Réaction à la tribune-pétition publiée dans Libération le 13/10 suite à l’annulation du colloque sur « l’islamophobie » de Lyon 2

[Ce texte a été envoyé à la liste de diffusion de l’Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP) qui est la liste professionnelle principale en science politique].

Chères et chers collègues,

Je me permets ce message ici, sur la liste, après la lecture de la tribune-pétition publiée sur le site de  Libération sous le titre : « Contre la censure à l’université, défendre les libertés académiques » ce vendredi 13 octobre à propos de l’annulation du colloque sur « l’islamophobie » qui devait se tenir à Lyon 2.

Si je le fais c’est pour trois raisons : d’abord parce que l’ANCMSP en tant qu’association est signataire de ce texte (ainsi que des collègues abonnés à cette liste) ; ensuite parce que je suis un des membres fondateurs de l’association « Printemps républicain » mise en cause dans ce texte ; enfin parce qu’un certain nombre des choses qui y sont dites sont fausses ou très parcellaires (pour dire le moins).

1/ Le Printemps républicain est cité deux fois dans ce texte, en compagnie la première fois du Front national et la seconde de Fdesouche. Je passe sur le procédé de juxtaposition du nom de ces deux organisations d’extrême-droite avec celui d’une association de citoyens qui est ancrée à gauche, aux fins évidentes de disqualifier celle-ci. C’est assez grossier pour ne pas avoir à être commenté plus avant.

Ce qui n’est pas dit en revanche, et c’est pourtant là l’essentiel, c’est que le Printemps républicain n’a jamais réclamé l’interdiction du colloque en question. D’une part parce que cette organisation et ceux qui y adhèrent ou s’y reconnaissent sont plus que tout attachés à la liberté d’expression (le Printemps républicain a été fondé en 2016 précisément pour la défendre aux côtés de Charlie Hebdo ou de Kamel Daoud par exemple) ; de l’autre parce que dans le cas qui nous occupe ici, le Printemps républicain ne s’est justement pas associé à la demande d’interdiction formulée par d’autres associations, citées dans la tribune.

2/ La position qu’a prise le Printemps républicain concernant le colloque de Lyon 2 (position qui a été très tôt la mienne dès que j’ai eu connaissance du programme du colloque) a été une position critique, d’expression d’un désaccord public, sur un point : la thématique, le programme et les participants annonçaient clairement une réunion de nature politique et non académique, en fait un moment d’expression unilatérale d’opinions et de prises de position dans des débats publics sous couvert académique.

Non parce que des personnalités du monde associatif n’ont pas leur place dans des occasions académiques (comme témoins notamment) mais parce qu’il s’agit là, en compagnie de chercheurs et d’universitaires qui partagent les mêmes opinions et positions qu’elles, de tout sauf une occasion de discussion et de débat contradictoire ou critique sur le thème annoncé. Parce qu’il s’agit de tout sauf d’un colloque universitaire.

« L’islamophobie » était présentée comme un terme unanimement reconnu et accepté alors qu’il fait l’objet d’un vif débat et qu’il est contesté (récemment encore l’Union européenne par exemple a précisé son refus d’utiliser ce terme en lui préférant fort logiquement celui de « haine anti-musulmans »), en raison même de son usage politique (au prétexte que les critiques de l’islamisme politique seraient des anti-musulmans !). La moindre des choses dans un colloque de ce genre serait d’avoir au moins un moment consacré aux controverses sur le terme qui en constitue le fil rouge.

Je pose la question aux signataires de la tribune-pétition de Libération : auriez-vous signé le même texte en faveur de la liberté d’expression et de la liberté académique si un colloque sur la christianophobie avait été organisé à Lyon 3 (au hasard…) par des associations intégristes et des collègues qui soutiennent les thèses radicales du catholicisme ? On pourrait décliner à loisir le contre-champ en la matière.

3/ La liste des participants elle-même semble faire l’objet d’un consensus ou du moins ne semble pas du tout poser de problème aux signataires de la tribune.

Pourtant, en tant que spécialistes des sciences sociales et adeptes de la théorique critique, la moindre des choses est tout de même de s’informer sur les participants. Ceux-ci, sur le thème du colloque, ne sont pas n’importe qui et ne parlent pas de n’importe où. Et les qualifier de simples « praticien-ne-s et militant-e-s associatif-ve-s » issus de la société civile et qui apportent un témoignage sur leur expérience, c’est faire un peu vite fi de ce que sont les associations auxquelles ils appartiennent, de leur histoire et de leurs prises de position publiques.

Ces associations (CCIF, CRI, EMF, PSM) ont toutes à un moment donné participé ou travaillé avec d’autres organisations, comme le Parti des Indigènes de la République ou avec les Frères musulmans qui promeuvent une version politique de l’islamisme. Les personnalités annoncées dans le programme en témoignent : Abdelaziz Chaambi, ancien responsable du CRI (Lyon), fondateur des éditions Tawhid qui publient les textes des Frères musulmans, par ailleurs fiché S et appelant sur sa page Facebook à « brûler les sionistes » ; Djamila Farah, responsable de la CRI (Coordination contre la racisme et l’islamophobie), militante contre la loi de 2004 d’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école, qui milite pour l’instauration d’un délit de blasphème et dont l’association s’affirme ouvertement proche des frères Ramadan et de Hassan Iquioussen, le « prêcheur des cités » ; Djamila Farah qui s’est présentée en France aux élections législatives sous l’étiquette du parti Egalité Justice (du président Erdogan) qui réclame un moratoire sur la laïcité, l’interdiction du blasphème, le rétablissement du droit de porter le voile à l’école et veut lutter contre le « libertinage de la société française » (sic) ; Lila Charef, co-directrice du CCIF, qui milite ouvertement pour l’abrogation de la loi de 2004 et conteste dès qu’elle en a l’occasion la laïcité.

Coté universitaire et personnalités non associatives, figuraient sur le programme : Vincent Geisser, sociologue et chercheur au CNRS/IREMEM à l’université d’Aix-Marseille, proche de Tariq Ramadan et régulièrement invité par l’Union des organisations islamiques (UOIF) à sa rencontre annuelle du Bourget ; François Burgat, proche lui aussi de Tariq Ramadan et dont une partie des prises de position a consisté depuis des années à nier la responsabilité de l’islamisme dans le drame algérien des années 1990 ; Souhail Chichah, enseignant à Lyon 2 qui a participé à l’opération visant à empêcher Caroline Fourest de tenir une conférence au sein de l’Université Libre de Bruxelles (où il était enseignant) ; Ismahane Chouder, membre du parti islamiste marocain Adi Wal Ihsan, favorable à la non-mixité et au séparatisme entre hommes et femmes, porte-parole de la « marche de la dignité » appelant à la « lutte des races » ; Gilles Devers, avocat, notamment du CRI et auteur de Droit et religion musulmane dans lequel il propose de rejeter toute intervention de la puissance publique pour garantir aux citoyens le droit de changer de religion.

La présence annoncée d’un représentant des autorités françaises (une communication de Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité) et d’un représentant de l’Union européenne apparaissant comme une forme de caution institutionnelle au même titre que le label « Lyon 2 » sur le programme.

4/ Au-delà du colloque lui-même, et concernant la liberté d’expression et plus spécialement la liberté académique, je ne peux que constater que parmi les signataires de cette tribune-pétition, figurent les noms de certains collègues qui ont été au premier rang des signataires de la pétition dans Libération à la rentrée 2014 demandant aux Rencontres de l’Histoire de Blois d’annuler la conférence inaugurale de Marcel Gauchet, en déniait à celui-ci la légitimité de pouvoir intervenir dans une telle occasion à raison de telle ou telle de ses prises de position dans le débat public.

On retrouve même très régulièrement certains de ces noms dans des pétitions dont les objets sont bien éloignés des enjeux académiques, et dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne sont pas très respectueuses de l’exigence d’ouverture et de pluralisme dont les mêmes se réclament pourtant ici.

Bref, cet attachement à la liberté d’expression et ces considérations sur les liens entre engagement politique et activité académique à géométrie variable devraient tout de même susciter un questionnement un peu plus approfondi chez les collègues qui ont signé ce texte en toute sincérité et en toute bonne foi.

Je termine ce bien trop long message en rappelant ici que je suis le premier à être attaché à la liberté d’expression, et spécialement à celle des universitaires et des chercheurs dans l’espace public, et que tout comme le Printemps républicain, je suis contre toute censure (dans le cadre du respect des lois en vigueur bien évidemment) mais certainement pas contre toute critique. Je fais moi-même l’objet de nombre de critiques dans l’espace public et de la part de collègues, parfois sous des formes calomnieuses et injurieuses, sans que cela ne pose visiblement de problème. C’est ainsi et je ne me plains pas de ce deux poids deux mesures permanent.

L’engagement des intellectuels dans la cité est à mon sens indispensable, avec ce qu’il charrie de pénible, surtout dans des périodes comme celles que nous vivons. Les différences d’appréciation, les divergences d’opinion, les manières de voir antagonistes… sont nécessaires au fonctionnement d’un débat démocratique. Elles doivent être assumées, ce que je fais pleinement, mais elles doivent aussi être claires et ne pas entraîner de confusion avec les discussions dans le cadre académique. Or c’était le cas avec ce colloque, et la présidence de l’Université Lyon 2 a pris une sage décision en en annulant la tenue. Que cette réunion se tienne ailleurs que dans le cadre de l’université et sans cette marque de légitimation, cela me paraît tout à fait normal.

Mais de grâce, chères et chers collègues, évitons les confusions et les faux procès intentés aux uns ou aux autres qui en résultent. Et débattons, civilement, de nos divergences !

Bien cordialement à vous,

Laurent Bouvet
Professeur de science politique à l’UVSQ

Politique

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Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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