Une lutte des classes à Air France ?

Entretien Figaro/Figarovox – 14/10/2015

Alors que cinq salariés d’Air France, soupçonnés de violence contre le DRH de l’entreprise, ont vu leur garde à vue prolongée de 24 heures ce mardi, Jean-Luc Mélenchon a enjoint les salariés à ne pas baisser les bras. Il leur conseille de «recommencer». Et de répéter, «Pour l’instant, ce n’est que la chemise», en allusion au vêtement en lambeaux de Xavier Broseta, directeur des ressources humaines d’Air France. Que vous inspirent ces propos?

Laurent Bouvet: On peut faire l’hypothèse, au-delà de la sincérité du propos de M. Mélenchon que nul ne peut mettre en doute, que sa position très radicale dans cette affaire est également la conséquence des difficultés que connaît aujourd’hui la «gauche de la gauche». Difficultés liées à des résultats électoraux médiocres et, au-delà, à une faible capacité à mobiliser nos concitoyens à la fois contre la politique du gouvernement et contre les idées du FN ou de la droite. M. Mélenchon est lui-même, en tant qu’ancien candidat du Front de gauche à la présidentielle de 2012, en première ligne. Il doit montrer qu’il peut encore incarner cette partie de l’échiquier politique dans la perspective de 2017 face à ses concurrents potentiels – qui se sont tous inscrits dans le même registre sur cette affaire. Il se place donc résolument et bruyamment du côté de l’éthique de conviction plutôt que de l’éthique de responsabilité, si l’on reprend la dichotomie de Max Weber.

Le leader du Front de gauche a déclaré: «On n’a pas été cherché Monsieur Cahuzac dans son lit, on n’a pas été cherché Monsieur Sarkozy dans son lit, […] mais quand c’est un travailleur, […] alors on va le chercher comme un bandit.». L’affaire Air France est-elle révélatrice d’une nouvelle lutte des classes? 

Sur ce point précis, il est difficile de donner tort à M. Mélenchon. Car si la loi est la loi, et qu’elle permet en l’occurrence d’interpeller tel ou tel au saut du lit, on doit néanmoins constater, avec M. Mélenchon, le deux-poids-deux-mesures d’une telle procédure, en fonction non de la gravité des faits mais du statut des personnes mis en cause. Ainsi, la police et la justice se montrent-elles beaucoup plus zélées avec ces salariés d’Air France qu’avec des agriculteurs ou des «Bonnets rouges», par exemple, qui ont provoqué des troubles à l’ordre public bien plus graves que ceux que l’on a pu observer l’autre jour à Roissy.

L’allusion aux «puissants» qui ne sont pas traités de la même manière que les «petits» rentre quant à elle dans le cadre de la mise en cause des élites et de la complaisance dont elles peuvent parfois bénéficier dans l’application de la loi. Or la loi ne peut être légitime qu’à la condition qu’elle soit la même pour tous, dans son texte comme dans son application. En l’espèce, les salariés d’Air France auraient pu simplement être convoqués par la police – le risque de fuite ou de dissimulation de preuves étant nul dans leur cas.

S’agit-il pour autant de lutte des classes? Non ou alors les mots n’ont plus de sens. Car aussi durs que soient le conflit social et le plan de licenciement dans cette entreprise, les salariés d’Air France ne sont pas des prolétaires. Ce sont des travailleurs bien protégés par le droit social, fort heureusement. Ils sont en CDI et disposent de représentants syndicaux qui négocient en leur nom. Ils ne font pas partie de ce que l’on appelle le précariat. On peut voir certainement voir dans le conflit à Air France une lutte entre le patronat et le salariat ; entre un patronat (et derrière lui l’Etat d’ailleurs…) qui n’a pas bien fait son travail et qui doit être critiqué voire sanctionné pour cela, et un salariat victime une fois de plus de mauvais choix de la direction de l’entreprise, mais une lutte de classes, non.

Au-delà du cas d’Air France, existe-t-il, malgré tout, une véritable lutte des classes en France? Quels sont les nouveaux clivages sociaux qui se dessinent?

Compte tenu de la précarisation d’un nombre croissant de nos concitoyens, qu’ils soient au chômage, tributaires des dispositifs d’aide sociale ou même pour une part non négligeable d’entre eux des travailleurs sous différentes formes précaires, oui, on peut employer cette fois le vocabulaire classique de la lutte des classes. Car il s’agit là d’une véritable classe sociale aux droits limités et aux perspectives d’avenir qui le sont encore plus. Une classe qui s’est formée ces dernières années à mesure des difficultés économiques.

Si l’on reste dans ce registre de vocabulaire, la situation de classe de ces travailleurs ne se transforme pas en revanche en conscience de classe. Les partis, mouvements et syndicats qui se réclament de cette «gauche de la gauche», que l’on évoquait plus haut, sont d’ailleurs totalement incapables de répondre à une telle situation, tant ils sont eux-mêmes représentatifs de travailleurs plus intégrés et mieux protégés, et particulièrement présents dans le secteur public. C’est là une des causes essentielles des difficultés de cette gauche à se faire entendre: son discours est nourri de références à la lutte des classes et au précariat au nom duquel elle prétend parler mais son programme fait d’augmentation des dépenses publiques et de création d’emplois publics est perçu d’abord et avant tout comme clientéliste, comme destiné à ceux qui sont encore protégés et intégrés dans la société française actuelle.

Ces clivages sont-ils désormais intimement mêlés aux questions culturelles? 

Ils le sont de deux manières au moins. D’abord parce que l’insécurité sociale chère à Robert Castel est de plus en plus étroitement liée à une forme d’insécurité culturelle, à mesure que la mondialisation, l’ouverture des frontières et l’accès à une information foisonnante et globale se développe. Les angoisses sur l’avenir économique et social sont indissociables de celles qui s’expriment régulièrement sur le devenir d’une société et d’un monde profondément déstabilisés dans leurs valeurs et dans leurs modes de vie. L’exemple européen est le plus significatif de ce point de vue: l’Union européenne est désormais très largement vue si l’on en croit les enquêtes faites dans les différents pays comme incapable de «gérer» les crises qui la frappent et de trouver des solutions satisfaisantes pour les Européens, qu’il s’agisse de la question de l’austérité ou de celle des frontières.

Les clivages sociaux et culturels sont également étroitement liés car ils sont de plus en plus instrumentalisés ensemble par certains partis et mouvements politiques comme une manière d’opposer au sein des catégories populaires – en raison de différences identitaires – les personnes, les travailleurs ou les familles susceptibles de bénéficier de la protection sociale par exemple et les autres. Le recoupement entre l’idée d’une souveraineté retrouvée d’une population nationale dans ses frontières et le caractère identitaire prédéfini de cette population étant présenté comme la solution aux difficultés à la fois sociales et culturelles de ladite population.

Les partis populistes européens, particulièrement ceux de droite et d’extrême-droite ont de ce point de vue pris une longueur d’avance, dans l’opinion et auprès des électeurs sur la «gauche de la gauche» en articulant question sociale et question culturelle dans la réponse qu’ils apportent aux difficultés actuelles de l’Europe et des pays européens. La gauche dans son ensemble n’a pas encore su trouver une alternative attractive et convaincante à cette nouvelle «offre» politique.

Politique

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Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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