Comment Hollande peut-il encore gouverner ?

FigaroVox: D’après le baromètre TNS Sofres pour Le Figaro Magazine, la cote de confiance de François Hollande est tombée à 13%, soit une baisse de 5 point en 2 mois. Comment analysez-vous cette défiance jamais vue auparavant?

Laurent BOUVET: François Hollande est confronté, en même temps, à deux difficultés majeures qui conjuguées créent cette situation inédite et très dangereuse pour un président de la République.

La première, c’est le marasme économique: chômage en hausse continue, croissance nulle, ras-le-bol fiscal… Les résultats attendus et, pire encore, annoncés, par le président ne sont pas là. Et le «pacte de responsabilité» n’apparaît pas comme susceptible de changer la donne, compte tenu de l’austérité qu’il implique au regard de la dépense publique considérable (40 milliards d’euros) qu’il représente.

La deuxième difficulté tient à la perte de la maîtrise du temps politique par le président alors que celui-ci en avait fait un élément-clef de son quinquennat, expliquant notamment que celui-ci se déroulerait suivant des phases bien précises. Aujourd’hui, alors qu’il n’a clarifié son «cap» que depuis quelques moi – et donc perdu deux années précieuses et beaucoup de capital politique qui lui seraient très utiles -, il est soumis aux événements, des annonces de mauvais résultats, aux échéances électorales et même désormais aux déclarations tonitruantes des ministres qu’il a choisis ou de son ex-compagne!

Résultat, les Français ne comprennent pas ce que fait leur président et, pire encore, où il veut conduire le pays. Au sein de la gauche en particulier, la brutalité de la clarification de la politique économique, effectuée sans contrepartie sociale soulève un vent de révolte inédit. Et ce n’est pas la manipulation plus ou moins adroite de quelques symboles «sociétaux», qui n’ont plus de portée après deux ans de sur-utilisation, qui peut faire le poids.

D’après un conseiller ministériel, «à partir du moment où François Hollande ne demande même pas un parapluie à l’île de Sein et où il ne cherche même pas à interdire le livre de son ancienne compagne, cela veut dire qu’il n’a même plus le souci de sa propre image». Ces 13% de confiance sont-ils dès lors dus à la politique du président ou à sa personne directement?

L’image du président de la République est profondément et durablement atteinte en effet. Son autorité avait déjà été remise en cause de manière spectaculaire à plusieurs reprises, notamment au moment de «l’affaire Leonarda» mais cette fois c’est son image personnelle, au-delà de la fonction, qui est touchée. Le roi est nu et tout le monde s’en aperçoit. Et il est mis à nu à cause de ses propres décisions, ou plutôt de son absence de décision.

Ne faisant confiance, de longue date, pour sa communication qu’à lui-même, il s’est placé lui-même dans la situation actuelle. L’exemple, sidérant, du livre de Valérie Trierweiler, est un révélateur ultime de la faiblesse du chef de l’Etat. Il ne pouvait pas en effet ignorer que son ancienne compagne, compte tenu des conditions mêmes de leur séparation et du fait qu’elle soit journaliste, représentait en quelque sorte une potentielle «bombe à retardement»! Il n’est pas exclu que les Français jugent avec sévérité son impéritie dans une telle situation.

La politique et la personne du président se mêlent donc étroitement désormais pour le pousser au fond de l’abîme, les «deux corps du roi» sont atteints. La majorité qui l’a élu en 2012 ne soutient plus le président de la République seulement deux ans après cette élection, et tant son autorité que sa crédibilité ont été réduites à néant. C’est inédit à ce point dans l’histoire de la Vème République – même Nicolas Sarkozy bénéficiait encore, après cinq années de mandat du soutien inconditionnel d’une très large majorité de son camp.

Comment expliquez-vous que la nomination de Manuel Valls ait si peu influé sur cette confiance? Le premier ministre, dont la cote de confiance est passée de 44% à 30% entre juillet et septembre, n’est-il pas en train lui-même en train de sacrifier son avenir politique en restant aux côtés de François Hollande?

Le premier ministre est très nettement entraîné dans sa chute par le président de la République. Il va sans doute devoir se poser la question, à un moment donné, du bienfondé de son pari qui consiste à miser, avec le président, sur des résultats économiques d’ici la fin du quinquennat.

Manuel Valls a en effet été choisi par le président pour mettre en oeuvre le fameux «cap» qu’il a décidé fin 2013-début 2014. Mais même si sur le fond, ce cap correspond assez bien au projet défendu par Manuel Valls dans les primaires en 2011, il reste celui du chef de l’Etat. C’est d’ailleurs une lecture assez classique des institutions de la Vème République de ce point de vue. Et le peu d’impact de l’arrivée de Manuel Valls s’explique notamment par le poids de la contrainte institutionnelle.

On est toutefois passé d’une ambiguité à une autre dans le rapport entre les deux têtes de l’exécutif ces derniers jours.

L’ambiguité initiale était que Manuel Valls devait réussir avec le président pour pouvoir être demain le mieux placé dans l’après-Hollande au sein du PS, et en même temps qu’en cas de réussite, c’est le président qui en retirerait tous les avantages. La fidélité ne pouvant donc payer dans cette perspective qu’à long terme, c’est-à-dire en politique dans une éternité par définition toujours instable et incertaine.

Aujourd’hui, face aux difficultés que l’on a mentionnées plus haut, l’ambiguité demeure mais elle a changé de nature. Désormais pour le premier ministre, l’essentiel est de préserver au maximum son capital politique pour un après-Hollande qui pourrait arriver plus vite que prévu – dès 2017 même – alors que son sort est totalement lié au président.

Cela ressemble donc fortement pour le chef du gouvernement au problème de la quadrature du cercle en politique.

Quelles sont les solutions qui s’offrent au chef de l’Etat pour remonter dans les sondages? Comment peut-il regagner la confiance des Français?

En l’état actuel des choses, le président de la République n’a pas beaucoup de possibilités qui s’offrent à lui, en tout cas elles présentent toutes des risques importants.

La première serait de changer de politique, en allant dans le sens de ce que lui demandent «les frondeurs» ou la «gauche de la gauche». Il se rapprocherait ainsi de sa majorité de 2012 mais perdrait évidemment aussi en route ceux qui le soutiennent encore. Et il perdrait auprès des partenaires qu’il a choisis jusqu’ici en France et en Europe, la crédibilité qu’il a tenté d’acheter avec le «pacte de responsabilité». Il ouvrirait aussi ainsi certainement une boîte de Pandore des surenchères au sein d’une gauche très diverse, dont les buts et les demandes sont loin d’être les mêmes.

La deuxième possibilité qui s’offre à lui est la poursuite de son «cap» actuel. Le pari est ici sur les résultats d’une telle politique. Or, on l’a vu, on peut en douter compte tenu des effets difficiles à maîtriser de la politique de l’offre qui a été choisie. Si les entreprises et les partenaires sociaux ne jouent pas le jeu ou si la conjoncture européenne continue de se dégrader, l’effort consenti sera réduit à néant et l’austérité sera plus dévastatrice encore qu’aujourd’hui. Le chef de l’Etat sera dès lors arrivé au bout de l’impasse dans laquelle il s’est engagé.

La troisième possibilité, sans doute la seule réellement envisageable désormais, serait pour François Hollande d’engager la société française dans une série de réformes de ses structures, autour d’un discours churchillien mobilisateur – celui que le chef de l’Etat aurait pu et dû tenir dès son arrivée au pouvoir alors qu’il disposait d’un capital politique élevé. L’idée étant d’engager le pays de plain-pied dans la «grande transformation» contemporaine en remettant à plat l’ensemble du système institutionnel, économique et social français. Bref, un grand saut, courageux et sans doute un peu fou mais qui permettrait à la France de sortir de sa torpeur et de sa défiance vis-à-vis d’elle-même.

Quels seront ses principaux défis à relever, ses grandes réformes à venir pour prouver aux Français qu’il est bien l’homme de la situation?

Fiscalité, protection sociale, travail, relations professionnelles, éducation nationale, enseignement supérieur et recherche, redressement industriel, financement de l’économie, organisation territoriale… tout doit être revu. Pas «réformé» ou «aménagé» à la marge, non, revu de fond en comble.

L’idée d’une politique «disruptive» comme on le dit en matière d’innovation donne une idée de l’orientation qui pourrait être prise au point de blocage et de défiance où l’on en est arrivé.

Le Parti Socialiste sera-t-il une victime collatérale, notamment durant les élections à venir de l’impopularité du président et de son gouvernement?

Victime consentante et même responsable de son sort. Qu’a fait le Parti socialiste, j’entends ses responsables, ses militants… depuis 2002, au moins, pour se préparer à exercer le pouvoir? Qu’a fait le PS pour penser les transformations en cours du monde et de la société? Pour proposer aux Français un projet de société auquel non seulement croire mais participer?

Le PS est un instrument totalement inadapté aux défis politiques du temps, comme c’est le cas de nombre de partis et de forces politiques d’ailleurs – et au-delà de nombre d’institutions de toutes natures.

Des ambiguïtés, des demi-choix, des statu quo faute de réflexion, des enthousiasmes «progressistes» sur telle ou telle question secondaire alors que sont laissés dans le flou les choix stratégiques… voilà ce qu’a produit le PS depuis 15 ans. C’est aussi le résultat de tout cela que l’on voit à l’oeuvre aujourd’hui sous la présidence de celui qui en a été le premier secrétaire.

Si le PS est une victime électorale notamment – et cela signifie des milliers de mandats et d’emplois perdus à, des difficultés très concrètes pour nombre de ses cadres et sympathisants -, c’est une victime de ses propres insuffisances et erreurs.

L’impopularité du président et de son gouvernement sont un problème bien plus préoccupant pour le pays que pour le PS.

Entretien publié sur le site du Figaro, le 8 septembre 2014.

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