Les hommes politiques au piège de la normalité

Les hommes politiques au piège de la normalité

Article publié dans Le Monde, daté du 21 mars 2014.

Les élus et responsables politiques apparaissent désormais, sondage après sondage, systématiquement en bas du tableau de l’appréciation des professions par les Français. Il en va de même de la politique comme activité en général dans les enquêtes et les baromètres sur la confiance.

Ce sont d’ailleurs des phénomènes qui ne sont pas propres à la France, ils existent dans toutes les grandes démocraties, malgré les différences et les variations nationales – on le voit aussi dans l’augmentation tendancielle de l’abstention. Dans de nombreux pays, des populistes rallient même autour d’eux des troupes de plus en plus nombreuses et virulentes au cri de « Tous pourris ! »

Pourquoi une telle défiance dans le et la politique ? Qu’est-ce qui ne va plus avec les politiques ? Pourquoi ne les juge-t-on plus ni « à la hauteur » ni « dignes de confiance » ? N’y a-t-il pas un paradoxe à vouloir des responsables « normaux » et, dans le même temps, des responsables qui soient au niveau des défis contemporains ?

L’époque est à la normalité. La quête et l’exercice du pouvoir démocratique enjoignent désormais aux responsables de se présenter et d’agir comme des gens normaux, ce qu’ils font d’ailleurs bien volontiers. Notamment en se gardant à tout prix du risque de passer pour des « grands hommes ».

Ne serait-ce que pour une simple raison sémantique mais non anodine ; un « grand homme » étant difficilement une femme, la seule évocation de ce terme est devenue incompatible avec l’incontournable principe de parité.

PROFONDEUR DES ENGAGEMENTS

La raison d’une telle normalisation est bien évidemment plus profonde. Elle renvoie aux circonstances historiques. Celles d’aujourd’hui ne permettant plus, visiblement, de révéler la profondeur des engagements et la force des caractères comme ce fut le cas par le passé.

La situation de crise économique dans laquelle nous vivons en permanence depuis des années semble en effet conduire à des choix personnels et collectifs moins immédiats et moins tragiques que la guerre. Celui qui tranche désormais, en politique, n’est plus celui qui rompt mais celui qui assume, celui qui gère.

Le temps n’est donc plus aux visionnaires et aux stratèges mais aux tacticiens et aux demi-habiles chers à Pascal. « More spin than spine », disent les Anglais, « davantage de communication et d’apparence que de substance » et d’idées en guise de politique donc.

On perçoit pourtant, chaque jour, dans la vie politique française, les limites de l’exercice. François Hollande paie en effet, et cher, l’addition de cette « présidence normale » qu’il a érigée en projet. Il a ainsi assumé, tout comme Nicolas Sarkozy avant lui, même si ce n’est ni avec le même style et ni avec les mêmes mots, une « normalisation » du statut présidentiel.

Issus tous deux du baby-boom, enfants de la prospérité post-1945, ayant échappé au tragique de l’histoire du XXe siècle et aux engagements idéologiques qui les ont accompagnés, ils ont chacun à leur manière refusé d’endosser la dimension d’incarnation, verticale, de surplomb en quelque sorte, de la présidence sous la Ve République.

Ils n’ont accepté de prendre en charge que sa dimension de représentation, horizontale, commutative, en la pensant à la fois comme seule légitime et comme suffisante dans un contexte démocratique contemporain de basse intensité, face notamment à la défiance généralisée pour la politique exprimée par les Français.

TRANSPARENCE ABSOLUE

Pour ce faire, ils ont notamment pris le parti d’abaisser la frontière entre le privé et le public dans le cadre même de leur mandat. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, en favorisant la continuité d’image et de comportement entre l’homme privé et le président, au risque de voir cette mise en scène se muer en exigence scrupuleuse, de la part du public, de transparence absolue sur toutes ses activités, y compris ses conversations et entretiens les plus secrets.

Exigence pourtant doublement insupportable, car destructrice de la distance nécessaire à l’exercice même de la fonction présidentielle et débordant sur l’ensemble d’une classe politique que ça ne grandit pas.

Dans celui de François Hollande, en laissant apparaître en toute occasion le président en homme « comme les autres » au risque que ce soit jusque dans sa vie intime et, surtout, d’une indifférence à son tour normalisée vis-à-vis de la fonction.

Cette normalisation générale ne serait rien d’autre finalement qu’une circonstance de plus, plus ou moins souhaitable ou déplorable, dans la vie politique contemporaine si elle ne servait de révélateur à la perte de pouvoir du politique face à l’évolution économique et à celle de la société plus généralement.

Elle se laisse en effet deviner comme une sorte de vide entre, d’un côté, le règne de la gestion technique des affaires économiques et, de l’autre, les injonctions incessantes de la morale qui pèse sur l’activité publique. C’est dans les mâchoires de cet étau infernal que se sont placés les politiques contemporains à force de vouloir être, à tout prix, « normaux ».

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