En 2012, la droite peut perdre mais la gauche peut-elle gagner ?

La victoire du PS aux élections régionales semblait enfin annoncer, telle une hirondelle électorale, un printemps longtemps attendu du côté de la rue de Solferino. Certains observateurs pressés ont même cru pouvoir annoncer une météo politique sans nuage jusqu’en 2012 ; voire, pour les plus audacieux, que la victoire de la gauche était d’ores et déjà acquise ! Et ce malgré les appels à la prudence de ceux qui ont gardé en mémoire ce qu’il advint trois ans après de la triple victoire du PS en 2004 (européennes, régionales et cantonales). Mais ce qui comptait à leurs yeux, c’était un PS de retour dans la course, avec à sa tête une Martine Aubry incontestée et devenue ipso facto présidentiable. Ceux qui avaient vilipendé et jeté dans les oubliettes lilloises la « dame des 35 heures » et la « mèremptoire » des années 1997-2000 lui trouvaient maintenant toutes les qualités pour la fonction suprême : sérieuse, simple et directe. Bref, la gauche tenait là son Angela Merkel, le remède imparable au style autant qu’au bilan de Nicolas Sarkozy.

Las, depuis quelques semaines, cette rutilante et prometteuse mécanique semble s’être enrayée. Le retour à la réalité politique a été brutal après la dissipation des brumes électorales. Le PS n’a toujours pas d’autre projet pour unir ses propres troupes et rassembler la gauche que la fin du sarkozysme, et le parti qui devrait normalement fournir le candidat de la gauche au second tour de l’élection présidentielle… n’en a toujours pas. En clair, rien de ce qui handicapait le PS il y a encore quelques mois n’a été résolu par la victoire aux régionales. Une victoire en trompe-l’œil car obtenue grâce à une abstention record pour ce type d’élection et une déception dévastatrice dans l’électorat traditionnel de la droite. Comme on pouvait s’en douter, ce succès électoral local n’a pas apporté le début d’une solution aux problèmes structurels du PS. Chacun a certes bien compris que la droite pouvait perdre en 2012 mais la question reste entière de savoir si la gauche peut pour autant gagner la présidentielle.

Le PS, quoi qu’en disent les promoteurs exaltés des primaires à tout prix, est loin d’avoir réglé la question de la désignation de son candidat pour 2012. Il ne suffit en effet ni d’avoir une procédure réglée comme une présentation PowerPoint de consultant en stratégie ni une « Première secrétaire » devenue fonctionnellement présidentiable dans les sondages pour que la lancinante question de la candidature à l’élection suprême puisse être considérée comme une simple formalité. Cette illusion risque d’être coûteuse.

Qu’en est-il, par exemple, du lien entre candidature et leadership ? On a vu les dégâts causés en 2007 par la disjonction criante de ces deux positions. La quadrature du cercle ou plutôt du triangle magique de l’élection présidentielle en France – incarnation, représentation et narration – n’est pas pour demain au PS si l’on en croit les positionnements des uns et des autres sur la grille de départ telle qu’elle nous est proposée par les médias aujourd’hui. S’il n’y a bien évidemment jamais de candidat idéal à une telle élection, les noms les plus souvent cités (Martine Aubry, François Hollande, Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn ou encore Manuel Valls…) sont chacun lestés d’importants handicaps individuels. Qu’il s’agisse, dans le désordre, d’un déficit ou d’un manque de notoriété, d’expérience, de compétence, de charisme, de capacité de rassemblement… aucun de ces prétendants au titre n’est immédiatement légitime. Il ou elle devra se battre, plus ou moins certes, pour s’imposer. Suffira-t-il, par exemple, à Martine Aubry d’avoir été Premier secrétaire du parti pour être candidate ? Si oui alors les primaires ne serviront à rien sinon à faire plébisciter par une poignée de sympathisants de gauche le candidat socialiste – mais alors qui au PS et à gauche participera à une telle démarche ? – et tout devra donc se jouer à l’avenir lors de la désignation du chef du parti. Celui-ci devenant à la fois le leader et le candidat à la prochaine élection nationale, comme c’est le cas dans la plupart des régimes parlementaires. Si ce n’est pas le cas, la querelle de la légitimité pourra reprendre à n’importe quel moment.

Autre souci pour le PS : comment ne pas voir l’éléphant au milieu de la pièce, comme le disent fort à propos nos amis anglais ? Ici en l’occurrence que sans leader-candidat incontesté désigné suffisamment tôt, les socialistes auront bien du mal à élaborer un projet cohérent et crédible pour le pays. L’histoire du PS sous la Ve République – et la configuration institutionnelle spécifique de celle-ci doublement renforcée par le quinquennat et la priorité de l’élection présidentielle sur les législatives – a tranché une bonne fois pour toute la question de savoir si le PS devait d’abord se doter d’un projet ou d’un candidat. Il n’y a de projet que lorsqu’un candidat le pilote, le porte et le propose au pays. Mieux vaut, bien entendu, pour un parti qui entend présenter un candidat, avoir su travailler sérieusement au fond bien en amont de l’élection ; dans et avec le parti, et si possible au-delà, en lien étroit avec une société à laquelle sera proposé ce projet. Mais c’est bel et bien le candidat qui choisit les priorités et l’orientation générale de son projet, la « vision » qu’il souhaite proposer au pays. Il faut en effet que ce projet lui corresponde car non seulement le candidat représente les intérêts de son camp mais il incarne aussi autre chose qui dépasse la simple représentation : candidat de son parti et pour son parti, il aspire à devenir le chef de l’Etat, le « président de tous les Français » selon la formule consacrée. C’est pourquoi ce candidat doit aussi, troisième élément-clef, être capable de raconter quelque chose de spécifique et de personnel au pays, de construire une unité narrative autour de sa candidature que ce soit grâce à son histoire propre ou à son verbe – et si possible aux deux.

Or qu’en est-il du projet du PS ? Pour ne pas avoir réglé la question du leadership et de la candidature à l’élection présidentielle autrement qu’en prévoyant des primaires à l’horizon 2011, les socialistes se retrouvent immanquablement dans la même situation que celle qu’ils connaissent depuis 2002. C’est-à-dire d’essayer de construire un programme – certainement pas un projet donc… – fait d’éléments épars sans principe unificateur. Ils ne peuvent que replonger dans leurs travers habituels : débats insolubles entre réalisme gouvernemental et stratégies de « rupture » ; affrontements entre sensibilités qui ne tiennent ensemble dans le même parti qu’en raison de l’impératif électoral ; coups tactiques entre les entourages des candidats putatifs ; etc.

L’exercice impossible du projet sans candidat a donc repris ces dernières semaines rue de Solferino, chacun y mettant sans doute un peu plus de cœur qu’à l’accoutumée depuis que l’horizon électoral s’est éclairci. Cette fois, le choix a été fait de tenir des « conventions » thématiques pour préparer l’avenir. La convention thématique au PS, c’est en quelque sorte le nec plus ultra de la réflexion collective socialiste, puisqu’elle est censée associer « tout le parti » (sic) aux débats (locaux puis national) et déboucher sur un texte devant servir de référence. Et puis, surtout, elle fait vibrer la corde de la nostalgie. Celle de la dernière belle époque du parti, en 1995-1997, lorsque c’est dans des conventions de ce type que s’est dessiné le programme de ce qui allait devenir le gouvernement Jospin. Si l’on gratte un peu, on découvre que l’intérêt pour cette pratique fait aussi référence, implicitement bien sûr, à l’efficace travail programmatique effectué dans un cadre semblable sous la houlette d’Emmanuelle Mignon à l’UMP en 2004-2006 pour le compte du candidat Sarkozy. L’analogie avec ces deux exemples victorieux s’arrête là malheureusement. Ne serait-ce que parce que dans ces cas-là, sans vouloir insister, il y avait bien un leader-candidat qui ordonnait le travail et en utilisait directement les résultats pour nourrir « sa » réflexion et « son » projet.

A la lecture, et sans préjuger des résultats des conventions à venir, le texte issu de la première de la série, intitulée « Pour un nouveau modèle de développement économique, social et écologique » est décevant. On y sent en effet le poids des défauts précédemment énoncés. Comme nul au PS ne sait précisément l’usage qui en sera fait, personne n’y a mis plus qu’il n’en faut et chacun est resté sur ses positions antérieures. Comme il faut « rassembler » à tout prix, on a décidé d’embrasser large, de la gauche protectionniste à la droite libre-échangiste du parti par exemple, juxtaposant ainsi dans le texte des éléments sans aucune cohérence voire totalement incompatibles. Bref, rien n’est tranché, rien n’apparaît clairement de ce qu’est aujourd’hui et pour les années à venir la position doctrinale du PS sur la mondialisation, la « sortie de crise », le modèle social, etc. Aucun élément qui permettrait d’engager le débat dans la société. Et puis, on en est visiblement resté à la bonne vieille méthode de l’élaboration technocratique tant sur la forme que sur le fond.

La forme, c’est ce processus qui ne trompe plus personne de la fausse « discussion » d’un texte par l’ensemble du parti. En fait, comme d’habitude, les responsables des « sensibilités » et quelques grands élus membres de la direction nationale se mettent d’accord sur les contours d’un texte que des plumes plus ou moins aiguisées s’empressent de mettre en forme dans le sabir socialiste habituel – il faut faire « de gauche » – parsemé ici et là de quelques fulgurances technocratiques – il faut faire « crédible ». Le fond, c’est un alignement de banalités – l’introduction sur la « nouvelle civilisation » que la gauche française se doit d’inventer est un modèle du genre ! –, de pétitions de principe et de mesures dites « concrètes » déjà mille fois énoncées qui oscillent entre la condamnation enflammée du capitalisme et de la mondialisation libérale, et un réalisme tout aussi plat et convenu. Ainsi entend-t-on, au PS, créer une nouvelle civilisation juste, solidaire et « durable », comme il se doit (on a échappé, bizarrement, à « métissée », « paritaire » et « intergénérationnelle » !), en réformant la fiscalité. Ce n’est pas tant, comme on l’entend souvent, que le PS ressorte son catéchisme des années 1970 pour faire face aux défis des années 2010 – il y a bien longtemps qu’il n’en a plus –, c’est plutôt qu’il aspire à conduire une société dont on s’aperçoit à la lecture du texte de cette convention qu’il ne la comprend pas et qu’il ne se donne à aucun moment les moyens de le faire.

Le désormais fameux care lancé par Martine Aubry en marge de ce processus conventionnel vient encore renforcer cette impression de vide analytique autant que conceptuel. Non tant que l’usage de ce terme très connoté soit hors de propos – il y a dans la notion de care telle qu’elle a été développée depuis les années 1980 dans les sciences sociales anglophones et dans certaines politiques publiques (care in the community…) des éléments intéressants, ceux notamment qui concernent la revalorisation économique des emplois d’aide à la personne – mais de là à en faire une échappatoire « sociétale » pour rééquilibrer l’économisme technocratique dominant dans les programmes du PS, il y a un gouffre. Un projet politique peut difficilement se résumer à l’addition de banalités sur la civilisation, d’une réforme fiscale et d’une thérapeutique régressive et maternante de l’hyper-individualisme contemporain en guise de « valeur ».

Pour tenter d’être à nouveau convaincant, le PS a d’abord besoin de sortir de cette manière et de ce style politiques. Les socialistes doivent en finir à la fois avec les débats faussement démocratiques et avec les décisions faussement synthétiques. Davantage de liberté et d’ouverture dans la délibération rendra la décision finale non seulement plus légitime mais encore bien plus efficace et « assumable » devant l’opinion – quelle qu’elle soit. Cette double révolution devrait également permettre une réflexion socialiste plus approfondie et plus originale qui briserait ce mélange dévastateur de logique dogmatique et de pensée-gadget empreinte de l’air du temps qui caractérise trop souvent l’exercice intellectuel au PS. L’enjeu est plus important qu’on ne le croit et ne le dit habituellement. Il ne s’agit pas en effet de gagner à tout prix l’élection présidentielle de 2012, il s’agit de la gagner – et les législatives qui suivront – pour gouverner pendant cinq ans au moins. C’est dans cette perspective de moyen terme que l’attention portée au choix du candidat comme à l’élaboration du projet, et au lien entre les deux, doit désormais impérativement s’inscrire. Sinon, outre que la victoire ne sera pas nécessairement au rendez-vous, c’est le pouvoir lui-même, cette capacité non seulement d’administrer les choses mais de gouverner les hommes et la société, qui pourrait échapper indéfiniment aux socialistes français.

Cet article a également été publié sur le site nonfiction.fr.

2 réflexions sur “En 2012, la droite peut perdre mais la gauche peut-elle gagner ?

  1. Excellente analyse – il faut aussi espérer que le candidat qui sortira des primaires (si ce n’est pas Martine Aubry) réussira de surcroit à emporter le parti dans la foulée… ou du moins à le confier à un(e) très proche. Dans le cas contraire, on aurait un parti dirigé par un candidat à la candidature défait par la base des sympathisants, soutenant un candidat approuvé par cette même base. Le candidat doit « cumuler » la candidature et la direction du parti (à moins que M. Aubry renonce à la candidature, et joue les Madame Loyal…)

    Assez d’accord aussi sur le « care »… en l’état, c’est un cadeau à la droite! »Vous n’avez pas le monopole du cœur! »

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