François Hollande, sauvé et piégé par les institutions de la Vème République

Si l’on met de côté l’arme constitutionnelle de la dissolution, trois solutions se présentaient au président de la République après l’offensive d’Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon. La première consistait à continuer de prétendre, comme si de rien n’était, que tout le gouvernement est d’accord et, malgré telle ou telle déclaration, suit le « cap » fixé par le chef de l’Etat et le premier ministre. C’était d’ailleurs le sens des premières déclarations du président après l’entretien donné par le ministre de l’économie au Monde (25 août).

C’est, plus largement, une inclination politique de longue date de François Hollande : tenir ensemble des contraires, établir des synthèses réputées impossibles, faire cohabiter des tendances concurrentes du PS et de la gauche dans son secrétariat national du Parti socialiste quand il en était le chef comme dans ses gouvernements comme président.

C’est notamment grâce à cette qualité de tacticien hors pair qu’il a pu être désigné comme candidat à la présidentielle et la gagner. Une présidentielle sous la Ve République nécessitant de toute manière de rassembler très largement son camp, gauche ou droite, en combinant des forces souvent antagonistes. Aujourd’hui, dans l’exercice du pouvoir, une telle habileté ne suffit plus, et le fait d’avoir fait des choix clairs en matière de politique économique ne permet plus de jouer ainsi avec des équilibres politiques aussi précaires.

TROISIÈME SOLUTION

La deuxième solution qui s’offrait à lui était d’infléchir, voire de changer le « cap » qu’il a fixé avec son « pacte de responsabilité », c’est-à-dire d’aller dans le sens de ce que demandaient les ministres et les « députés frondeurs », comme d’autres à gauche et au-delà. On imagine mal pourtant, de la part du président, un tel reniement des choix qu’il a constamment réaffirmés ces derniers mois, et ce même si les résultats ne sont pas au rendez-vous.

Sa crédibilité aurait été définitivement atteinte, non seulement auprès des partenaires européens et patronaux que le président a privilégiés, mais encore auprès d’une majorité du PS encore fidèle, et auprès de tous ceux, au PS et à gauche, qui lui demandent une inflexion ou un changement. En effet, pourquoi ne pas demander davantage demain à celui qui a déjà cédé une fois ?

C’est donc la troisième solution qui s’est finalement imposée : mettre en adéquation la composition du gouvernement, et demain la majorité à l’Assemblée nationale, avec le « cap » choisi par le chef de l’Etat. Une solution dont on pressent qu’elle doit beaucoup à Manuel Valls dans la mesure où le premier ministre a montré de longue date qu’il est moins prompt que le chef de l’Etat à l’équilibrisme tactique et aux ambiguïtés et non-dits qui l’accompagnent. Au-delà, dès lors que le fameux « cap » avait été constamment confirmé et réaffirmé ces dernières semaines par l’exécutif, une mise en cohérence de l’ensemble du gouvernement semblait inévitable à terme.

FORTERESSE INSTITUTIONNELLE

Il s’agit d’ailleurs là d’une logique institutionnelle difficilement contournable dans le cadre de la Ve République. L’exécutif disposant de tous les moyens pour faire respecter ses choix même en cas de grande faiblesse politique comme c’est le cas aujourd’hui – qu’il s’agisse des piètres résultats économiques, des mauvais sondages ou de la contestation grandissante au PS et à gauche. Ceux, notamment les ministres, qui ont cru pouvoir s’affranchir du caractère implacable des institutions, ont commis de ce point de vue une erreur d’appréciation.

Cette forteresse institutionnelle imprenable apparaît néanmoins comme tout ce qui reste à François Hollande. C’est à la fois beaucoup compte tenu de la critique dont il fait l’objet et bien peu si l’on considère sa capacité d’action et surtout la capacité de conviction des Français. Il peut en effet toujours espérer, en maniant à la fois l’arme dissuasive de la dissolution et les outils du parlementarisme rationalisé (article 49.3, ordonnances…), obtenir le vote de tel ou tel texte, en particulier budgétaire, à l’Assemblée nationale, mais guère plus.

Les ennuis commencent dès la porte de l’Hémicycle franchie, là où s’arrête l’emprise de la mécanique constitutionnelle, et d’abord au sein du parti lui-même. Au PS, la clarification « idéologique » qui pourrait bien suivre ce remaniement – entre tenants et adversaires du « cap » pour simplifier – risque d’emporter le consensus électoraliste de ces dernières années.

EXPLOSION DU PS

Jusqu’ici, la cohabitation des différentes tendances et sensibilités était permise par la perspective du pouvoir, local et national. Une trajectoire électorale ascendante du parti, localement, comme entre 2002 et 2010, et nationalement comme en 2012, permettait de ménager un espace politique et des ressources à l’ensemble du parti. Ce ne sera plus le cas à l’avenir tant le ciel électoral s’est assombri.

Or la division ouverte du PS, voire son explosion, ne permettrait pas à ses composantes de retrouver, les unes avec d’autres partenaires (eux aussi affaiblis) à gauche, les autres avec une très hypothétique alliance au centre, les mêmes conditions de « confort » électoral que par le passé. Cette question-clé sera au cœur du prochain congrès du parti, qui se tiendra normalement en 2015, dans une situation économique et politique qui a rarement été aussi dégradée tout au long de son histoire.

Si ce remaniement est une solution contrainte pour se sortir de la crise provoquée par Arnaud Montebourg, c’est donc aussi, pour le couple exécutif, un pari politique très audacieux, celui de la clarification et de la cohérence. On saura très vite s’il est tenu.

Article publié dans Le Monde daté du 26.08.14.

Gauche Parti socialiste Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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