Le retour à la décence ordinaire

La revue Commentaire a proposé, pour son numéro du Printemps 2011 (n° 133), à quelques personnes d’imaginer ce que pourraient être les premiers jours après la victoire de la gauche à l’élection présidentielle en 2012. La forme était libre. J’ai imaginé le propos liminaire de la première conférence de presse du nouveau président de la République: elle porte sur un thème essentiel aux yeux du président, son propos est court et ramassé car il donne simplement la direction de son action en laissant au Premier ministre et au gouvernement le soin de gouverner.

Première conférence de presse du nouveau président de la République.

Palais de l’Elysée, 25 juin 2012.

« Mesdames, Messieurs les journalistes,

Comme vous le savez, j’ai beaucoup insisté pendant la campagne, et depuis mon élection, sur l’importance de tenir ensemble ce que j’ai appelé « les trois dimensions structurantes » de mon mandat de président de la République. Je me suis déjà abondamment exprimé sur les deux premières d’entre elles. Elles résument à la fois l’orientation de la politique que je veux mener à la tête du pays et ma lecture des institutions de la Ve République. Elles sont toutes deux en rupture profonde avec celles de mon prédécesseur, le président Sarkozy.

La première, c’est le programme pour lequel j’ai été élu par une majorité de nos concitoyens. Il devra désormais être mis en œuvre par le gouvernement appuyé sur la majorité récemment élue à l’Assemblée nationale. Tous deux représentent, sous l’autorité du Premier ministre, les orientations majeures de ma politique. Deuxième dimension : la vision d’ensemble de la société et du monde que j’ai proposée aux Français. Elle dépasse les politiques publiques et les mesures présentées dans mon programme. Président de tous les Français, j’incarnerai directement cette cohérence devant nos compatriotes, en leur nom, au-delà des clivages politiques.

Mais je voudrais surtout, aujourd’hui, vous entretenir, Mesdames, Messieurs les journalistes, de la troisième de ces dimensions. J’ai dit et je le réaffirme très solennellement devant vous : je veux rompre non seulement avec la politique et avec la pratique institutionnelle de mon prédécesseur mais encore avec son comportement public, tant avec l’interprétation qu’avec l’image qu’il a données de sa fonction. Ce n’est pas une simple affaire de communication. Il ne s’agit plus en effet de « vendre » à nos concitoyens une image présidentielle à coup de storytelling. Non. Je veux donner un sens, c’est-à-dire à la fois une direction et une signification à ce que je dis et fais à la tête de l’Etat. Ce fil rouge narratif, structurant de mon quinquennat, je l’ai très tôt appelé, comme vous le savez : le retour à la décence ordinaire.

On m’a souvent interrogé pendant la campagne, vous l’avez fait vous-mêmes, sur ce que j’entendais par là. Et je vous ai dit que j’avais trouvé cette expression chez George Orwell, le célèbre auteur anglais de 1984. Il m’a toujours inspiré, bien au-delà de ses romans. Ses nombreux articles et essais ont toujours été pour moi une manière très concrète de réfléchir à l’action politique et à ses conséquences les plus immédiates envers nos concitoyens.

Qu’est-ce donc que la décence ordinaire à mes yeux ? C’est le déploiement des qualités morales de la puissance publique ; ce sont aussi des règles de comportement social exigibles de tous précisément parce que remarquables dans l’Etat ; et c’est, enfin, la possibilité de construire collectivement les conditions d’une vie sociale qui ne se réduise pas à un pur égoïsme matérialiste et consumériste.

Cette exigence s’applique d’abord et avant tout aux représentants de l’Etat. Comment peut-on en effet exiger de nos concitoyens le respect de règles dont on s’affranchirait soi-même ? Ce fût l’une des impasses dans lesquelles s’est engagé mon prédécesseur. Je serai donc intransigeant en la matière. Avec moi-même cela va sans dire mais encore avec les membres de mon gouvernement et l’ensemble des responsables de l’Etat. La responsabilité publique appelle un sens du service et du devoir supérieurs à l’ordinaire puisqu’elle est en même temps un modèle pour tous, celui de la République.

Mais cette décence ordinaire que j’appelle de mes vœux s’adresse aussi à tous, à chacun d’entre vous, à l’ensemble de nos concitoyens. Elle peut devenir dès aujourd’hui un guide précieux pour que nous retrouvions la confiance dans nos capacités collectives d’action, qui restent grandes, et dans l’avenir qui n’est jamais écrit.

Je renouvelle l’engagement de ma campagne d’en faire le fil rouge de ma présidence et voudrais y inviter, à travers vous, tous les Français.

Je vous remercie et je suis prêt à répondre à toutes vos questions. »

Article publié dans la revue Commentaire, n° 133, printemps 2011, p. 11-12.

2 réflexions sur “Le retour à la décence ordinaire

  1. M. Bouvet,
    avec tout le respect qui vous est du, je crains que vous ne fassiez une erreur de traduction de l’expression Orwellienne « ordinary decency ».
    « A decent man » ne veut pas dire un homme décent mais un honnête homme.
    Je ne sais comment traduire « ordinary decency » autrement que par une périphrase, mais je crains que vous égariez vos lecteurs par une traduction littérale.
    Bien à vous.

  2. Merci pour ce commentaire – et pour ce respect que je ne mérite pas plus qu’un autre !
    Vous avez tout à fait raison de souligner la difficulté de traduction de l’expression d’Orwell « common decency ».
    J’y ai pas mal réfléchi et je me suis appuyé à la fois sur les traductions proposées par J.-Cl. Michéa et F. Bégoud, et sur l’idée, un peu différente mais utile de « decent society » d’A. Margalit. La décence ordinaire que j’essaie de promouvoir, dans le sillage d’Orwell donc mais non exactement comme il l’entend (il applique ce concept au peuple), renvoie à la fois aux notions de justice sociale, d’honnêteté et de morale publique. Et elle s’entend pour l’ensemble de la société, comme une déclinaison de l’idée républicaine, au sens du bien commun.

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