La République aujourd’hui

Texte d’une conférence prononcée le 22 septembre 2017 à l’occasion de la célébration publique du 225ème anniversaire de la République organisée par le Grand Orient de France (repris dans la revue Humanisme, n°317, novembre 2017, p. 20-23.

La République, nous le savons, n’est pas un simple régime politique. Si elle est née, chez nous, il y a 225 ans, de l’abolition de la monarchie, elle va bien au-delà d’une révolution institutionnelle qui remplace la royauté par le gouvernement républicain.

La République est une idée, une belle et grande idée, celle de l’inscription de l’émancipation universelle de l’Homme dans un contrat social d’un genre nouveau, le contrat passé entre des citoyens libres et égaux pour former une nation politique, constituée autour d’un Etat puissant et indépendant.

Autre élément fondamental : si le régime républicain est une rupture historique, avec la monarchie, l’idée républicaine, elle, s’inscrit de plain-pied dans l’histoire longue de la France. La République « c’est notre royaume de France » comme l’a si bien dit Péguy.

Aujourd’hui, la République semble définitivement acquise. Le régime républicain est installé pour de bon. À de rares exceptions près, tout le monde est « républicain », même au sein des familles politiques qui en contestaient encore la légitimité il y a quelques décennies. Ils sont même nombreux ceux qui se proclament haut et fort « républicains » : Les Républicains, La République en marche, le « front républicain »… Certains aiment même tellement la République qu’ils en souhaitent une 6ème ! Partout la République, partout des républicains donc. À la bonne heure !

Pourtant, nous le savons bien, mieux que d’autres peut-être ici, la République comme idée n’est pas aussi bien admise qu’elle l’est comme régime. Elle est même souvent oubliée et quelques fois malmenée, peut-être même menacée. L’idée républicaine, les principes constitutifs de la République, sont critiqués voire contestés. La République a aujourd’hui des ennemis. Des ennemis qui se déclarent eux-mêmes « républicains » ! Pourtant, à les entendre, l’idée républicaine serait le signe d’une oppression, l’insupportable symbole d’une domination, le lieu même de l’abaissement des droits et des libertés individuels !

Pour ses ennemis, son universalisme serait une prison qui enferme les identités particulières dans un commun voulu et dessiné par des hommes, des mâles, « blancs », hétérosexuels et patriarcaux.

Sa laïcité serait une insupportable contrainte qui pèse sur la liberté religieuse, celle de l’individu de croire et de se soumettre au dieu de son choix. Ce serait l’empêchement d’une libre et heureuse coexistence des croyances dans la société.

Sa citoyenneté ? Une invention vicieuse des puissants et des riches pour contraindre le bon peuple à obéir à leurs intérêts et à oublier les siens.

Son égalité ? Une odieuse machine à broyer les différences qui tromperait les enfants en leur laissant croire qu’ils peuvent devenir autre chose que ce que leur naissance leur assigne comme place dans la société. La République ne serait qu’un terrible mensonge : celui de vouloir croire qu’il n’y a ni déterminisme identitaire ni déterminisme social. Elle ne serait donc pas « la splendide promesse faite au Tiers-Etat » selon la belle expression du poète russe Ossip Mandelstam.

Sa fraternité ne serait elle-même qu’une grossière tromperie à l’heure où seul l’individu compte, un individu qui ne pourrait s’en sortir finalement que grâce à sa famille ou sa communauté d’origine, grâce à la concurrence de tous contre tous., plutôt qu’à la solidarité entre citoyens.

Qui voudrait de cette République ainsi décrite par ses ennemis ? Personne.

C’est pourquoi il nous faut combattre pied à pied ces ennemis et le jeu de pourrissement du débat public qui est le leur. C’est le sens même du républicanisme d’aujourd’hui ; c’est notre responsabilité de républicains, français, en ce début de XXIème siècle après bien des générations qui nous ont précédées.

Ces ennemis, ils sont nombreux, plus nombreux qu’on ne le croit ; en tout cas bien plus nombreux qu’on ne le voudrait.

Ils sont aujourd’hui bien visibles et particulièrement bruyants dans l’espace public. On les voit et on les entend, tous les jours, dans les médias, à l’université, dans le monde politique et associatif, dans l’entreprise… Partout.

Parmi ces ennemis, certains sont bien évidemment plus subtils que d’autres. La plupart ont en effet l’habileté de parler le langage de l’époque, celui que les médias adorent. Ils disent diversité culturelle plutôt différence identitaire, liberté de croire plutôt qu’obscurantisme religieux, convergence des luttes plutôt que corporatisme étroit, égalité des chances plutôt qu’assignation sociale, vivre ensemble plutôt que communautarisme…

Certains les croient ou font semblant de les croire, le plus souvent pour ne surtout pas créer de problème, afin de ne surtout pas risquer d’entrer dans cette « cage aux phobes » qui s’agrandit sans cesse, décrite magnifiquement par le regretté Philippe Muray. Cette attitude, on l’observe notamment au sein de la gauche, et c’est particulièrement douloureux pour tous ceux d’entre nous qui sont farouchement et indissolublement de gauche.

Des ennemis de la République s’expriment aussi désormais à découvert, en remettant en cause les principes qui la fondent dès qu’ils en ont l’occasion, en n’hésitant pas à utiliser le régime étendu de droits et de libertés dont nous pouvons être fiers contre la République elle-même, en se faisant passer pour les victimes de discriminations quotidiennes, en mettent en cause et en accusation l’Etat et ses agents, notamment ceux qui sont les premiers lignes de la République : enseignants, soignants, forces de l’ordre, agents des guichets sociaux…

Notre tâche, à nous républicains d’aujourd’hui, est de ne rien laisser passer, de ne rien accepter, de ne rien céder. Non parce que nous détiendrions une « vérité républicaine » ou parce que nous penserions nos principes supérieurs en tant que tels, nous laissons cet ordre de la vérité et de la croyance aux ennemis de la République. Non, simplement parce que nous avons éprouvé dans l’Histoire que la faiblesse de la République, la fébrilité sur ses principes, était toujours un danger mortel pour la France. Simplement, surtout, parce qu’aujourd’hui, nous éprouvons chaque jour le mal fait à nos concitoyens par cette remise en cause des principes républicains.

La République, notre République, aujourd’hui, est donc un combat. Un combat permanent et exigeant, qui mérite toute notre attention et doit mobiliser toute notre énergie.

Sa déclinaison, pratique, pourrait nous prendre toute la soirée, tant il doit être porté et mené partout dans la société, partout dans le pays, dans les coeurs et les têtes. Je ne prendrai qu’un exemple, essentiel.

Notre combat républicain est un combat d’abord et avant tout laïque. Au sens bien évidemment du respect des lois qui organisent la laïcité – c’est déjà tout un champ de bataille à couvrir – mais encore de la bataille politique et, osons le mot, idéologique, pour la laïcité qui ne saurait se résumer à quelques principes juridiques.

Car la laïcité, c’est bien sûr le principe régulateur de la liberté religieuse et la garantie d’une neutralité de l’Etat en la matière, progrès décisif de 1905, mais c’est aussi le socle de notre contrat social, civique et politique. Celui sur lequel repose tout l’édifice républicain.

La laïcité, c’est ainsi la possibilité pour les écoliers de la République de découvrir qu’il existe autre chose que les croyances et les visions du monde qui leur sont servies dans leur milieu d’origine, dans leur famille, leur quartier, leur réseau d’amis, sur leurs écrans numériques…

La laïcité, c’est le meilleur moyen de lutter contre l’obscurantisme et l’irrationalité qui saisissent une partie grandissante de nos débats publics, de nos informations sur le monde lui-même, de nos représentations de ce même monde.

La laïcité, c’est la seule manière d’être ensemble, de vivre ensemble (ne leur laissons pas ce vocabulaire !) sans être renvoyés sans cesse à tel ou tel aspect de son identité personnelle : sa couleur de peau, son « genre », sa religion ou son absence de religion, ses origines ethniques… C’est la seule manière d’être soi dans le commun, d’être pleinement ce que l’on est, dans l’enchevêtrement si particulier à chacun de ses identités multiples, parmi les autres, avec eux, et non séparé d’eux voire contre eux.

Tout cela nous le savons évidemment, mais si je le rappelle ici malgré cette évidence, c’est que nous devons y être plus attentif que jamais, plus attentif qu’hier en tout cas. Car si la laïcité était comme l’air que l’on respire il y a encore quelques années, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Voilà pourquoi nous devons, nous républicains, y veiller tout particulièrement, à l’avant du peloton si je puis dire.

Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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