A gauche, le « sociétal » ne remplacera jamais le social

La formation du nouveau gouvernement Valls témoigne, de la part de l’exécutif, d’une double détermination. D’une part, en faisant coïncider le casting avec le «cap» décidé il y a quelques mois, comme c’est le cas tout particulièrement avec la nomination d’Emmanuel Macron au ministère de l’Économie et de l’Industrie. De l’autre, avec la décision, hautement symbolique, de manifester l’ancrage à gauche du gouvernement en conservant Christiane Taubira à son poste et surtout en promouvant Najat Vallaud-Belkacem à l’Éducation nationale. Si la confirmation et la promotion de ces deux ministres ont été moins commentées que la nomination de leur collègue à Bercy, elles l’ont été tout aussi sinon plus violemment, notamment par les opposants aux dispositions qu’elles ont défendues jusqu’ici, en particulier autour du mariage pour tous et des ABCD de l’égalité.

Ce signal voyant – et voulu comme tel – de l’ancrage à gauche du gouvernement au moyen de personnalités qui incarnent avant tout le combat autour d’enjeux dits «de société» témoigne pourtant des limites de l’exercice et soulève, a minima, deux difficultés qui s’ajoutent au débat qui fait désormais rage sur la politique économique.

La première difficulté tient au doute que l’on peut formuler sur l’efficacité d’une telle politique du chiffon rouge agité sous le nez de ses adversaires. Quel intérêt y a-t-il, en effet, pour le pouvoir actuel, à remobiliser ainsi toute une partie de la droite alors même qu’il se trouve en difficulté sur sa gauche? Le gouvernement actuel a-t-il les moyens d’un combat sur deux fronts alors qu’il est au plus bas de son crédit politique?

Ce qui a, bon an, mal an, fonctionné jusqu’ici, à savoir unir la gauche contre la droite sur les questions de société – comme au moment clé du débat sur le mariage pour tous en 2012-2013 -, n’est en effet plus de mise aujourd’hui. À la fois parce que nombre des soutiens du gouvernement, à gauche, trouvent qu’il ne va jamais assez loin en la matière (PMAGPA…) et sont donc plus prompts à l’attaquer qu’à le défendre ; et parce que cela peut effacer les effets de séduction exercés sur une partie de la droite par le programme économique du gouvernement.

La deuxième difficulté, plus sérieuse, est interne à la gauche: réduire ainsi le marquage idéologique à gauche aux questions de société demeure insuffisant. En effet, au cours de chacune des expériences gouvernementales de la gauche depuis 1981, il y a eu au moins une grande réforme sociale qui est restée un symbole durable: ainsi, par exemple, la retraite à 60 ans en 1981, le RMI en 1988 ou encore les 35 heures en 1997. Et ce même si, dans le même temps, les gouvernements de gauche ont mené des politiques d’adaptation à l’économie de marché et de soumission à la contrainte européenne: ainsi, par exemple, la politique de dérégulation de Pierre Bérégovoy dans les années 1980 ou les privatisations sous le gouvernement de Lionel Jospin.

Cette fois-ci, l’absence d’une grande réforme sociale qui puisse rester comme un symbole incontestable et durable a laissé un vide et conduit à un déséquilibre inédit dans l’histoire des passages de la gauche au pouvoir sous la Ve République. Ce d’autant que l’affirmation d’un cap économique alliant «politique de l’offre» et ajustement structurel n’avait jamais été aussi claire et nette de la part d’un gouvernement de gauche.

Or ce déséquilibre est loin d’être compensé par l’insistance, depuis le début du quinquennat, sur les questions de société comme «marqueur idéologique» de la gauche. Et si social et «sociétal», selon l’expression consacrée, ne sauraient être brutalement opposés, on constate néanmoins qu’aujourd’hui, au sein de la gauche, le compte n’y est pas. Et de loin, tant il est impossible de prétendre faire reculer les inégalités dans la société ou assurer le progrès social pour tous en attribuant des droits individuels, aussi légitimes soient-ils, à quelques-uns au nom de tel ou tel critère identitaire «culturel» lié à la personne (qu’il s’agisse du genre ou de l’orientation sexuelle par exemple).

Ces difficultés soulèvent, in fine, une question plus fondamentale encore pour cette gauche qui accepte d’exercer le pouvoir: celle de son projet politique, de ce qu’elle a encore à proposer aux Français. On a en effet, aujourd’hui, sous les yeux l’aboutissement d’une transformation de longue haleine, le bout du bout d’un processus, commencé il y a trente ans, auquel a d’ailleurs pris part toute une génération qui a commencé sa carrière à l’époque et détient maintenant le pouvoir. Son projet actuel a été très largement conçu, dans l’exercice même du pouvoir, dans les années 1980, autour de deux axes principaux: d’une part une adaptation pragmatique mais non assumée et non réfléchie à l’économie de marché et au capitalisme ; d’autre part une conversion doctrinale à une vision à la fois éclatée et très largement individualisée de la société.

Cette reconnaissance plus ou moins explicite de la prévalence du libéralisme dans tous les domaines a eu, on le sait, des conséquences importantes en termes de choix de politiques publiques tout au long des trente dernières années. Mais ça a été aussi le cas en termes de discours et de légitimation politique, puisqu’il a fallu remplacer l’objectif de l’émancipation collective à partir des rapports de force socio-économiques par celui d’une émancipation individuelle à partir des opportunités et des droits. La gauche, bien au-delà de celle qui aspire à gouverner, d’ailleurs, qui se voulait historiquement une force de transformation économique et sociale, s’est ainsi peu à peu réduite à une simple force, épisodique, d’amélioration «sociétale» et morale.

C’est aujourd’hui insuffisant pour gouverner, ce sera demain insuffisant pour gagner les élections.

Article publié dans Le Figaro du 3 septembre 2014

Gauche Parti socialiste Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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