Communautarisme

Si le mot communautarisme avait existé, on aurait peut-être pu lire, dans le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert : « Toujours le dénoncer ». Voilà en effet un mot qui est condamné avant même d’être entendu. Un mot qui, à peine prononcé, fait peur. Si bien que nul ne se déclare ou revendique communautariste. En France encore moins qu’ailleurs tant il heurte l’oreille et le cœur républicains. La communauté dont il est à la fois l’exaltation et l’excès n’y est d’ailleurs elle-même acceptée qu’au singulier. Elle est nationale ou celle des citoyens, jamais plus. Difficile à comprendre, le mot est souvent utilisé avec maladresse alors qu’il devrait l’être avec prudence tout particulièrement lorsque l’on compare son usage avec celui qui en est fait dans d’autres pays, aux Etats-Unis surtout.

Il y a communautarisme lorsque la communauté subjugue l’individu, lorsque normes et règles communes s’imposent à celui-ci, au nom d’une appartenance, d’une identité ou d’un bien communs, sans qu’il ait d’autre choix que de s’y soumettre. On retrouve là l’argument de la division classique établie par la sociologie allemande de Ferdinand Tönnies à Max Weber, entre Gemeinschaft et Gesellschaft, entre la communauté faite de liens organiques qui nous unissent malgré nous et la société faite de liens d’associations tissés volontairement entre individus. L’émancipation individuelle de l’âge moderne reléguant la communauté traditionnelle au rayon des curiosités anthropologiques. On sait pourtant, depuis, ce que le repli communautaire doit aux dysfonctionnements de l’individualisme moderne, pour le meilleur et pour le pire. Un pire dont l’autre nom est, précisément, le communautarisme ; à la fois danger, menace, dérive et ennemi selon Pierre-André Taguieff (La République enlisée, Ed. des Syrtes, 2005).

Toutefois le communautarisme contemporain va bien au-delà du simple revival moderne de la communauté. Il s’inscrit dans un mouvement à la fois plus profond, plus récent et plus précis, celui de l’identity politics née dans les années 1960 aux Etats-Unis à l’occasion d’un véritable « tournant identitaire ». En fait du passage du pluralisme libéral classique, celui de la diversité des intérêts à un pluralisme d’un type nouveau, celui de la différence des identités. Ce tournant a conduit à la montée en puissance d’affirmations et de demandes politiques et sociales, dites désormais « culturelles », formulées par des minorités à partir de critères d’(auto)identification de leurs membres de nature ethnique, raciale, sexuelle ou encore religieuse. Des demandes considérées comme insatisfaites, ignorées ou manipulées par la majorité dominante (masculine, blanche, hétérosexuelle et d’origine européenne ou chrétienne) de la société qui a agi de manière discriminatoire à l’endroit de ces minorités. Les communautés qui sont en cause lorsque l’on évoque le communautarisme relèvent de ces catégories.

Le communautarisme fait peur à la fois en raison du contenu identitaire qu’il véhicule, parce qu’il met en jeu une prédétermination rigide de l’individu et parce qu’il met en scène des groupes sociaux spécifiques, minoritaires, dont les revendications de reconnaissance renvoient les sociétés auxquelles elles sont adressées à des pages sombres de leur histoire : esclavagisme, ségrégation, colonialisme, exploitation, humiliation, persécution. Il implique des types de mobilisation qui échappent très souvent aux formes et aux répertoires conventionnels de l’action politique dans les démocraties, et se situent hors des partis politiques et des institutions de représentation et de médiation – celles-ci restant fondées sur des critères de territoire et de classe sociale plutôt que sur la race, le genre, l’ethnie ou la préférence sexuelle. Il annonce une société dans laquelle l’individu moderne verrait ses choix remplacés ou dictés par des « appartenances » auxquelles il ne pourrait, au final, échapper.

Le communautarisme renvoie ainsi autant à une approche philosophique qu’à un mouvement social ou aux tentatives politiques d’en mettre en œuvre certains aspects.

Une philosophie communautarienne ou communautariste (communitarian) a pris corps en Amérique du Nord dans les années 1980, au moment où des auteurs issus de traditions philosophiques différentes (Alasdair MacIntyre, Michael Sandel, Charles Taylor, Michael Walzer) ont critiqué la conception individualiste du libéralisme réinterprétée notamment par John Rawls dans sa Théorie de la justice en 1971. En dénonçant l’atomisme libéral et en insistant sur la multiplicité des appartenances culturelles, sociales ou historiques du « moi » (self), ils ont alimenté le nouveau débat identitaire dans le monde anglophone et au-delà. En France, une telle vision s’est rapidement heurtée à la résistance de la pensée républicaine malgré l’existence d’une tradition personnaliste, celle qui va d’Emmanuel Mounier à Paul Ricœur, plutôt accueillante à l’égard d’une telle approche – cette famille philosophique présente à la revue Esprit ou aux Editions du Seuil a d’ailleurs joué un important rôle d’introduction et de traduction des principaux livres des auteurs communautariens en France.

Le communautarisme comme mouvement social, souvent assimilé au multiculturalisme, fait référence aux revendications des minorités contre l’oppression et les discriminations qu’elles ont subies, historiquement, de la part du ou des groupes dominants. Suivant cette logique, l’appartenance à un groupe minoritaire est une dimension structurante de l’identité de l’individu. L’extraordinaire développement en quelques décennies des cultural studies témoigne de la prégnance de ce schéma dans les sciences sociales par exemple. Ici la culture à laquelle il appartient est le contexte qui permet à l’individu d’exercer son autonomie. Si cette culture est faiblement reconnue, alors la marge d’autonomie dont dispose l’individu est réduite. D’où l’importance du thème de la reconnaissance identitaire, développé notamment par des auteurs canadiens tels que Charles Taylor ou Will Kymlicka. A leurs yeux, dans les sociétés multiculturelles contemporaines, la culture comme élément constitutif de l’identité devient incontournable : ignorée, elle est inévitablement source de conflit ; reconnue et intégrée, elle enrichit mécaniquement le corps social. L’exemple, récent, de l’émergence d’une « question noire » en France témoigne bien de cette évolution, en ce qu’il emprunte les outils des sciences sociales et des débats « culturalisés » sur le mode américain en opposant de manière inédite une expérience identitaire commune des « Noirs » français, érigés en catégorie unique, à celle d’une majorité « blanche ».

Le communautarisme politique ou institutionnel est avant tout une déclinaison dans les discours, les programmes et l’action politiques de sa forme sociale. C’est aussi, souvent, toujours en suivant l’exemple américain, un simple rafraîchissement de pratiques traditionnelles – ainsi aux Etats-Unis à partir des années 1970 puis dans de nombreux pays anglophones, nombre de programmes de politique publique ont-ils été étiquetés « communauté » : community policing, care in the community, etc. Dans les années 1990, les gouvernements issus de la « nouvelle » gauche dans les pays anglophones (New Democrats américains, New Labour britannique…) ont valorisé des approches communautaristes, inspirés par des auteurs tels que les sociologues Amitaï Etzioni ou Anthony Giddens. Il s’agissait d’aller au-delà de la simple gestion des différences culturelles, déjà mise en œuvre depuis les années 1970 à travers la notion de discrimination positive (affirmative action) notamment, pour retrouver des « valeurs » communes face aux injures de l’individualisme. D’inspiration souvent religieuse, ce communautarisme politique repose sur une préoccupation morale autant que technique surtout lorsque celle-ci est de moins en moins efficace pour influer sur la réalité, notamment économique.

Ainsi, par exemple, le regain de considération pour la structure familiale est-il symptomatique de cette communautarisation institutionnelle. Il s’agit de lutter, politiquement, contre un phénomène oublié pendant plusieurs décennies par une société à la fois matérialiste et libertaire – issue symboliquement de 1968 –, celui de la désintégration de la famille sous l’effet de la libéralisation des mœurs et de la crise sociale qui a accompagné sinon encouragé la montée de l’insécurité et de l’exclusion. Mais il s’agit surtout de considérer d’abord les individus comme les membres de groupes qui les définissent en même temps qu’ils les encadrent socialement. Ce qui rend le communautarisme sinon impraticable du moins paradoxal. La contradiction devient en effet difficilement tenable entre la promesse d’une émancipation de l’individu par la reconnaissance de son identité à raison d’un critère proéminent de celle-ci – un critère qui s’impose par rapport à d’autres et diminue mécaniquement le poids de ceux-ci – et la mise en place des instruments de contrôle social à l’intérieur des groupes, identitaires donc, qu’elle implique.

Le communautarisme existe donc bien, à l’état de tentation et de menace, dans toutes les grandes sociétés multiculturelles. Non seulement en raison de l’obscurantisme réel ou supposé de tel ou tel groupe ou minorité mais aussi en raison de la facilité avec laquelle la thématique identitaire titille l’individu moderne : refuge ou repli, reconnaissance ou affirmation de soi… les motivations sont nombreuses. Il est en effet souvent plus facile à celui-ci d’aller chercher les raisons de son mal-être, de ses échecs ou de ses désirs inassouvis dans les défauts de la société plutôt qu’en lui-même. Mais de manière plus profonde encore, c’est, au-delà des faiblesses individuelles toujours déjà présentes, les renoncements, les faiblesses de la volonté collective et de l’esprit public qui pavent la route des tentations communautaristes et leur permettent d’émerger.

Le seul exemple contemporain des usages et mésusages du mot « diversité » en dit long en la matière. En investissant celui-ci d’une valeur principielle, nombre d’acteurs et d’observateurs de la société française d’aujourd’hui – politiques, medias, entreprises, associations… – ont en effet conduit à ce qu’il devienne une sorte d’objectif en soi. Un objectif sans lien ni avec la réalité d’une société qui n’a pas attendu le feu vert de ses élites pour se diversifier que ce soit par nécessité ou par goût ni avec l’exigence qui demeure, elle, d’une réelle diversification de ces mêmes élites précisément. Car lorsque le discours de la diversité est avancé comme il l’est aujourd’hui, à coup de « minorités visibles » et autre « discrimination positive », on sent bien qu’au-delà des nécessités sociales légitimes perçues par les uns et les autres, il y a, outre une absence de réflexion en profondeur sur celles-ci, une volonté de ces mêmes élites de préserver ce qui peut encore l’être de leur pouvoir en abdiquant toute perspective d’égalité au profit d’une molle et très réduite – dans ses objectifs comme ses objets – diversité. Le communautarisme a aussi ses idiots utiles.

Article publié sous une forme légèrement modifiée dans le n° 160 (30 ans) de la revue Le Débat en mai-juin 2010, p. 223-226.

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