sur la couleur de peau. (26) La position d’Obama sur la discrimination positive (affirmative action) est, à ce titre, tout à fait exemplaire de ce que pourrait être une nouvelle reformulation, sous son égide, de la question noire. Sans condamner la discrimination positive qu’il reconnaît comme ayant eu d’incontestables effets de rattrapage sur l’intégration de la minorité noire, il ne souhaite pas pour autant en faire un modèle – il a d’ailleurs plusieurs fois été rappelé au cours de la campagne qu’il n’en avait pas bénéficié lorsqu’il a accédé à l’université par exemple – notamment parce qu’une telle politique peut avoir des effets de stigmatisation à rebours lorsqu’on assimile, notamment, la réussite universitaire ou professionnelle d’un Noir au fait qu’il a nécessairement dû bénéficier d’un programme de discrimination positive.

On insistera, en conclusion sur ce qui fait la qualité essentielle non seulement de la rhétorique exceptionnelle de Barack Obama mais sans doute aussi la force de sa conviction profonde sur la question raciale, c’est-à-dire son caractère fondamentalement politique. Il ne s’agit pas, à ses yeux, d’une simple question d’affirmation identitaire ou de rattrapage historique mais plus sûrement de la clef d’une nouvelle donne politique: « C’est la colère envers la politique d’assistance de l’Etat-Providence et la politique de discrimination positive qui ont donné naissance à la Coalition Reagan. Les hommes politiques ont systématiquement exploité la peur de l’insécurité à des fins électorales. […] Tout comme la colère noire s’est souvent avérée contre-productive, la rancœur des blancs nous a aveuglés sur les véritables responsables de l’étranglement de la classe moyenne. […] Souhaiter la disparition de cette rancœur des blancs, la qualifier d’inappropriée, voire de raciste, sans reconnaître qu’elle peut avoir des causes légitimes – voila aussi qui contribue à élargir la fracture raciale et faire en sorte que l’on n’arrive pas à se comprendre. » (27)

C’est bien à l’aune de cette vision intrinsèquement politique qu’entend être jugé Obama. Plus précisément sur l’écart – qu’il tentera de rendre le plus faible possible – entre, d’un côté, les promesses d’une campagne exceptionnelle et le caractère historique de son élection, et, de l’autre, les réalisations de sa présidence.

NOTES

1. Traduction du discours telle que publiée le 20 mars 2008 sur le site internet du Nouvel Observateur : http://tempsreel.nouvelobs.com/ Une édition bilingue (français-anglais) du discours est également disponible : B. Obama, De la Race en Amérique, Paris, Grasset, 2008.
2. Ibid.
3. Ibid.
4. Voir, par exemple, à ce sujet, l’échange entre Jonathan Chait (‘Identity Problems’, The New Republic, November 15, 2008 et ‘The Bored Identity’, idem, November 19, 2008) et Ann Friedman (‘The Identity Blame Game’, The American Prospect online, November 18, 2008) qui montre que le débat est encore vif parmi les Démocrates.
5. On se permettra de renvoyer ici à nos articles : « Les Noirs américains et le lien social aux Etats-Unis : un enjeu identitaire irréductible ? », Lien Social et Politiques, RIAC, Montréal, n° 39, printemps 1998, p. 87-101 et « Les Noirs, pièce manquante et brûlante du puzzle identitaire américain », La Revue internationale et stratégique, Paris, PUF, n°42, été 2001, p. 47-52.
6. William E.B. DuBois, The Soul of the Black Folk, New York, Washington Square Press, 1903 [reprint de 1970], p. 45. Nous soulignons.
7. L’arrêt Brown vs. Board of Education of Topeka (17 mai 1954) déclare inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles publiques.
8. Le Civil Rights Act (1964), l’Equal Opportunity Act (1964) et le Voting Rights Act (1965). Elles ont été peu à peu complétées par d’autres lois sur des points aussi sensibles que le logement (Fair Housing Act de 1968) ou la formation professionnelle (Comprehensive Employment and Training Act de 1973) par exemple.
9. Concrètement, les leaders noirs participant à la gestion des organismes créés à partir des lois de 1964-1965 vont rapidement utiliser leur notoriété et leur implication locale pour faire acte de candidature à des fonctions électives. Les premiers maires noirs de grandes villes sont ainsi élus à partir de l’automne 1967 à Cleveland dans l’Ohio (Carl B. Stokes) et Gary dans l’Indiana (Richard G. Hatcher). De même le premier Noir à accéder à la Cour suprême est-il désigné en octobre 1967 (il s’agit de Thurgood Marshall qui fut pendant trente ans avocat de la NAACP). La constitution d’une élite politique et sociale noire va d’ailleurs être rapide puisque Martin Kilson note qu’en 1974 on comptait déjà 12 membres de la Chambre des Représentants, 168 membres des assemblées législatives d’Etats, 48 maires, 114 juges de différents niveaux… Au total, près de 1500 personnes élues ou nommées à des fonctions officielles – cf. notamment Martin Kilson, ‘Politics of Black Ethnicity’, dans F. Cottingham et al., eds., The Social Reality of Ethnic America, New York, Health and Company, 1974, p. 86 sq.
10. Voir, pour le développement de ce concept, notre article : « Le tournant identitaire américain. Du ‘pluralisme-diversité’ au ‘pluralisme-différence’ » in Denis Lacorne, dir., Les Etats-Unis, Paris, Fayard, 2006, p. 233-244 (chapitre XIII).
11. Durant l’été 1964, le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), créé en 1960 a tenté, en vain, de convaincre les Blancs démocrates du Mississippi d’abandonner une clause d’exclusion des votants noirs dans le processus de sélection des délégués à la convention nationale démocrate d’Atlantic City – c’est-à-dire de reconnaître pleinement le Parti démocrate libre du Mississippi (Mississippi Freedom Democratic Party) comme représentant à la convention démocrate. Les membres du SNCC et du MFDP étaient convaincus qu’ils étaient en droit de demander une égale participation à la convention. Le refus du Parti démocrate du Mississippi a conduit beaucoup de membres du SNCC à douter de la capacité de la société américaine de les accepter véritablement, comme membres à part entière de la collectivité nationale. Cette déception du Mississippi Summer a eu un grand retentissement sur les jeunes participants du SNCC – et plus généralement sur de nombreux jeunes militants américains de gauche. Elle a conduit une partie d’entre eux à radicaliser leurs positions et leurs actions revendicatives, nourrissant ainsi le radicalisme noir naissant face à l’insuffisance de reconnaissance procuré par les droits légaux acquis au cours de la décennie. Le SNCC sous la direction de Stokely Carmichael prend le virage du Black Power à la fin des années 1960 en excluant les Blancs et en orientant son programme vers une forme de différentialisme. Voir sur ce point nos articles « Les Noirs américains et le lien social aux Etats-Unis : un enjeu identitaire irréductible ? », loc. cit. et « Les Noirs, pièce manquante et brûlante du puzzle identitaire américain », loc. cit.
12. Dérive symbolisée à l’extérieur du pays par l’intensification de la guerre du Vietnam et à l’intérieur par la répression violente des émeutes raciales. Le Président Johnson installe en juillet 1967, à la suite des émeutes violentes de Newark et Detroit, une commission spéciale, la National Advisory Commission on Civil Disorders, présidée par le gouverneur de l’Illinois de l’époque : Otto Kerner. La Commission Kerner rend ses premières conclusions en mars 1968. A ses yeux, les violences et les émeutes noires qui ont touché de nombreuses villes viennent de l’exacerbation des problèmes sociaux, causés principalement par le « racisme blanc ». La rupture possible entre deux sociétés, une noire et une blanche, séparées et inégales, à l’intérieur de la nation américaine est évoquée. « La société blanche a une profonde responsabilité dans le ghetto. Les institutions blanches l’ont créé, le maintiennent et le société blanche l’approuve… Le racisme blanc a formé un mélange explosif qui s’est accumulé dans nos villes depuis la fin de la Seconde guerre mondiale » (extrait du rapport 1968 de la National Advisory Commission, p. 5 (traduction de Chapour Haghighat, L’Amérique urbaine et l’exclusion, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, p. 121-122. Voir aussi pour une appréciation d’ensemble : Fred Harris, ‘The 1967 Riots and the Kerner Commission’ in F. R. Harris & R. Wilkins eds., Quiet Riots. Race and Poverty in the United States, New York, Pantheon Books , 1988, p. 5-15.
13. Malcom X, d’abord successeur désigné d’Elijah Muhammad, leader de la Nation of Islam pendant les années 1960 – il rompt avec lui en mars 1964 – est devenu le symbole du radicalisme noir, en critiquant notamment la tactique non violente du Mouvement pour les droits civiques. Il a été assassiné en février 1965.
14. Beaucoup de jeunes activistes noirs se convertissent à l’Islam à l’époque, essentiellement pour des raisons de solidarité et d’exemplarité de la lutte des peuples du Tiers-Monde (notamment avec les Arabes après la Guerre des Six Jours en juin 1967) et par rejet du christianisme largement majoritaire chez les Noirs – qui leur apparaît ainsi comme un « instrument de domination » entre les mains des Blancs.
15. Dans les années 1970, nombre de désillusions sur la possibilité d’un horizon mondial d’inscription de la lutte des Noirs américains se font jour. Black Power et Black Panthers disparaissant peu à peu de la scène politique à mesure notamment que les mouvements de libération nationale dans le tiers-monde auxquels s’identifiaient les Noirs radicaux révèlent leur visage totalitaire une fois installés au pouvoir, à l’exemple de nombreux régimes africains progressistes, de Cuba ou encore des Khmers rouges ou de la révolution iranienne.
16. Une des raisons du succès conservateur vient, ainsi que l’explique Glenn Loury, de ce que les « revendications de renversement de la discrimination (contre la discrimination positive) des hommes blancs ont longtemps été traitées par les ‘libéraux’ (au sens américain) comme une simple contrariété ou comme des expressions réactionnaires de dégoût envers le noble but des ‘droits civiques’. Ces ressentiments peuvent désormais être vus pour ce qu’ils sont réellement – des manifestations du coût de la politique américaine de réification de la race. Ignorés pendant un quart de siècle par ceux qui font et administrent nos lois, ce coût a maintenant trouvé son expression dans notre vie politique, avec des effets imprévisibles », ‘Individualism before Multiculturalism’, Public Interest, Fall 1995, p. 92-106 (citation p. 97-98) Le lien entre pauvreté, race et délinquance est établi statistiquement dans de nombreuses enquêtes menées par les auteurs des fondations conservatrices et néolibérales américaines. On trouve un bon exemple de la littérature de l’époque Clinton sur ce thème dans l’article de William A. Niskanen, ‘Welfare and the Culture of Poverty’, The Cato Journal, 1996, 16, 1. Voir également sur ce point, l’article éclairant de Daniel Béland, « La fin du Welfare State : de la guerre contre la pauvreté à la guerre contre les pauvres », Esprit, n° 232, mai 1997, p. 38-58.
17. Outre l’incompatibilité flagrante de nombreux intérêts des participants de ces coalitions, les tentatives de coalition avec d’autres minorités de la part de certains leaders noirs comme Jesse Jackson ont échoué en grande partie à cause de l’erreur stratégique que cela représentait par rapport aux aspirations de la population noire elle-même dans sa majorité. Ainsi, comme le résume bien Glenn Loury : « La dépendance politique de la gauche (envers le pôle radical minoritaire) a persisté en dépit du tournant à droite de la nation… sans prendre en compte le conservatisme culturel d’une population noire américaine profondément religieuse. Ces leaders (noirs) ont conclu une alliance avec des féministes, des activistes homosexuels et des promoteurs des libertés civiles au lieu de bâtir quelques ponts vers les organisations politiques de centre-droit. Il est devenu évident qu’une majorité politique conservatrice peut être constituée dans ce pays et qu’elle peut gouverner sans le soutien des électeurs des minorités urbaines. » Glenn Loury, op. cit., p. 98-99.
18. On se souviendra que Clinton a même été qualifié (ironiquement…) de « premier président noir » des Etats-Unis par Toni Morrison dans son célèbre article, ‘Clinton as the First Black President’ (The New Yorker, October 1998). Elle décrivait Clinton comme « Plus noir que n’importe quel noir qui ne pourra jamais être élu (à la Maison-Blanche) de toute la vie de nos enfants. Après tout, Clinton fait preuve de tous les clichés de la négritude : né dans une famille monoparentale, pauvre, issue de la classe ouvrière, joueur de saxophone, venu d’Arkansas et amateur de McDonald’s. »
19. C’est notamment le cas sur le plan théorique à l’occasion de la parution des ouvrages très controversés d’auteurs tels que Richard Herrstein & Charles Murray, The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life, New York, Free Press, 1994 ou Dinesh D’Souza, The End of Racism : Principles for a Multiracial Society, New York, Free Press, 1995, dont le propos central est de dire en substance : ce n’est pas nous qui avons commencé à parler en termes de race et de différence à valoriser (sous-entendu ce sont les libéraux des droits civiques et les activistes des minorités, notamment les Noirs), mais si vous voulez en parler, alors parlons-en, mais alors faisons-le sans omettre aucun élément ni aucun chiffre sur les résultats de la politique de déségrégation et de discrimination positive. Ces auteurs s’appuient pour faire valoir leur point de vue sur le lot d’échecs inévitables inhérents à ce type de politiques, sur la modestie des progrès enregistrés et sur le discours racialiste des tenants de l’identity politics. Une sorte de « piège racial » se referme alors sur les libéraux et les radicaux de la gauche américaine qui ont cru que la racialisation et l’ethnicisation des problèmes sociaux pourrait conduire l’opinion américaine à une attitude favorable à la discrimination positive en jouant, par exemple, sur son sentiment de culpabilité, conformément à la logique enclenchée par le tournant identitaire. Or ce sentiment s’est peu à peu effacé face au coût budgétaire de ces politiques et à leurs résultats finaux, jugés décevants. Si bien que ce sont les conservateurs qui citent désormais le plus souvent les discours de Martin Luther King en insistant sur leur caractère intégrationniste et « aveugle à la couleur » (a color-blind ideal). Alors que les libéraux et les radicaux s’indignent de cet « aveuglement » au nom précisément de la promotion de la différence et de la fierté identitaire.
20. Voir sur cette question : D. Béland, « La fin du Welfare State… », art. cit.
21. Ces émeutes, qui feront au total 53 morts, sont déclenchées par l’acquittement des quatre policiers de Los Angeles qui ont passé à tabac, sous l’œil d’une caméra, l’automobiliste (noir) Rodney King après son arrestation.
22. Parmi l’abondante production sur ce constat, on mentionnera les ouvrages, en français, de William Julius Wilson, Les Oubliés de l’Amérique, Paris, Desclée de Brouwer, (1987) 1995 et Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Paris, Liber-Raisons d’Agir, 1999.
23. La responsabilité de cette politique sociale a d’ailleurs été largement transférée aux faith-based organizations, ces associations de charité privée issues principalement des églises blanches évangéliques. Elle est surtout insuffisamment financée (notamment en raison du coût de la guerre contre le terrorisme après le 11 septembre 2001) comme c’est le cas, par exemple, de la politique de soutien aux écoles publiques (qui accueillent en grand nombre les enfants noirs) du programme No Child Left Behind.
24. On trouvera à ce sujet les données les plus utiles, régulièrement actualisées, sur le site internet du Bureau du recensement américain : http://www.census.gov On signalera en particulier l’étude de Jesse McKinnon & Claudette Bennett, ‘We the People. Blacks in the United States’, Census 2000 Special Reports, Washington, US Census Bureau, 2005.
25. Le passage de son discours de Philadelphie sur la « responsabilité » des Noirs est tout à fait significatif de cet engagement du nouveau président : « Cela veut dire aussi assumer pleinement nos responsabilités dans la vie – en exigeant davantage de nos pères, en passant plus de temps avec nos enfants, en leur faisant la lecture, en leur apprenant que même s’ils sont en butte aux difficultés et à la discrimination, ils ne doivent jamais succomber au désespoir et au cynisme : ils doivent toujours croire qu’ils peuvent être maîtres de leur destinée. » loc. cit.
26. Dans un autre passage du même discours, Obama expose clairement cette nouvelle logique : « Pour la communauté afro-américaine, cela veut dire accepter le fardeau de notre passé sans en devenir les victimes, cela veut dire continuer d’exiger une vraie justice dans tous les aspects de la vie américaine. Mais cela veut aussi dire associer nos propres revendications –meilleure assurance maladie, meilleures écoles, meilleurs emplois—aux aspirations de tous les Américains, qu’il s’agisse de la blanche qui a du mal à briser le plafond de verre dans l’échelle hiérarchique, du blanc qui a été licencié ou de l’immigrant qui s’efforce de nourrir sa famille. » Ibid.
27. Ibid.

Ce texte est issu d’une communication prononcée lors d’une table-ronde sur l’élection présidentielle américaine tenue le 19 décembre 2008 à l’Université Paris II – Panthéon-Assas sous la direction de Stéphane Rials. Une version de ce texte sera publiée dans le numéro 12 (hiver 2008-2009) de la revue POLITIQUE AMERICAINE.

Texte à télécharger ici.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s