2013 : l’annus horribilis de François Hollande

Francois New President


Version intégrale d’un entretien publié dans
Le Figaro du 17 décembre 2013.

Le Figaro : La chute de popularité de François Hollande en moins de deux ans de mandat est-elle inédite pour un président ?  Comment l’expliquez-vous ?

LB : Si l’on combine ampleur et rapidité, oui, c’est inédit et même vertigineux. Suivant un double phénomène : les difficultés considérables que traverse le pays (tant économiquement que du point de vue de l’interrogation sur ce qu’il « est ») ; le paradoxe de la gauche : qui doit pour gagner se rassembler (contre la droite…) tout en n’étant d’accord sur rien ou presque tant les « familles » de la gauche sont diverses et différentes, là encore tant que le plan économique que « sociétal » ou des « valeurs ».

– Est-ce sa politique qui déçoit ou sa personnalité qui a fini par être rejetée par les Français ? 

Les deux… mais si la politique que mène François Hollande était claire, lisible et explicite, il ne vivrait pas un tel rejet. Il serait combattu par ceux qui ne sont pas d’accord avec lui mais ce ne serait pas la même chose. Sa personnalité est mêlée à sa politique : aucun Français n’attend que le président réalise l’impossible ou fasse de la magie. En revanche, ils souhaitent qu’on leur dise les choses avec clarté et transparence. En renonçant au fameux discours de type churchillien (du sang et des larmes), François Hollande s’est privé d’un levier politique important : celui de la dramatisation des enjeux à hauteur du caractère dramatique de la situation du pays. Chacun pourtant la perçoit parfaitement. Seul le président semble ne pas la reconnaître.

– Y a-t-il une « faute originelle » dans la présidence Hollande ? (une ambiguïté sur sa campagne ? un flou sur ses alliances ? un manque de préparation personnel à la fonction ?…)

Il y a sinon une faute du moins un défaut constitutif de sa présidence, lié au paradoxe de la gauche que j’évoquais plus haut. Pour espérer l’emporter à la présidentielle, François Hollande devait se placer au point précis où s’exercent les différentes forces de gauche, sans montrer qu’il penchait en faveur de l’une ou de l’autre. Il devait garder un équilibre permanent. On dit que c’est son « caractère »… Je ne sais pas, en tout cas, il a réalisé sa brillante carrière politique en ayant parfaitement compris cet impératif pour la gauche française si elle veut espérer gouverner et gagner la présidentielle : rassembler toutes ses familles sans en exclure aucune.

Evidemment, une fois au pouvoir, la donne change. Les choix sont incontournables et même si François Hollande continue d’essayer de les dissimuler ou d’équilibrer un choix dans un sens par un autre dans l’autre sens, cela ne donne pas le même résultat. Les insatisfactions même minimes deviennent  bruyantes car il n’y a plus l’espoir de la victoire pour les faire taire. Et l’équilibre habile et permanent de la campagne se retourne contre le président : il multiplie les mécontentements sans satisfaire vraiment les autres…

– Dans l’équation institutionnelle gouvernement-majorité parlementaire – parti, quel est le maillon le plus faible ? Celui dont Hollande pâtit le plus ?

La caractéristique tout à fait frappante de la période, c’est que tous les maillons sont faibles. Et qu’il n’existe aucune position de repli possible à la majorité. Seul le mandat de 5 ans protège le président institutionnellement.

Le parti socialiste est inexistant, pas seulement à cause d’un premier secrétaire ectoplasmique politiquement mais en raison de l’absence de structure de travail et de propositions. Il ne se passe rien à Solferino ! A ce point, c’est inédit.

Le premier ministre est « cramé », à la fois en raison de la spécificité du poste dans la Ve République mais aussi, concernant Jean-Marc Ayrault, en raison de la faiblesse de son équation politique personnelle. Il n’a pas de « courant » ni de soutiens directs. Il a toujours été un responsable « fonctionnel » dans le PS ou à la tête du groupe parlementaire à l’AN, jamais un responsable « structurant », comme peuvent l’être des Fabius, Aubry, Valls ou Montebourg par exemple. En clair, il n’apportait rien politiquement à Hollande, sinon une fidélité et une capacité au sacrifice dont on sent tout de même aujourd’hui les limites…

Le groupe parlementaire à l’AN est  balkanisé, les « clubs » de députés fleurissent et attaquent tel ou tel aspect de la politique du gouvernement. Le groupe au Sénat s’étant même rebellé à plusieurs reprises contre le gouvernement !

– L’année 2013 a été émaillée de couacs ou de différends entre ministres. Le président aurait-il du en sanctionner ? 

Clairement, oui ! Que ce soit vis-à-vis des ministres ou de la haute administration (je pense en particulier à Bercy), il faut poser son autorité dès le départ, tant que la légitimité de l’élection au suffrage universel direct en impose à tous et que tous craignent pour leur carrière future. Or François Hollande n’a pas voulu le faire, en prétendant « présider autrement », « normalement ». Mais c’est, à mon sens, une erreur stratégique qui a pollué tout le début du quinquennat. En perdant son autorité en interne en quelque sorte, le président pouvait difficilement la revendiquer à l’extérieur du gouvernement et de la sphère de la majorité.

– Le choix de temporiser, de refuser de changer maintenant et de premier ministre et de politique prouve-t-il la capacité de Hollande à tenir dans la tempête ou son incapacité à prendre des décisions tranchées ? 

A-t-il le choix ? Le remaniement est une arme politique faible dans le contexte actuel. Et si François Hollande a bien raison de ne pas en user « à chaud », il sait sans doute que même après les municipales et les européennes, càd à l’été 2014, ce sera un simple moment dans l’actualité. Il le fera certainement, pour tenter de se donner un peu d’air politiquement mais l’effet est dérisoire au regard de la situation générale.

Ce que cela dit de François Hollande en revanche est assez classique et bien connu désormais : il a horreur de se retrouver dans une impasse, avec une seule issue. Il tente donc toujours de s’en ménager d’autres, avec plus ou moins de succès. Cela témoigne aussi d’une forme d’illusion sur la politique : comme s’il était profondément pragmatique (ce n’est assurément pas un idéologue) mais qu’il n’assumait pas totalement les conséquences de son pragmatisme.

– Entre la hausse de la fiscalité et la situation dégradée de l’économie et de l’emploi, d’un côté, et le manque de clarté ou d’autorité sur des sujets comme le mariage pour tous ou, plus encore, l’affaire Leonarda, qu’est-ce qui a le plus contribué à la chute de Hollande ?

A mon avis, et au vu des enquêtes d’opinion, le mélange, détonnant, des deux dimensions : économique et sociale d’une part, « sociétale » et d es valeurs de l’autre. C’est un élément important aujourd’hui. A gauche en particulier, on a tendance à penser que les questions économiques et sociales sont l’alpha et l’oméga de la politique, et que si l’on réussit à afficher une baisse du chômage, tout s’améliorera ! L’argument à l’appui d’un tel raisonnement est toujours le même, issu des sondages: « les Français sont avant tout préoccupé par l’emploi et le pouvoir d’achat ».

Or, même si effectivement nos concitoyens mettent en avant les questions économiques et sociales, au regard de leurs préoccupations quotidiennes, celles-ci sont intrinsèquement mêlées à d’autres considérations qui renvoient à ce que l’on nomme aujourd’hui les « valeurs ». Et leur comportement, électoral notamment, le montre de plus en plus.

La priorité de la lutte contre le chômage est donc importante mais elle doit s’accompagner d’une prise en compte de cette évolution structurelle des conceptions politiques et sociales, et en particulier, pour la gauche, en tentant de comprendre une telle évolution autrement que comme la simple demande de nouveaux droits pour chacun – ce qui est aussi une manière de réduire les demandes de valeur, d’égalité notamment, à une forme d’équation économique individuelle. Comme si l’individu n’était qu’un agent économique avec quelques caractéristiques identitaires (genre, orientation sexuelle, religion, origine…) qui le distinguent des autres. Ce qui n’apparaît pas ici c’est que la société, le lien social, c’est bien autre chose qu’un regroupement par affinités économiques et/ou identitaires ! C’est le grand défaut de la gauche dans son ensemble aujourd’hui que d’être incapable de penser au-delà de ce paradigme qui n’est autre que celui du libéralisme.

– Une inversion de la courbe du chômage suffirait-elle à le faire remonter et à restaurer son autorité ? 

Il s’agit d’une illusion, aux conséquences délétères d’ailleurs. D’abord parce que TOUT est fait pour faire baisser le chômage, même si c’est purement cosmétique (catégorie A et non les autres… emplois aidés…) ; ensuite parce qu’une « meilleure » courbe du chômage n’apportera pas de réponse aux questions structurantes du « malaise français » tant économique et social « qu’identitaire ».

– Un redressement passe-t-il par un changement de premier ministre ? Si oui, à quelle échéance ? Et au profit de qui ? Manuel Valls ou Martine Aubry ?

Un redressement, je ne sais pas. L’affichage d’un choix plus clair et plus affirmé du président en faveur de l’une des deux grandes orientations de la gauche aujourd’hui, certainement. Manuel Valls représentant une gauche à la fois plus réformiste sur le plan économique et sociale, et plus républicaine sur le plan des « valeurs » ; Martine Aubry une gauche plus étatiste sur le plan économique et social, et plus libertaire ou « multiculturaliste » sur le plan des valeurs.

– Et par un changement de politique ? Si oui par un social-libéralisme plus assumé ou par des gestes destinés à rassurer l’électorat de gauche ?

Le changement de premier ministre en faveur de personnalités telles que Valls ou Aubry indiquerait une inflexion politique nette me semble-t-il. Ce qui ne serait pas nécessairement le cas avec le choix d’un premier ministre comme Michel Sapin par exemple.

– Ou encore par la recherche d’une majorité plus disciplinée, par exemple en se séparant des Verts ?

Une des erreurs initiales de François Hollande lorsqu’il a été désigné candidat par les primaires, est de ne pas avoir remis à plat la relation avec les Verts, notamment l’accord de gouvernement signé entre Aubry et Duflot.

Aujourd’hui, il paie cette erreur, et cher. Car la sortie des Verts du gouvernement et sans doute de la majorité ouvrirait un front supplémentaire à gauche – même s’il l’est déjà à demi certes… Or ce qui était possible avant la présidentielle ou même au début du mandat ne l’est plus aujourd’hui, en raison de la faiblesse politique de la position du président.

De plus, plus fondamentalement, chez les Verts et au PS, on trouve nombre de responsables et de militants – et sans doute une partie de l’électorat – qui pense exactement le même chose, que ce soit sur l’économie, l’écologie ou les questions de société, dans un schéma plus proche de celui de Aubry que de Valls bien évidemment. Or depuis des années, une partie du PS vit sous une forme de domination idéologique ou du moins doctrinale de la part des Verts, comme s’ils incarnaient davantage le progrès ou l’avant-garde de ce que devrait être la gauche au XXIe siècle. C’est paralysant, et l’effet d’un travail en commun dans de nombreuses collectivités territoriales pendant des années n’a pas arrangé un tel phénomène.

– Finalement, après dix-neuf mois, sait-on ce qu’est le hollandisme ? 

 

Assurément, non. Pour une raison simple : François Hollande ne le sait pas lui-même et surtout ne veut pas le savoir !!!

Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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