Retour sur la polémique autour de l’affiche de la FCPE

Version intégrale de l’entretien publié dans Le Figaro le 2 octobre 2019

(propos recueillis par Alexandre Devecchio)

La Fédération des conseils de parents d’élève (FCPE), organisation majoritaire, a décidé mardi 24 septembre de porter plainte contre vous contre pour « incitation à la haine ». A l’origine de la querelle, une affiche de l’association, détournée et caricaturée sur Internet. L’affiche original de la FCPE montrait une mère voilée, souriante, en compagnie d’une fillette : « Oui, je vais en sortie scolaire, et alors ? La laïcité, c’est accueillir à l’école tous les parents sans exception »… Qu’estce qui vous a choqué dans cette affiche et pourquoi diffuser des montages parodiques ?

Pour le moment la plainte a été annoncée, à grand renfort de tapage médiatique, par Rodrigo Arenas, coprésident de la FCPE, ancien président de cette association en Seine-Saint-Denis et ardent défenseur de l’affiche en question. On verra si cette plainte est réellement déposée, si elle est recevable et, donc, s’il y aura un procès. Il n’est en effet pas exclu que ces gesticulations soient avant tout liées aux élections des parents d’élèves qui auront lieu dans quelques semaines, et à l’intention clairement électoraliste cette cette campagne de la FCPE à destination de populations musulmanes. La FCPE n’est pas la première organisation de gauche, autrefois laïque, qui verse dans le communautarisme religieux pour essayer de sauver les meubles en espérant attirer un nouvel électorat.

L’an dernier, j’avais souligné exactement la même démarche concernant l’UNEF. Ce qui avait d’ailleurs déjà donné lieu à une campagne de calomnies, d’insultes et de menaces à mon endroit. Ce sont exactement les mêmes, activistes islamistes et militants indigénistes ou « décoloniaux » bien implantés désormais dans de nombreuses organisations de gauche (UNEF, SOS Racisme, Ligue des droits de l’Homme, MRAP…) qui ont lancé cette nouvelle campagne contre moi, réclamant ma démission du Conseil des sages de la laïcité, ma révocation de l’université, etc.

Ces campagnes de lynchage public sont, comme toujours là aussi, complaisamment relayées par certains médias, tels que Le Monde, L’Obs ou l’émission Quotidien par exemple, ou encore par certains élus, comme le député LREM Aurélien Tâché ou le sénateur communiste Pascal Savoldelli notamment. Pour tous ceux-là, le combat contre l’islamisme ou pour la laïcité est au mieux risible, au pire condamnable. Je n’ai pas trouvé en revanche, dans ces mêmes médias ou chez ces mêmes élus, une analyse de la situation de la FCPE et de sa stratégie électoraliste communautariste alors que j’ai reçu de nombreux témoignages de militants et de responsables locaux de la FCPE qui sont outrés par cette ligne affichée par la direction nationale, et qui entendent maintenir la tradition laïque de cette organisation. De manière générale, les organisations de gauche qui ont versé ces dernières années dans cet électoralisme communautariste y ont laissé, outre leur âme, beaucoup de plumes. La FCPE n’échappera pas à ce sort.

Sur l’un des détournements que vous avez partagés figure deux djihadistes de l’Etat islamique, barbus et armés de kalachnikovs. Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de faire l’amalgame entre islam et terrorisme ?

Je leur réponds d’abord que le coup de l’amalgame pour empêcher toute critique est désormais éventé. Vouloir faire taire les gens qui ne sont pas d’accord avec vous en les accusant ainsi ne fonctionne qu’auprès de ceux qui sont déjà convaincus par les thèses du communautarisme religieux et bien évidement de leurs nombreuses idiots utiles, en particulier à gauche, qui tentent de s’acheter une conscience alors qu’ils ont capitulé sur tout le reste.

Je leur réponds ensuite, sur le fond, qu’aucune opinion, croyance ou religion se saurait être à l’abri de la critique. Le délit de blasphème n’existe pas en France, fort heureusement. Je note d’ailleurs que seul l’islam, dans la conception du moins qu’en ont certains, tente ainsi d’empêcher la critique de la religion, de ces signes visibles dans l’espace public comme de certains de ses dogmes. C’est inacceptable dans la culture laïque qui est la nôtre. Nous avons mis plusieurs siècles à nous émanciper de la domination catholique sur la société, ce n’est certainement pas pour nous soumettre aujourd’hui aux injonctions de l’islam. Tous ceux qui par électoralisme ou par couardise refusent de comprendre ce point essentiel sont coresponsables du délitement de notre société, de l’effritement de notre commun, et des graves conséquences qui peuvent en découler.

Je leur réponds enfin, sur la forme, que l’on peut parfaitement ne pas apprécier la caricature ou l’humour potache dont je suis très friand — il est essentiel à mes yeux de ne pas confondre sérieux et esprit de sérieux —, et même que l’on a totalement le droit de le trouver de mauvais goût et de le dire, mais qu’en aucun cas cela ne doit conduire à en condamner l’usage. La liberté d’expression comme de caricature est un des piliers de notre démocratie. J’ajoute qu’il me paraît très étrange d’avoir à rappeler ceci en 2019, plus de quatre ans après le massacre par les frères Kouachi de la rédaction de Charlie Hebdo. 

Le CCIF (le Collectif contre l’islamophobie en France) a également décidé de porter plainte. Que vous inspire cette association qui se présente comme antiraciste ? A-t-elle un agenda politique ? Certain utilisent l’expression de « Djihad judiciaire » pour qualifier ce type plainte… Est-ce aussi votre point de vu ? Comment réagit-on lorsqu’on est visé par ce type de plainte ? 

Le CCIF n’est pas une association antiraciste. C’est une association islamiste, liée à la mouvance des Frères musulmans, à l’islam politique, qui a été constituée pour assurer la promotion du concept « d’islamophobie » défini comme une forme de « racisme antimusulman » (sic). Son mode d’action principal consiste en des campagnes publiques de calomnies (sur les réseaux sociaux notamment) contre tous ceux qui s’opposent à l’islamisme dans sa version politique en leur intentant des procès. Ce qui m’étonne, notamment de la part de la presse qui relaie complaisamment ce genre de campagnes, c’est que jamais elle n’enquête sur les financements de cette association, et notamment de sa capacité à mener ce véritable « djihad judiciaire » de masse. Cette expression étant parfaitement adaptée à la situation.

Ma réaction à cette plainte est de l’accueillir avec le calme des vieilles troupes, à la fois parce que c’est devenu tristement banal et parce que le  CCIF n’a jamais gagné un seul de ses procès intentés à ceux qui combattent l’islamisme. Jusqu’ici la justice a parfaitement déjoué la stratégie politique de cette association, et jamais confondu la critique de l’idéologie politique inspirée de l’islam incarnée par le CCIF, qui est donc tout à fait légitime, avec des attaques contre les musulmans eux-mêmes, qui sont elles condamnables.

Comment vos confrères du monde universitaire ont-ils réagi ?

Oh mais comme d’habitude… par le silence, à quelques exceptions près qui m’ont témoigné leur soutien publiquement ou de manière privée — j’en profite d’ailleurs pour les en remercier chaleureusement. J’ai cessé depuis longtemps de me poser des questions et de me faire des illusions sur les motivations de mes collègues dans ce genre de situation. J’ai déjà vécu en plusieurs occasions ce silence assourdissant de mes pairs quand j’étais trainé dans la boue — je ne parle pas évidemment ici de ceux de mes collègues qui sont engagés dans la collaboration active avec l’islamisme politique ou dans l’indigénisme militant sous couvert de leur activité académique et qui profitent de chaque occasion pour participer aux campagnes de calomnies me concernant.

Ce que je constate que depuis quelques années, c’est que l’offensive indigéniste et décoloniale dans les sciences sociales a encore réduit un peu plus au silence toute velléité de critique de cette nouvelle doxa. Nombre de collègues détournent le regard ou font semblant de ne rien voir. J’ai personnellement choisi, depuis longtemps, d’ignorer les multiples formes de terrorisme intellectuel, de disqualification académique ou politique qui ont cours dans ce milieu, et que j’ai plusieurs fois subis. Ce qui implique évidemment de renoncer à se préoccuper des conséquences d’un tel choix sur sa propre carrière. Je pense en effet qu’un certain nombre de combats dans l’arène publique sont plus importants que l’avancement dans la carrière ou l’obtention de telle ou telle distinction. Je ne jette pas la pierre aux collègues qui pensent différemment, j’aimerais simplement que certains d’entre eux soient restent, faute d’être solidaires, décents ou corrects. Ce qui n’est hélas pas toujours le cas.

Depuis le 11 janvier et la marche en soutien à Charlie Hebdo, la liberté d’expression a-t-elle régressé dans ce pays ? A qui la faute ?

La défense de la liberté d’expression sera-t-elle le véritable enjeu de ce procès ? Ce type d’action en justice, qui peut rappeler le procès contre George Bensoussan ou même certains procès contre Zemmour, ne montre-t-il pas les limites d’un certain antiracisme judiciaire qui vise moins les actes racistes que certains propos qui relèvent du débat public et intellectuel.

Comme je le disais plus haut, je m’étonne que depuis janvier 2015, l’on puisse encore s’en prendre dans le débat public à la liberté d’expression, notamment en judiciarisant toute contestation, spécifiquement pour des raisons liées à la religion. Le massacre de Charlie Hebdo aurait dû nous faire réfléchir collectivement et ne plus accepter certaines pratiques. La faute évidemment aux activistes identitaires de tous poils, islamistes tout spécialement, qui utilisent la justice pour se faire de la publicité, en profitant en particulier des failles de la loi Pleven de 1972. Mais ce qui est plus grave encore, à mon avis, c’est la responsabilité plus globale de tout un ensemble de personnalités, d’associations, de médias… qui se réclament à hauts cris de la gauche et qui ont délibérément choisi, faute d’un projet politique mobilisateur, de se livrer à une forme de chantage à la bien-pensance, substituant la morale à la politique, dans l’espace public. Si bien qu’il est devenu aujourd’hui strictement impossible d’exprimer certaines idées dans tout un secteur du débat public — j’ai éprouvé la chose en 2015 notamment à propos de « l’insécurité culturelle » quand j’ai tenté d’en expliquer les ressorts dans un livre. Étrangement, au sein de cette gauche morale, au moment même où elle tente d’interdire les idées et opinions qui lui déplaisent, l’usage de la violence contre les institutions et l’État apparaissent de plus en plus légitimes. La démocratie se retournant contre elle-même d’une drôle de manière.

Comment concilier l’antiracisme et la liberté d’expression ? Plus largement,  on peut penser que certaines associations antiracistes, voire la majorité d’entre elles,  vivent d’une rente victimaire qui alimente une concurrence communautaire malsaine. Partagez-vous ce constat ? N’est-il pas temps de revoir certaines lois pour limiter l’influence de ces associations ?

Concernant l’antiracisme, vous avez raison, son dévoiement par nombre d’associations qui s’en réclament est devenu un problème en soi. Ces associations participent à cette police de la pensée qui règne dans le débat public que l’on vient d’évoquer, sans que leur action ne fasse par ailleurs reculer d’un pouce le racisme. Au passage, il pourrait être intéressant, par exemple, de se demander si les subventions publiques qu’elle reçoivent sont employées avec toute l’efficacité qu’on est en droit d’en attendre. Plutôt que de donner des leçons de morale et de se livrer à des campagnes de lynchage contre ceux dont elles ne partagent pas les idées à longueur d’antennes et de colonnes dans les médias complaisants décrits plus haut, elles devraient plutôt s’intéresser aux conditions réelles des discriminations raciales qui traversent la société. Leur tropisme identitaire racialiste  — qu’on songe simplement au débat ces dernières semaines sur le racisme « antiblancs » ! — les condamne, outre à l’inefficacité de leur action, à l’illégitimité de leur existence même. La victimisation permanente et indifférenciée des populations dites désormais « racisées » qu’elles prétendent défendre les rend inaudibles auprès de ces mêmes populations. La démarche consistant à considérer tel ou tel comme a priori discriminé à raison de son origine, enferme les individus dans des groupes de nature communautariste — des groupes dont ils ne peuvent sortir ou s’échapper. Cette assignation à résidence identitaire renforçant encore la réalité des discriminations qui peuvent peser sur ces populations. C’est pourquoi ces associations antiracistes ont si peu d’écho dans la société, notamment auprès des populations qu’elles voudraient représenter, un écho inversement proportionnel à celui que leur attribue d’ailleurs cette gauche morale que j’évoquais tout à l’heure, afin de se donner bonne conscience.

Le combat contre le racisme ne serait-il pas plus efficace s’il se déroulait sur le terrain intellectuel et sur celui de l’éducation plutôt que sur le plan judiciaire ?

Dès lors que l’on est dans un système d’affrontement politique lié au clientélisme communautariste ou que celle-ci sert d’unique boussole programmatique, ni les idées ni la réalité ne comptent. Seul l’affichage importe. Il n’y a donc pas de place pour un véritable débat intellectuel, pas plus qu’il n’y en a pour une véritable action sur le terrain d’ailleurs. Dans l’éducation par exemple, certaines associations font très bien leur travail quand d’autres sont là pour faire œuvre de propagande. Sur le plan des idées, on voit bien que que ce qui intéresse d’abord tous ces entrepreneurs identitaires et les médias qui relaient leurs opérations, ce n’est pas le débat pluraliste et l’échange d’arguments, c’est la disqualification par tous les moyens de ceux qui ne correspondent pas à la doxa dont ils sont les promoteurs.

Un simple exemple personnel récent pour illustrer mon propos : Le Monde qui n’a pas jugé bon de consacrer une ligne à mon livre La Nouvelle Question laïque, sorti en début d’année chez Flammarion, s’est empressé ces derniers jours de publier un article entièrement à charge pour annoncer ma mise en cause par la FCPE, sans me donner la parole bien entendu, et sous la plume d’un journaliste, Samuel Laurent, qui me prend personnellement à partie depuis des années sur les réseaux sociaux en expliquant que je suis un « harceleur en ligne » et, évidemment, un « islamophobe ». Et sans que cela ne pose aucun problème déontologie à quiconque au sein de la rédaction du « quotidien de référence ». Dans de telles conditions, comment peut se dérouler un débat public de qualité ? Comment envisager simplement un espace commun ? Et ce sont évidemment les mêmes qui me reprochent, comme si c’était indigne, d’utiliser les réseaux sociaux, et leurs modalités parfois abrupte d’expression, pour défendre des idées.

Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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