France-Irlande : double faute

Ce qui s’est passé mercredi 17 novembre au Stade de France lors du match France-Irlande – alors même, autre fait d’importance au regard du débat sur « l’identité nationale », que des milliers de jeunes Français d’origine algérienne notamment célébraient sur les Champs-Elysées la victoire de l’Algérie en brandissant le drapeau de ce pays – est plus grave qu’il n’y paraît. Il s’agit d’autre chose que d’une nouvelle erreur d’arbitrage ou d’un énième aléa de la compétition sportive qui participe de sa glorieuse incertitude. Cet événement révèle, une fois de plus, les difficultés d’une partie de la société française – ici, en l’occurrence, certains sportifs de « haut niveau » (sic), certains responsables politiques et sportifs… – à respecter les règles élémentaires de la morale commune et de la décence ordinaire.

La faute morale est de considérer comme juste un résultat (la qualification de la France pour la Coupe du monde) obtenu grâce à une tricherie, c’est-à-dire à une rupture de la règle commune suivant le principe douteux du « pas vu pas pris ». Il s’agit d’un comportement instrumental et à courte vue qui oriente l’action uniquement en fonction du but à atteindre. Et qui outre la question des moyens condamnables employés révèle aussi en général la faiblesse des fins : ici la qualification pour une compétition sportive !

Outre la place qu’occupe désormais le sport (certains sports plus que d’autres bien évidemment) comme activité (très) rémunératrice pour quelques grosses entreprises (notamment les médias audiovisuels) dans la société, on mesure une fois encore à cette occasion l’ampleur des dégâts causés par les enjeux financiers démesurés de tels événements sportifs. Ainsi la non qualification aurait-elle été catastrophique avant tout pour TF1 et les sponsors de l’Equipe de France. Les nombreux supporters français qui d’un côté critiquent cette économie du sport – le football étant le plus touché – et qui de l’autre se consolent dans la « victoire » de la piètre performance sportive et morale de leur équipe, devraient se poser sérieusement la question de leur contribution indirecte à la destruction de leur sport.

La « main » de Thierry Henry n’est pas seulement une faute sportive qu’il aurait dû lui-même dénoncer – mais sans doute son rapport à la morale sportive la plus élémentaire est-il inversement proportionnel à son salaire de joueur –, c’est aussi une nouvelle démonstration de la profondeur du malaise d’une société qui place tout en haut de sa hiérarchie sociale et symbolique les sportifs dit « de haut niveau » ou les traders par exemple. Ils sont, chacun dans leur domaine, les serviteurs consentants et bien rémunérés d’un système qui a perdu tout sens commun : incapable de se réguler par lui-même et laissé à son libre développement par les pouvoirs publics.

La faute morale se double alors d’une faute politique. Celle qui consiste, de la part des autorités politiques et sportives, à ne pas reconnaître qu’il y a eu tricherie et qu’il n’y a donc pas lieu de corriger les conséquences de celle-ci. C’est une faute lourde dans la mesure où l’exemple qui est donné par une telle attitude est dévastateur du point de vue éducatif. En validant explicitement l’acte qui a eu lieu par des discours du type « l’erreur d’arbitrage fait partie du jeu » ou « l’essentiel est que la France soit qualifiée », les responsables politiques et sportifs défont un peu plus encore le lien social. Ils minent le terrain des millions de parents, d’enseignants ou d’éducateurs sportifs qui tentent chaque jour d’apprendre aux enfants et aux adolescents les règles élémentaires de la vie sociale. Comme, par exemple, que le fameux « respect de l’autre » dont il est tant question passe d’abord par le respect de règles communes.

Ce relativisme moral qui inspire une grande part des comportements publics et privés, sur les terrains de football comme au plus haut niveau de l’Etat, se double d’un décalage croissant entre le discours tenu (le « respect », la règle, l’ordre…) et les comportements de ceux qui tiennent les mêmes discours. Ainsi, on ne s’étonnera sans doute plus de voir Thierry Henry, un modèle de réussite, participer à une campagne de publicité gouvernementale – entre deux campagnes commerciales évidemment… – sur le « respect » à destination des « jeunes de banlieues ». Et on ne se consolera qu’à moitié en se disant qu’une société n’a que les modèles de réussite qu’elle mérite.

5 réflexions sur “France-Irlande : double faute

  1. Il faudrait être naïf pour s’étonner de voir la tricherie triompher en une démocratie décadente car ce mauvais fruit n’a rien d’étonnant, il est à peine détonant. Allez, on avale et on avalise, on prend sa valise pour la coupe du monde. Être sport, ça ne veut plus rien dire, les enjeux du jeu sont trop gros.
    Et puis, du point de vue électoral , vous ne voyez quand même pas un président d’une telle « démocratie » perdre le vote de milliers de supporters. Une morale pure et dure, vous n’y pensez pas. Le système ne permet plus d’être honnête, on se contentera de l’ambiguïté, de la gêne, on vivra avec, comme d’habitude. La prochaine compromission, jusqu’où ira-t-elle? Cette histoire ressemble à une démocratie mal défendue, une démocratie des mots crasseux qui brosse le poil dans le sens électoral, dans le sens du profit. Homme, T.H, où est ta victoire?
    A.C

  2. Bien vu, il me semble d’ailleurs qu’un syndicat de professeurs d’éducation physique et sportive a émis une protestation allant dans la même sens, en notant qu’il était difficile à des enseignants de prôner le respect des règles si démonstration était faite que la triche paye. « L’hypocrisie est l’hommage du vice à la vertu »… nous sommes même en train de perdre ce (fragile) rempart à travers cet épisode. Pourvu que cette même équipe de France soit éliminée dans les formes les plus honteuses qui soient dès le début de la Coupe du Monde 2010.

  3. […] sont les chevilles (!) ouvrières d’un système médiatique et sportif fort lucratif, qui assure de considérables revenus aux propriétaires de clubs ou aux médias qui retransmettent le…. Pourquoi les acteurs de base de ce système devraient-ils refuser de toucher leur part de ces […]

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