Migrants : la gauche et ses contradictions

Article publié dans Le Figaro (12-13 septembre 2015).

La vague d’émotion suscitée par la photographie de l’enfant mort sur une plage turque a d’un coup placé la « crise des migrants » au cœur des préoccupations de l’opinion publique et conduit à une mobilisation inédite d’une partie de cette opinion et des gouvernants européens en faveur de l’accueil de réfugiés, venus principalement du Moyen-Orient.

S’il est encore difficile d’évaluer les conséquences politiques d’une telle crise, ne serait-ce que parce qu’elle est loin d’être terminée, on peut néanmoins d’ores et déjà en mesurer quelques effets, sur la gauche en particulier.

Premier constat, banal mais inévitable : l’émotion exprimée face à ce drame humanitaire occulte très largement la complexité d’une crise aux dimensions multiples. Son traitement politique est d’ailleurs devenu, pour une partie de la gauche, une simple affaire de morale. La seule position recevable sur la question consistant à considérer tous les migrants désireux d’entrer en Europe – bien au-delà des Syriens et des Irakiens fuyant les combats actuels – comme des réfugiés susceptibles de bénéficier du droit d’asile.

Pourtant une telle position, outre son caractère illusoire, ne serait-ce qu’en raison du nombre de réfugiés qu’elle pourrait induire si le conflit proche-oriental se prolongeait, a deux défauts principaux. Celui de laisser penser qu’une frontière ne saurait être autre chose qu’un artefact illégitime que l’on peut franchir à sa guise ; et celui de voir toute critique ou remise en cause comme l’expression du rejet déshumanisé de l’autre, comme une volonté de fermeture et de repli identitaire. Comme c’est souvent le cas désormais, le débat public s’est déroulé ces derniers jours autour de l’opposition entre les deux positions les plus caricaturales, occultant à la fois une réalité difficile à appréhender et les solutions politiques possibles à la crise.

Chez nos concitoyens, si l’on en croit les enquêtes réalisées sur le sujet, la générosité et l’humanisme le disputent aux intérêts bien compris et à une insécurité culturelle vécue ou ressentie face aux bouleversements de l’ordre du monde et à leurs conséquences sur la société française, qu’il s’agisse de précarité sociale ou de questionnement identitaire. Si l’émotion de ces derniers jours a fait basculer une majorité de l’opinion en faveur de l’accueil des réfugiés, elle ne signifie pas pour autant le renoncement au contrôle des frontières, européennes ou nationales, ou encore l’acceptation d’une immigration économique, comme c’est le cas en Allemagne. C’est une différence à laquelle celles et ceux qui, à gauche en particulier, ont adopté un point de vue purement moral, devraient être plus attentifs.

Le deuxième effet d’ores et déjà perceptible de cette nouvelle crise européenne, après l’épisode grec, est de mettre un peu plus encore au jour l’impuissance de l’Union européenne et les disparités entre des Etats pourtant unis dans Schengen comme ils le sont dans l’euro. A gauche, il s’agit, comme à l’occasion de la crise grecque, d’une nouvelle occasion de division et d’affrontement, sous des formes parfois étonnantes. Ainsi, des germanophobes d’hier qui critiquaient vivement Angela Merkel et sa majorité dans le traitement du dossier grec sont-ils devenus en quelques semaines des germanophiles, admiratifs de la chancelière quand elle décide l’accueil massif de réfugiés.

Derrière ces crises européennes à répétition, c’est la question-clef du rapport de la gauche française au libéralisme qui se dessine. L’antilibéralisme économique affiché haut et fort par une partie de la gauche implique une Europe voire des états protectionnistes et une remise en question plus ou moins radicale de l’euro, alors même que son libéralisme culturel conduit à une ouverture des frontières aux migrations, bien au-delà des réfugiés, et à valoriser avant tout la protection des droits et libertés individuels par l’Europe. Pour une autre partie de la gauche, celle qui gouverne, en France notamment, le social-libéralisme économique s’inscrit pleinement dans le cadre européen matérialisé par un euro sous contrôle allemand, alors que la gestion des frontières et des migrations est conçue comme beaucoup moins libérale, au nom d’impératifs de sécurité et de la protection d’un marché du travail déjà très tendu. Ces deux gauches jouent à front renversé, à la fois irréconciliables dans les politiques qu’elles prônent ou appliquent, et sans cohérence dans leur rapport doctrinal respectif au libéralisme – ces deux inconvénients étant au coeur de leurs difficultés électorales et doctrinales.

La « crise de migrants » radicalise, comme la crise grecque, positions et enjeux. Au-delà de la dérive moralisatrice d’un discours « de gauche » qui donne l’illusion à ceux qui en usent de se retrouver sur l’essentiel, alors même que ce n’est que la manifestation d’une réaction humanitaire nécessaire, la question de son devenir politique reste posée – dans l’immédiat pour les régionales de décembre et bien sûr pour 2017. Chacun sait en effet, à gauche, que la désunion signifie la défaite, non seulement face à la droite mais encore face au FN. Face à ce risque nul ne semble pour autant capable de dépasser les injonctions morales ou les changements de pied opportunistes, comme ces derniers jours l’ont montré.

C’est dommage, car cette crise majeure pourrait être l’occasion de redonner vie à la distinction entre une politique de gauche et une politique de droite et, évidemment, d’extrême-droite, en matière de gestion des frontières par exemple. Ce pourrait être le bon moment pour remettre au centre du débat français et européen l’idée de souveraineté comme socle d’une identité commune plutôt que de laisser la place à ceux qui veulent supprimer les frontières comme à ceux qui veulent en faire des murs.

Gauche Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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