A propos des « explications » du djihadisme

Certains collègues proposent des explications du djihadisme en jaugeant la qualité ou la sincérité des croyances des djihadistes – généralement afin de les exclure d’une lecture correcte ou conforme des principes de l’islam. Par exemple, le djihadisme serait une sorte de substitut ou de simple véhicule d’une radicalité sociale ou politique, parce que dans l’air du temps ou plus valorisante aujourd’hui que d’autres formes de radicalisme politique.

Cette démarche me paraît toujours sinon douteuse du moins problématique. Comment en effet peut-on dire, de l’extérieur de la religion, qui est un bon ou un mauvais croyant ? Au nom de quoi peut-on l’établir avec certitude ? D’autant plus qu’à l’intérieur de l’islam les interprétations (du djihad par exemple) sont multiples et surtout qu’il n’y a jamais eu besoin d’être un docteur de la foi pour être un « bon musulman » si j’ai bien compris.

Que nombre de ces jeunes gens soient totalement ignorants du coran et qu’ils aient embrassé le djihad pour des raisons de révolte sociale, c’est incontestable. C’est intéressant de le savoir mais cela n’importe plus dès lors que ce sont leurs actes et les revendications qu’ils annoncent en prévision de ceux-ci ou après les avoir commis qui les caractérisent comme djihadistes.

Il est d’ailleurs paradoxal de défendre l’état de droit et de refuser, à juste titre, que l’on puisse arrêter ou poursuivre quelqu’un pour ses intentions plutôt que pour ses actes d’un côté, et d’imputer telle ou telle sincérité dans l’intention au regard de la religion  aux djihadistes – puisque certains ne seraient que des « voyous » qui ont mal tourné et pas de « vrais » musulmans !

En la matière, et au-delà de la stricte approche, aussi nécessaire sociologiquement que juridiquement, en termes de responsabilité individuelle, c’est le prisme idéologique qui est ici, comme avec le communisme ou le nazisme, le plus utile et le plus heuristique. Ce qui permet d’ailleurs de boucler la boucle avec la religion puisque le concept même d’idéologie est déduit par Marx d’une certaine conception de la religion (de la manière dont Feuerbach l’avait exposée).

Plus largement, la sociologie, les sciences sociales, sont bien évidemment indispensables pour tracer des pistes explicatives des parcours et des spécificités de tel ou tel groupe ou individu, mais elles ne peuvent difficilement apporter, seules, une compréhension des phénomènes et des événements. Pour deux raisons au moins. D’abord parce qu’on ne peut limiter l’analyse des causalités à une seule approche méthodologique (en sociologie par exemple l’individualisme méthodologique n’est pas moins pertinent que le déterminisme social si l’on veut expliquer ce qui est à l’oeuvre sous nos yeux). Ensuite, et surtout, parce que sans la variable idéologique, il est impossible d’expliquer comment des origines et des parcours très différents, des niveaux et des modalités de connaissances de l’islam très variés, etc. conduisent des individus par centaines à commettre des actes inhumains dans de nombreux pays et contextes socio-politiques. Cette variable idéologique étant d’autant plus considérable qu’elle est aussi celle qui règle le plus souvent les lunettes des chercheurs et des commentateurs quand ils abordent ces questions.

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