De quel populisme Mélenchon est-il le nom ?

Depuis quelques semaines, Jean-Luc Mélenchon est régulièrement accusé de populisme. Pis, aux yeux des gardiens du temple politico-médiatique du moins, il revendique désormais lui-même cette étiquette infamante ! Infamante en France et en Europe (elle l’est moins aux Etats-Unis) où l’on est prompt à qualifier ainsi tout mouvement politique qui dit s’exprimer au nom du peuple, des petits et des sans voix contre les élites et les importants. On a vite fait aussi de sous-entendre par-là une dérive vers les bords parfois nauséabonds de la démocratie. Il faut dire que la mémoire du XXe siècle européen ne favorise pas l’analyse à froid des usages plus ou moins bien intentionnés du peuple en politique. Pourtant, au-delà des accusations lancées souvent à la légère par ses adversaires ou par des commentateurs bien peu inspirés, et sans entrer dans le jeu médiatique dont se délecte visiblement le leader du Parti de Gauche (PG) – il a même « fait Drucker » ! –, l’étiquette populiste mérite que l’on s’y arrête, eu égard aux mouvements politiques qui ont fait irruption sur la scène politique européenne ces dernières années.

Jean-Luc Mélenchon a lui-même inscrit son parcours récent dans une perspective européenne. Non seulement parce qu’il a tiré les conséquences du « non » au Traité constitutionnel européen de 2005 et de ses suites en quittant un Parti socialiste au sein duquel il a jugé ne plus avoir sa place après y avoir milité pendant de longues années, mais encore parce qu’il a placé sa démarche dans les pas de l’Allemand Oskar Lafontaine, ancien dirigeant du SPD et fondateur de Die Linke avec les ex-communistes d’Allemagne de l’Est. Et même si, pour les besoins du jeu médiatique précisément, la référence allemande est moins présente désormais chez Jean-Luc Mélenchon que les allusions à la truculence télévisuelle du Georges Marchais, il n’en reste pas moins que l’analyse politique est identique des deux côtés du Rhin chez des anciens socialistes ou sociaux-démocrates désespérés par la « dérive droitière » de leur parti et qui ont préféré ouvrir un espace à sa gauche pour peser, en vue de futures alliances notamment, sur un éventuel programme de gouvernement.

Contrairement aux formations gauchistes qui refusent l’exercice du pouvoir – c’est notamment le cas du NPA d’Olivier Besancenot en France –, les anciens élus et ministres que sont Lafontaine et Mélenchon entendent bien gouverner et le faire aux côtés de leurs anciennes formations. Simplement, ils pensent pouvoir influencer celles-ci davantage de l’extérieur que de l’intérieur en récupérant en particulier les restes du vote communiste. C’est tout le sens du Front de gauche français qui allie le PG et le PCF aux élections. L’entreprise de recyclage du vote communiste a une double vertu, tant en France qu’en Allemagne (essentiellement dans les Länder de l’Est) : une base électorale et une capacité d’organisation qui même réduites restent appréciables au niveau local, et un ancrage estampillé « authentique » du côté des classes populaires. Le lien avec le populisme, dont Mélenchon a donc désormais fait son cheval de bataille, est tout trouvé : un populisme certes mais de gauche.

La nostalgie communiste n’est pour autant ni le seul ni même le principal ressort de la démarche mélenchonienne. Les thèmes mis en avant et le ton employé par le tribun du Parti de gauche sont pleinement de leur temps. Ils renvoient bien davantage à un mouvement que l’on perçoit ailleurs en Europe (et bien au-delà…) qu’à une simple resucée de la geste communiste d’antan, fût-elle orchestrée autour de la figure médiatique de George Marchais. Ils correspondent à la montée en puissance de forces politiques d’origine et de nature très diverses qui se réclament ostensiblement du peuple (sans toujours que sa définition soit précise, ce qui est une des caractéristiques du populisme) contre la trahison des élites que ce soit en matière économique ou sur les questions dites de société, au premier chef desquelles, l’immigration. Cette dernière question de l’immigration étant bien évidemment déterminante pour distinguer un populisme de gauche (celui d’un Mélenchon ou d’un Lafontaine) du populisme de droite (celui d’un Berlusconi ou même d’un Sarkozy) et a fortiori d’extrême-droite dont on retrouve désormais des traces dans tous les pays européens (de la Suède à la Hongrie en passant par les Pays-Bas, l’Autriche ou la Suisse).

Un tel classement est évidemment à la fois hâtif et trop traditionnel. Il ne permet pas de mesurer le phénomène aujourd’hui à l’œuvre dans les pays européens malgré la variété de ses formes. Mieux vaut sans doute d’ailleurs parler de néopopulisme pour décrire ces forces politiques émergentes ou en plein renouvellement plutôt que de les renvoyer à des modèles en grande partie obsolètes. Si certains sont encore ouvertement inspirés par le populisme fascisant (c’est le cas du Jobbik hongrois), d’autres rejettent désormais explicitement toute référence à ce passé. Ainsi ni Geert Wilders (PVV) aux Pays-Bas ni Heinz-Christian Strache (FPÖ) en Autriche ni même Christophe Blöcher (UDC) en Suisse ne sont des nostalgiques des années 1930. Leur discours est articulé autour du double abandon du peuple par les élites : économique face à la crise, « sociétal » face à l’immigration et en particulier à la présence d’immigrés musulmans.

Cette seconde dimension est devenue déterminante. Le discours néopopuliste déborde en effet la traditionnelle antienne de la peur de l’homme du peuple de voir échapper son travail au profit d’un immigré – d’autant que le risque semble de plus en plus grand de voir partir cet emploi lui-même… vers l’étranger. Il s’agit désormais davantage de la peur de perdre son identité « chez soi » au profit d’une autre culture dont les fondements religieux sont contradictoires avec une conception occidentale, moderne et libérale, de la vie individuelle et sociale. En cela, la démarche de Jean-Luc Mélenchon ne saurait être assimilée à ces mouvements néopopulistes. Elle reste en effet empreinte de l’ouverture humaniste de la gauche et du refus de la discrimination à raison de l’origine. Son anti-islamisme n’est que le refus républicain et laïque de la présence des religions dans l’espace public.

Ces formes nouvelles de populisme en appellent aux catégories populaires bien évidemment mais pas seulement – celles qui sont touchées traditionnellement par la concurrence des travailleurs immigrés dans l’emploi non qualifié. Elles attirent de plus en plus d’électeurs des couches moyennes et supérieures de la société qui redoutent les effets culturels de l’Islam. Le libéralisme culturel dont elles témoignent (respect des droits individuels et des mœurs notamment homosexuels ou du droit des femmes) leur apporte de plus en plus de sympathie et de suffrages. Ces électeurs séduits par le discours « sociétal » du néopopulisme n’auraient jamais voté pour des partis plus conservateurs tels qu’on en trouve dans l’extrême-droite classique. De ce point de vue, l’évolution imprimée au Front national par Marine Le Pen est tout à fait significative. On distingue ainsi de plus en plus, selon l’appellation du journaliste anglais Ed West, les « inter-faith gay-bashers » des « libertarian islamophobes » – c’est-à-dire les croyants de toute confession qui détestent les homosexuels des libéraux culturels dont l’ennemi est avant tout l’Islam.

Symétriquement, le discours économique de ces partis a tendance lui aussi, sous l’effet de la crise contemporaine, à se « gauchir ». Le néopopulisme est beaucoup plus protectionniste et opposé au système financier et bancaire que ne l’étaient les partis d’extrême-droite classique dont le libéralisme économique était parfois assez radical (ainsi au Front national). C’est évidemment là un point de contact entre les différentes formes de néopopulisme, au-delà des frontières politiques classiques. L’argument de l’abandon du peuple par des élites mondialisées, inconscientes des conséquences de l’ouverture à tout vent des frontières, s’adresse aussi bien à la gauche qu’à la droite traditionnelles – et recueille ainsi des votes issus d’électeurs venant de l’ensemble du spectre politique. Au-delà des électeurs qui franchissent le pas du vote pour une formation ouvertement néopopuliste, le discours même que tiennent ces partis recueille une adhésion croissante auprès des opinions publiques des différents pays. L’hostilité à l’Union européenne étant de loin le thème le plus largement fédérateur.

S’il est donc excessif de classer Jean-Luc Mélenchon aux côtés d’un néopopuliste européen tel que Geert Wilders par exemple, il n’est pas en revanche inutile de souligner qu’ils témoignent chacun à leur manière d’un même malaise complexe et multiforme qui a saisi depuis quelques années les pays européens. Ces mouvements néopopulistes servent ainsi aujourd’hui de signal d’alerte et de symptôme démocratique. Ils avertissent les « élites » que le mal-être du « peuple » doit impérativement être mieux compris et mieux pris en compte qu’il ne l’est. Où l’on voit que le populisme est sans doute le mal nécessaire de la démocratie.

Article paru sous une forme légèrement modifiée dans Le Monde daté du 20 novembre 2010 sous le titre « Un signal d’alerte aux élites démocratiques ».

Gauche Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

6 commentaires Laisser un commentaire

  1. Belle analyse, qui évite de « diaboliser » le « mélanchonisme ».

    Malheureusement, à en juger de quelque choix récents en Europe (cf. les nombreux plans d’austérité), les « élites » ne semblent tenir presque en rien compte des signaux ainsi envoyés, de ce qu’on appelait jadis la « fonction tribunicienne ».

  2. très bien, le rdv des politiques avec Georges Tron. L’homme est élégant et modéré, mais Laurent Bouvet lui rentre dans le lard direct… Cette émission est autrement plus brillante que les pâles émissions politiques du dimanche, où les journalistes ne cherchent qu’à tirer des potins.

  3. Une très belle analyse du phénomène néo-populisme. Geert Wilders est l’illustration parfaite de ce néopopulisme issu du libéralisme culturel. Et aussi, de son glissement vers la gauche, du point de vue économique. Wilders utilise en maître le droit des femmes ou des homosexuels contre la « civilisation rétrograde » de l’islam. Ses récentes attaques de l’euro sont aussi l’effet d’un nationalisme « soft » et d’une gauchisation entamée après les contacts avec Pia Kjaersgaard du parti du peuple danois. Wilders joue le double-jeu d’insider-outsider : il n’est pas au gouvernement, il soutient un cabinet minoritaire depuis le parlement. Cela lui permet de peser sur la politique néo-droitière de Mark Rutte tout en prétendant l’attaquer sur sa gauche quand le vent est favorable. Pour ce qui est des défenses identitaires, Mathew Goodwin fait le même constat pour la droite extrême en Angleterre : il s’agit moins d’une compétition sur le marché du travail ou du logement que d’une angoisse de perdre son identité au profit de cultures jugées inférieures, l’islam en tête. Le populisme n’est pas étranger à la démocratie : il en est directement issu. Et l’étiquette d’extrême-droite donnée à Wilders ou à Bossi et Berlusconi, ne rend pas bien compte de la complexité de leurs influences ou de leur pensée politique, très éloignée de l’extrême-droite de type néo-nazi ou fascisante. Il y a des concepts politiques à réinventer d’urgence si on veut appréhender ces phénomènes. Votre article va dans le bon sens 😉

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