Peut-il encore exister une vision progressiste de l’Europe ?

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[Version française de ma contribution à l’ouvrage Shaping a Different Europe].

Aujourd’hui, une « vision progressiste » de l’Europe est devenue difficile sinon impossible. Les peuples européens eux-mêmes ne voient plus l’Europe comme un espace de progrès ou même de simple amélioration de leurs conditions de vie. Ils ont du mal à se projeter dans un avenir européen, notamment lorsque cela concerne leurs enfants, même s’ils continuent bien de percevoir la dimension européenne comme la seule pertinente pour les grands choix collectifs dans un monde qui a changé d’échelle en se globalisant ces 20 dernières années.

Il serait toutefois faux et même dangereux de croire que les difficultés européennes sont passagères ; qu’elles ne seraient dues par exemple qu’à la crise économique et financière qui sévit depuis 5 ans sur le continent. La crise européenne est en effet beaucoup plus profonde. Elle tient à la fois à la fin du « monde européen » tel qu’il a existé peu ou prou depuis plusieurs siècles – i.e. la domination de l’Europe sur le monde de la fin du XVe siècle au XXe siècle – et, surtout, de manière beaucoup plus mécanique, à la dérive de la « méthode » qui a présidé à la construction des communautés puis de l’Union européenne (UE)

Dans ce contexte général, la gauche sociale-démocrate européenne a un problème supplémentaire à résoudre. Elle a soutenu sans ciller depuis près de 40 ans une construction européenne qui va pourtant à l’encontre de ce qu’elle est, de son identité la plus profonde ; une construction qui s’oppose terme à terme à ce qu’elle a prétendu défendre par ailleurs pendant toutes ces années ! Ce paradoxe entre credo européen et principes de base de la social-démocratie n’était pas trop douloureux jusqu’au début des années 1990 dans une Europe réduite et coupée en deux, du moins était-il gérable. C’est devenu impossible depuis.

Nous nous proposons ici de saisir la crise européenne à partir du prisme du « problème social-démocrate » pour envisager ensuite quelles pourraient être les pistes pour en sortir.

Le paradoxe européen de la social-démocratie

Si l’on posait la question aux citoyens européens de savoir quelle est la famille de partis politiques en Europe qui est la plus « européenne », ils seraient sans doute nombreux à placer la social-démocratie (SD) à la première place ou du moins au coude à coude avec les libéraux et les chrétiens-démocrates. La SD européenne, le PSE, ses partis nationaux, ses grands leaders… sont en effet depuis plus de 30 ans parmi les plus convaincus sur le continent des bienfaits de la construction européenne. Ils entendent bien évidemment l’améliorer, la rendre plus « sociale » par exemple ou plus interventionniste en matière économique parfois mais ils adhérent pleinement aux grands principes de son évolution : fédéralisation, régionalisation, ouverture des frontières, etc. Ils ont, en particulier, activement soutenu le projet de traité constitutionnel en 2005, finalement rejeté.

Pourtant, il n’en n’a pas toujours été ainsi. Les sociaux-démocrates européens ne sont pas à l’origine de la construction européenne. Aucun des « pères fondateurs de l’Europe » n’appartient d’ailleurs à cette famille politique – ils étaient chrétiens-démocrates. Ce n’est qu’au tournant des années 1960-70, sous l’influence d’une génération nouvelle de dirigeants dans et hors de la CEE (Brandt, Mitterrand, Craxi, Palme, Kreiski…) que la social-démocratie devint réellement « européenne », à la fois à partir de l’idée « d’élargissement » à d’autres pays que les 6 de départ et de construction d’un parti socialiste européen (PSE) qui voit le jour en 1974. Les raisons d’une telle évolution tiennent en particulier à ce que les dirigeants qui occupent à ce moment-là le leadership de la SD européenne ont été pour la plupart marqués par l’expérience de la guerre et considèrent la construction européenne telle que mise en place par les « pères fondateurs » de la génération précédente comme la seule façon de garantir la paix et d’assurer la prospérité commune, alors même que les difficultés économiques s’annoncent après une période de croissance et de plein-emploi.

Cette évolution historique en forme d’entrée de la SD dans le camp des partisans fervents de la construction européenne n’a pourtant été accompagnée ni d’une inflexion politique de l’orientation de la politique européenne ni d’une réflexion approfondie sur ce que pourrait être une social-démocratie proprement européenne, au-delà des pétitions de principe sur le modèle social européen et la préservation de l’Etat-providence dans le contexte d’une économie libérale et mondialisée. D’ailleurs, d’un parti à l’autre, au niveau national, les spécificités sont toujours restées fortes et les divergences nombreuses, qu’il s’agisse des questions économiques ou de défense par exemple – comme a pu l’observer, de manière spectaculaire, en 1999 à l’occasion de la publication du « manifeste Blair-Schröder ». Toutefois, le problème de la social-démocratie européenne va au-delà de ces divergences, et dépasse largement la question de l’existence ou non d’un parti socialiste européen (PSE), coquille bureaucratique restée vide de toute substance. Il renvoie à la définition même de la social-démocratie.

Si l’on tente en effet de définir rapidement ce qu’est la social-démocratie, on peut avancer trois éléments-clefs. La SD se caractérise d’abord par une forme inédite de « compromis » entre capital et travail, sous la forme notamment d’un équilibre du rapport des forces sociales et d’une régulation de celui-ci par l’Etat, en particulier en raison de son rôle développé d’Etat-providence. La SD s’inscrit également dans le cadre du régime démocratique, ce qui fait partie historiquement de sa définition même au sein des forces de gauche et du mouvement ouvrier, à l’opposé du communisme notamment. Les sociaux-démocrates acceptent en effet les formes de la démocratie libérale, et tirent leur légitimité du suffrage universel, même si leur but demeure la transformation sociale. Enfin, la SD s’inscrit dans le cadre national, c’est-à-dire de frontières bien définies et semi-ouvertes économiquement, celles qui permettent précisément à la fois l’exercice le plus large de la démocratie et une solidarité étroite, mais aussi une forme d’intervention étatique avancée dans l’économie, suivant les principes du keynésianisme.

Or, aujourd’hui l’UE apparaît comme l’exacte antithèse de ces trois caractéristiques. En lieu et place du « compromis social-démocrate », on trouve une free-market economy under the rule of procedural law, c’est-à-dire une conception non sociale-démocrate mais libérale de l’économie et de la régulation, d’origine anglo-saxonne. Il est tout aussi difficile, même à l’observateur le plus indulgent, de qualifier la gouvernance européenne (on ne peut même pas parler de gouvernement !) de démocratique tant le rôle du Parlement et la responsabilité politique de la Commission sont limités. Quant à la nation, la construction, voulue à toute force par les « pères fondateurs », d’un espace « post-national » est non seulement une antithèse philosophique de l’idée nationale mais encore un instrument redoutable au service de sa destruction, au nom de la lutte contre le nationalisme, par le haut (Union européenne) comme par le bas (régions).

Une telle opposition, terme à terme, n’a pourtant jamais été réellement interrogée au sein de la social-démocratie européenne, malgré les difficultés rencontrées à chaque étape de son évolution, dans les années 1970-80 alors que l’optimisme régnait, puis dans les années 1990-2000 lorsque les difficultés se sont multipliées. Ni l’intégration monétaire avec l’euro ni l’élargissement continu pendant 20 ans n’ont provoqué un débat un tant soit peu sérieux sur l’orientation de la construction européenne au sein des partis sociaux-démocrates du continent. Aussi l’européanisme a-t-il fonctionné peu à peu comme un dogme au sein de ces partis.

Lorsque des responsables issus de la social-démocratie ont été en charge des questions européennes, comme Jacques Delors de 1985 à 1995 par exemple, ou que les partis sociaux-démocrates ont eux-mêmes été au pouvoir dans un nombre suffisant de pays pour pouvoir influencer la construction européenne, comme au tournant des années 1990-2000, ils ont contribué à renforcer cette « intégration » européenne à rebours des principes mêmes de la SD ! Ainsi, par exemple, le PS français et le SPD allemand ont-ils sinon élaboré du moins soutenu tous les traités qui ont mis en place et consolidé cette construction européenne libérale, non démocratique et post-nationale, de l’Acte unique en 1986 au Traité de Lisbonne en 2007.  Ce fût le cas également pour le TCE de 2005, rejeté par référendum en France notamment. C’est d’ailleurs largement en raison de cette acception consentie ou désirée de la construction européenne et de ses principes, que la social-démocratie européenne a été affublée par ses adversaires, à gauche en particulier, du terme « sociale-libérale ».

Il y a donc quelque chose de profondément paradoxal dans l’attitude pro-européenne de la SD compte tenu de ce qu’elle prétend être et de ce qu’elle prétend défendre historiquement. Aujourd’hui toutefois, la question n’est évidemment plus celle d’un retour possible en arrière, au monde des années 1950-60 et au « modèle » social-démocrate de l’époque, mais de savoir si la SD est capable de proposer un programme européen différent de celui qui est mis en œuvre depuis des décennies suivant l’inspiration et la méthode de « pères fondateurs ». En clair, s’il peut y avoir enfin une vision progressiste de l’Europe, à rebours donc de celle qui s’est durcie dans les deux dernières décennies.

La social-démocratie européenne dans un monde globalisé aux frontières ouvertes

Face au défi européen et alors que les élections de juin 2014 s’annoncent partout difficiles pour les partis sociaux-démocrates, notamment en raison de la poussée des partis néo-populistes qui mordent désormais sur son électorat, la SD européenne doit impérativement se remettre en question, suivant trois axes prioritaires.

Le premier concerne les frontières de l’Europe. Les partis sociaux-démocrates doivent en effet clarifier leur conception de ce que doivent être les frontières européennes et des limites géographiques du continent. La frontière ne peut en effet ni être conçue comme un mur (supposément infranchissable) ni comme un simple lieu de passage sans formalités. Une véritable « idée neuve » de la frontière doit être pensée et proposée aux Européens par les sociaux-démocrates. Une frontière comme lieu politique avant tout, c’est-à-dire qui ne soit plus  défini négativement de l’extérieur, par des institutions internationales, des marchés ou des grandes entreprises, ou encore par la pression migratoire, mais bel et bien par ceux qui sont à l’intérieur, les citoyens européens, et uniquement par eux – le demos européen pourrait retrouver là un enjeu de mobilisation face à la mondialisation.

Le deuxième axe prioritaire de la réflexion européenne est celui de l’organisation politique de l’Union. La SD devrait en effet songer à défendre à nouveau l’idée de « cercles concentriques » qui permettrait outre de régler le problème de l’ingouvernabilité actuelle due au trop grand nombre d’Etats membres et à leur hétérogénéité, d’inclure dans des cercles plus larges la Méditerranée ou le grand Est européen par exemple.

Le troisième axe prioritaire est bien évidemment celui de la prise en charge pleine et entière de l’outil économique européen par un gouvernement politique au niveau de l’Union : budget européen conséquent, investissements et aménagements structurels par l’emprunt au niveau européen, concentration des moyens nouveaux sur la recherche et l’innovation, remise en cause lorsque c’est nécessaire du principe de libre-échange, soumission du pouvoir de la BCE à ce gouvernement européen afin de retrouver l’usage de la politique monétaire dans le policy mix vis-à-vis de l’extérieur de l’euro.

Bref, la social-démocratie européenne doit réinvestir le terrain politique en Europe, en ayant peur ni de se défaire de ses habitudes bureaucratiques qui l’ont privé de tout esprit d’innovation et de toute audace depuis trop longtemps, ni d’aller clairement et ouvertement à l’encontre des propositions d’autres forces politiques européennes. La SD ne doit plus être européenne pour les autres, plus que les autres. Elle doit se refonder à partir de ses principes initiaux dans un monde globalisé aux frontières ouvertes, certes différent de celui qui l’a vu naître, mais qu’il faut tenter d’apprivoiser plutôt que craindre ou subir.

Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

2 commentaires Laisser un commentaire

  1. Lucide, comme d’habitude Laurent! Trois points pourtant:
    1) L’heritage internationaliste joue sans doute un role – maintenant sans doute largement inconscient aujourd’hui – dans le reflexe pro-europeen de la SD. L’UE c’est un internationalisme au rabais, « entre soi », si l’on est pessimiste, ou le premier cercle d’un internationalisme plus large, si l’on est optimiste, et que l’on croit a l’exemplarite de l’experience europeenne.
    2) Il peut y avoir complementarite d’une construction europeenne liberale avec les pratiques sociales-democrates au plan national. On peut voir – c’est mon cas – le « carcan » reglementaire europeen en matiere budgetaire comme la condition necessaire a la poursuite de la redistribution au niveau national (sans monnaie unique, je ne donnerais pas cher de l’Etat providence en France, ou de ce qu’il en reste en Italie).
    3) De mon observatoire anglo-saxon, la question democratique est la plus vive. Fondamentalement, les eurosceptiques britanniques croient – ou font croire – que l’UE bafoue ce qui fait la base du systeme representatif (dans leur referent): le droit de consentir a l’impot de maniere claire, dans un espace democratique homogene. La SD peut probablement supporter en fait plus longtemps que des liberaux coherents l’arrangement institutionnel baroque qu’est l’UE aujourd’hui parce que leur rapport a l’Etat est plus passif: c’est avant tout un instrument de repartition (ce que les fonds structurels realisent de maniere modeste a l’echelon europeen), ses aspects bureaucratiques/non-democratiques sont donc plus supportables, un « mal necessaire » dont d’ailleurs les SD s’accommodent assez bien dans leur rapport a l’Etat a l’interieur de leurs propres frontieres nationales.
    Allez, j’arrete ici mon incursion dans un domaine qui n’est le mien…

  2. Je découvre, tardivement, les textes rassemblés sur ce blog ; j’en saisis quelques uns maladroitement sur mon I’lePhone. Ils sont très riches et je partage l’essentiel de leur argumentation ….

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