A la recherche du peuple perdu

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Recension pour nonfiction.fr de l’ouvrage Recherche le peuple désespérément de Gaël Brustier & Jean-Philippe Huelin, Bourin Editeur, 2009, 120 pages, 17 euros.

Dans un court mais substantiel essai, deux jeunes auteurs (l’un est docteur en science politique et l’autre professeur d’histoire-géographie) que l’on devine proches du Parti socialiste, partent à la recherche du peuple perdu. Perdu par la gauche.

Pour tenter de le retrouver, ils s’appuient avec précision et pertinence sur les principales enquêtes et thèses sociologiques de ces dernières années concernant l’évolution de la stratification sociale française (« déclassement », « descenseur social », « égalité des possibles », « désordres du travail », « condition ouvrière»…) (1) et rappellent, utilement, les résultats électoraux de la gauche dans les milieux populaires lors des derniers scrutins (2).

Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin déploient leur argumentation en trois temps.

D’abord sous la forme d’un réquisitoire, désormais classique même s’il est toujours bienvenu, contre l’abandon par la gauche (toutes les familles politiques en prennent d’ailleurs pour leur grade à fort juste titre) des catégories populaires – principalement les « ouvriers » et les « employés » des CSP de l’INSEE. Les élites de gauche (comme de droite) non seulement ne pensent plus au peuple – il y a quelque chose de « laschien » dans la critique des deux auteurs (3) – mais elles finissent même par le détester. Les auteurs exposent ainsi la « prolophobie » (4) qui anime les représentants de ces élites politiques et médiatiques, éloignées géographiquement (le centre des villes, les voyages d’une capitale à l’autre…) et sociologiquement (« bobos », cadres supérieurs et professions libérales…) de leurs concitoyens (5). Ils se concentrent sur la protection de leurs intérêts et de ceux de leurs enfants et s’abritent des effets et des risques de la globalisation (6). Le tableau dressé de la situation et des préférences politiques des désormais fameux « bobos », ces habitants des centre-villes gentrifiés refusant d’abandonner une « sensibilité de gauche » souvent réduite au libéralisme culturel (celui des mœurs et des droits étendus) et au culte de la « diversité », et qui forment le cœur de l’électorat socialiste et vert depuis maintenant des années, est juste et savoureux. (7)

Deuxième temps de la démonstration : la mise en évidence, déjà beaucoup moins classique dans un essai politique, d’une « France invisible ». Identifiée ici à la périphérie lointaine des villes, à un au-delà de ces « banlieues » auxquelles la gauche a si souvent réduit son horizon social ces dernières décennies. Cette périphérie, c’est notamment celle des « petits-moyens » habitant dans les zones pavillonnaires (8) et de ces différentes catégories sociales éparpillées dans un espace rurbain ou rural. Ce sont eux, les oubliés du système et surtout de la gauche qui doit impérativement, comme le disent les auteurs, repenser la logique de « l’individualisme populaire » (9) à l’œuvre dans cette France-là. Ses habitants ne sont pas assez « exclus » pour être la cible des politiques mises en place par les gouvernements socialistes des années 1980-90 (politique de la ville, politique de lutte contre l’exclusion…) mais ils ne sont pas davantage considérés par les médias et les « décideurs » installés dans les centres urbains – là pourtant où ils travaillent en nombre.

Le biais géographique privilégié par les auteurs nous aide à mieux saisir une réalité sociale souvent occultée et parfois oubliée : ces habitants de la France d’au-delà (et non plus d’en-bas donc) souffrent, et dans un relatif silence politique, celui de l’abstention notamment. Plus intéressant encore, les auteurs nous montrent combien ils sont « divers » sans pour autant participer à la « diversité » partout affichée comme un bienfait en soi et une solution aux problèmes sociaux (10). C’est sans doute là un des points les plus suggestifs du livre : montrer combien la richesse de cette société reléguée en arrière-plan des paysages qui défilent à grande vitesse lorsque les insiders prennent le TGV ou l’avion, est représentative de la France telle qu’elle est et non telle qu’on la voudrait ou la souhaiterait dans les grandes rédactions parisiennes ou dans les QG des partis politiques.

Pour finir, les auteurs lancent quelques pistes qui peuvent permettre de sortir de la double situation d’enfermement des classes populaires et d’échec de la gauche au plan national. Ils prônent la mise en place d’une « coalition sociale majoritaire » autour d’un « projet républicain » pour enfin sortir de l’impasse politique, économique et sociale dans laquelle s’est enfoncé le pays (11). Cette dernière partie est malheureusement trop courte et la moins aboutie de l’ensemble, c’est dommage. Cela ne peut que rendre le lecteur encore plus impatient dans l’attente d’un « tome 2 » indispensable… avant 2012 !

Notes

(1) Ils citent notamment les travaux de C. Peugny, Le Déclassement, Paris, Grasset, 2009 ; P. Guibert et A. Mergier, Le Descenseur social. Enquête sur les milieux populaires, Paris, Fondation-Jean-Jaurès/Plon, 2006 ; E. Maurin, L’Egalité des possibles. La nouvelle société française, Paris, Le Seuil, 2002 ; L. Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, Paris, Le Seuil, 2006 ; P. Askénazy, Les Désordres du travail, Paris, Le Seuil,  2004 ; S. Beaud et M. Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 1999.

(2) p. 26-27.

(3) Voir notamment C. Lasch, La Révolte des élites, tr. fr., Castelnau-Le-Lez, Climats, 2000, qu’ils évoquent rapidement.

(4) Ils évoquent en particulier l’image de « Dupont-Lajoie », célèbre film d’Yves Boisset, voir p. 84 notamment.

(5) Voir le chapitre 2.

(6) Voir p. 14-15 notamment pour les écarts de revenus entre « gagnants et perdants de la globalisation ».

(7) p. 38-42.

(8) Voir en particulier l’enquête passionnante de M. Cartier, I. Coutant, O. Masclet et Y. Siblot, La France des « petits-moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, Paris, La Découverte, 2008.

(9) p. 53-54.

(10) p. 78 et suivantes.

(11) Voir la conclusion, p. 89-92.

3 réflexions sur “A la recherche du peuple perdu

  1. Ce livre a l’air en effet fort bien fait. Merci de le signaler à notre attention. Il rappelle aussi l’ouvrage de Christophe Guilly et Christophe Noyé, » Atlas des nouvelles fractures sociales en France. Les classes moyennes oubliées et précarisées », paru aux éditions Autrement en 2004. Ces auteurs aussi pointaient l’existence de cette France « moyenne » et surtout politiquement muette de l’au delà des banlieues, à travers une analyse géographique. La notion d' »individualisme populaire » renvoie évidemment à une structure spatiale particulière, qui correspond à la maison individuelle, très, très loin des villes. Le mutisme de cette partie de la société correspond aussi à l’absence de lieux de raccordement entre habitants y vivant des expériences de vie semblables :ce n’est pas à l’hypermarché, à la jardinerie, au magasin de bricolage et au cinéma multiplexe que va se construire du « social » pertinent pour une mobilisation politique ultérieure. De ce point de vue, l’existence d’un vaste réseau d’élus locaux en France (36000 communes) demeure l’un des seuls moyens de transmettre les doléances de cette partie de la société- et, là, la gauche politique n’est pas absente. Le PS devrait peut-être d’abord écouter ses propres « petits » maires et conseillers municipaux.

  2. Les auteurs du livre recensé ici citent le remarquable travail de C. Guilluy et C. Noyé – il y a aussi le livre de Guilluy de 2000 chez L’Harmattan sur le même thème. Quant à l’utilisation de son vaste réseau d’élus locaux, le PS doit encore en trouver le « logiciel » (ils aiment bien ce mot à Solferino…) !

  3. « Les élites de gauche (comme de droite) non seulement ne pensent plus au peuple – il y a quelque chose de « laschien » dans la critique des deux auteurs (3) – mais elles finissent même par le détester. » disent les deux auteurs dans cet ouvrage

    Et si ceci était en réalité un point de vue petit-bourgeois, étroit et intéressé, qui se donne bonne conscience en invoquant le Peuple contre les « élites » mais très mal à propos. Mettez le en parallèle avec l’analyse d’Eric Maurin dans « La peur du déclassement » sur la nouvelle radicalité anti-libérale et ses racines sociologiques.

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