Extrême-gauche, islamisme et antisémitisme

Entretien sur le site Figaro Vox, publié le 24 juillet.

FigaroVox: Le Nouveau parti anticapitaliste est très impliqué dans le soutien à la cause palestinienne et s’est distingué par son soutien à une candidate voiléeaux élections. Peut-on parler d’«islamo-gauchisme»?

Laurent BOUVET: Je n’emploierai pas cette expression. A la fois parce qu’elle relève davantage de la désignation politique, ici péjorative d’ailleurs, que du langage de l’analyse politique, et parce qu’il me paraît difficile d’assimiler le NPA, ses élus, ses militants, dans leur immense majorité, à l’islamisme!

Le soutien à la cause palestinienne n’est pas, fondamentalement, pour le NPA comme pour d’autres organisations d’extrême-gauche, de nature religieuse, même s’il conduit, on le voit aujourd’hui, à une mobilisation ou un combat aux côtés de personnes qui elles ont clairement des préoccupations religieuses.

Pour ce qui est de la candidate voilée dont vous parlez, vous faites référence aux élections régionales de 2010 en PACA. Ce qui m’avait surpris – mais ça avait aussi été le cas au sein du NPA – c’était les arguments invoqués en défense de cette jeune candidate par certains responsables du parti. Ils présentaient comme une évidence qu’elle puisse se vêtir comme elle l’entend, qu’elle agissait finalement suivant sa liberté de conscience.

Or pour un parti qui se réclame du marxisme et du trotskisme, ne pas comprendre qu’il y a là au moins deux éléments qui posent problème, c’est se condamner à la contradiction idéologique. D’abord parce que la religion est, comme l’a dit Marx, «l’opium du peuple» et que le but dusocialisme est de libérer l’humanité de son emprise ; ensuite parce que cette idée que l’individu est totalement libre de ses choix, en conscience, me semble difficilement compatible avec l’antilibéralisme proclamé par ailleurs, avec force, par ce parti.

Quels sont les ressorts profonds de cette nouvelle idéologie?

Les ressorts de ce combat commun, avec les réserves faites plus haut sur le terme lui-même et sur son caractère «idéologique», renvoient d’une part à l’inscription historique de la lutte révolutionnaire dans l’internationalisme puis le tiers-mondisme, et de l’autre au fait que les Palestiniens ont été érigés en symbole de la cause anti-colonialiste et des nouveaux «damnés de la terre», notamment à partir des années 1970 lorsque la défense des «minorités» sur une base identitaire et culturelle (noirs américains, femmes, homosexuelles, régionalistes, radicaux religieux, immigrants récents…) est devenue une nouvelle manière de défendre les opprimés, à côté de celle, traditionnelle, de la lutte des classes.

Aujourd’hui, quarante ans plus tard, alors que le conflit israélo-palestinien n’est pas réglé même s’il a progressivement évolué avec la géopolitique locale et les relations internationales, l’attachement à la cause palestinienne dans l’extrême-gauche est toujours très fort. Et par dissociation, le rejet de tout ce qui concerne Israël également, ce qui se traduit souvent par ce que l’on nomme aujourd’hui «antisionisme» – même si le rapport au sionisme est assez lointain…

Sur ce socle largement commun à gauche, certains considérations antisémites naissent du croisement entreantisionisme et anticapitalisme. On y retrouve des thèmes classiques de la «mainmise des juifs» sur le système financier ou médiatique, de l’influence des juifs sur la politique américaine, sur les institutions internationales… Et évidemment un lien possible ici avec l’extrême-droite, comme on le voit notamment dans le cas du public, jeune, qui suit des personnalités telles queDieudonné ou Alain Soral. Cet antisémitisme politique rejoint dans ses buts et ses représentations un antisémitisme de nature religieuse lui, qu’on trouve dans certaines formes d’islamisme très radical, notamment dans certains quartiers de banlieue des grandes métropoles en France.

Ce qui se passe aujourd’hui est donc le résultat de circonstances particulières, d’une situation qui s’envenime, et de beaucoup de confusion intellectuelle et politique dans la conjonction de ces différentes «forces» politiques et religieuses.

Le fait que le gauche radicale, longtemps féministe, universaliste et anticléricale s’allie avec un islam identitaire souvent taxé de communautarisme et d’obscurantisme à l’égard des femmes peut apparaître paradoxal. Comment expliquez-vous cette contradiction?

C’est le résultat d’une mobilisation de plus en plus marquée en faveur des «minorités» quelles qu’elles soient, qui est devenue le but prioritaire de toute une partie de la gauche à côté et parfois en lieu et place de la mobilisation pour l’émancipation sociale.

Ce qui crée, comme on le voit de manière saillante aujourd’hui, des contradictions importantes et des conflits insolubles au sein même de certaines organisations, au risque de leur impuissance et de leur explosion, bien au-delà de l’extrême-gauche d’ailleurs. Car il y a un moment où les contradictions ne sont plus tenables. Le meilleur exemple est celui de la défense du droit des femmes ou des homosexuels par rapport à la religion. Ce qui ne posait pas de contradiction majeure à la gauche jusqu’ici quand il s’agissait de défendre ces droits contre l’Eglise catholique devient plus problématique quand il s’agit de les défendre face à l’islam et à ses principes.

On a vu récemment combien des enjeux tels que le «mariage pour tous» ou autour du «genre» ont suscité des réactions virulentes aussi bien dans les milieux catholiques que musulmans.

Traduit-elle une dérive plus large de la gauche en général, qui avec l’antiracisme est passé de la lutte pour l’égalité des droits à la défense des particularismes?

Considérer qu’on peut agréger des minorités constituées sur des critères identitaires culturels pour en faire un électorat cohérent et durable est l’une des erreurs politiques et électorales de la gauche, toutes tendances confondues, ces dernières années.

L’autre erreur est de nature idéologique: elle a consisté à remplacer la réflexion sur les conditions réelles, pratiques et sociales de nos concitoyens, sur leurs besoins et leurs demandes, par de simples pétitions de principes sinon de moulins à prière, par l’énoncé de «valeurs» telles que le «progrès» ou la «diversité», que nombre de responsable ont cru largement partagées par l’ensemble de ces minorités précisément.

La désillusion, dans les urnes et maintenant dans la rue, est bien évidemment à la hauteur des illusions.

Gauche Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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