Une lutte des classes à Air France ?

Entretien Figaro/Figarovox – 14/10/2015

Alors que cinq salariés d’Air France, soupçonnés de violence contre le DRH de l’entreprise, ont vu leur garde à vue prolongée de 24 heures ce mardi, Jean-Luc Mélenchon a enjoint les salariés à ne pas baisser les bras. Il leur conseille de «recommencer». Et de répéter, «Pour l’instant, ce n’est que la chemise», en allusion au vêtement en lambeaux de Xavier Broseta, directeur des ressources humaines d’Air France. Que vous inspirent ces propos?

Laurent Bouvet: On peut faire l’hypothèse, au-delà de la sincérité du propos de M. Mélenchon que nul ne peut mettre en doute, que sa position très radicale dans cette affaire est également la conséquence des difficultés que connaît aujourd’hui la «gauche de la gauche». Difficultés liées à des résultats électoraux médiocres et, au-delà, à une faible capacité à mobiliser nos concitoyens à la fois contre la politique du gouvernement et contre les idées du FN ou de la droite. M. Mélenchon est lui-même, en tant qu’ancien candidat du Front de gauche à la présidentielle de 2012, en première ligne. Il doit montrer qu’il peut encore incarner cette partie de l’échiquier politique dans la perspective de 2017 face à ses concurrents potentiels – qui se sont tous inscrits dans le même registre sur cette affaire. Il se place donc résolument et bruyamment du côté de l’éthique de conviction plutôt que de l’éthique de responsabilité, si l’on reprend la dichotomie de Max Weber.

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Ce que nous dit « l’affaire Morano » de la dérive identitaire

Article Figaro/Figarovox – 30/09/2015

Les propos de Nadine Morano sur la France comme pays de «race blanche» (sous couvert du Général de Gaulle!), lors de l’émission «On n’est pas couché» sur France 2, auraient pu rester un simple épisode supplémentaire de la société de l’hyper-spectacle dans laquelle nous vivons désormais, s’ils ne trahissaient une dérive de l’espace public vers des considérations de plus en plus ouvertement identitaires. Dérive inquiétante car destructrice du lien social et de notre «commun» – ce que l’on appelle aujourd’hui de manière significativement dégradée le «vivre ensemble». Dérive repérable de l’extrême-droite à l’extrême-gauche de l’arc politique aussi bien que dans différents milieux, académiques, culturels ou économiques par exemple.

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Le PS est un parti moribond

Entretien Figaro/Figarovox – 6/06/2015

Une semaine après le congrès de l’UMP rebaptisé «Les Républicains», le PS se réunit ce week-end à Poitiers. Que faut-il attendre de ce grand raout?

Pas grand chose, car les jeux sont faits depuis le vote des motions et la victoire de la motion majoritaire derrière Jean-Christophe Cambadélis, élu premier secrétaire. Le congrès sert, statutairement, à la désignation formelle des instances et surtout de grand moment de communication pour le PS. Sans doute ceux que l’on appelle désormais les minoritaires, l’aile gauche du parti et les anciens «frondeurs», en profiteront-ils pour répéter leurs critiques à l’égard de la politique du gouvernement mais guère plus. Côté gouvernement, ce sera l’occasion de dire à nouveau aussi combien l’action menée l’est en faveur du redressement du pays.

Le caractère très formel d’un tel exercice renvoie aussi à son caractère de plus en plus dérisoire pour nos concitoyens. Le désintérêt voire la défiance vis-à-vis des partis politiques et des jeux d’appareil, la faiblesse même de la mobilisation des militants socialistes lors du vote des motions ou pour le premier secrétaire qui sont les moments-clef du congrès, témoignent du côté théâtre d’ombres de tout ceci. La forme-parti est elle-même profondément en crise, c’est à son renouvellement que devraient s’atteler les derniers militants politiques plutôt qu’à une lutte pour le contrôle de l’appareil.

Trois ans après l’élection de François Hollande, que reste-t-il du discours du Bourget?

Pas grand chose non plus! Le discours du Bourget a été le grand moment de la campagne présidentielle du candidat socialiste: celui de l’énoncé d’un projet en même temps que d’un espoir. L’espoir tenait à la rupture dans la pratique du pouvoir comme dans un certain nombre de politiques menées avec le quinquennat Sarkozy ; le projet lui, sans être révolutionnaire (François Hollande annonçait déjà la maîtrise nécessaire du déficit budgétaire), comportait un certain nombre de promesses-phares telles qu’une grande réforme fiscale, la renégociation du «pacte budgétaire» européen ou encore la lutte contre l’influence de la «finance» dérégulée dans l’économie.

Or, rien de tout ceci n’a été fait, ou du moins de manière beaucoup trop timide pour convaincre une gauche qui s’est mobilisée massivement pour faire élire le candidat du PS. Celui-ci avait pourtant répété pendant sa campagne qu’il ne promettait pas plus que ce qu’il pourrait tenir une fois élu. C’était raisonnable et chacun pouvait donc y croire, en pensant que cette fois, les engagements seraient tenus. C’est là qu’est la déception principale à gauche me semble-t-il. Et ce ne sont pas les «réformes» engagées (mariage pour tous, réforme de l’école et du collège, ajustements sur les retraites ou la représentativité syndicale, lois sur le logement ou sur l’économie sociale et solidaire… entre autres exemples) qui peuvent compenser l’absence des changements annoncés. D’autant que l’orientation économique de fond choisie, le fameux «cap», avec le CICE puis le «pacte de responsabilité», apparaît comme une concession nette, sans aucune contrepartie, au libéralisme et à Bruxelles. L’augmentation continue du chômage depuis 2012 venant confirmer l’impression d’une inefficacité de la politique choisie par le président de la République.

D’où une déception profonde au sein de l’électorat Hollande de 2012. Déception qui a conduit à des résultats catastrophiques pour le PS et l’ensemble de la gauche lors des différentes élections qui ont eu lieu depuis. Déception qui fait de Hollande lui-même le président le plus impopulaire de la Vème République. Le pari fait par celui-ci d’une «inversion de la courbe» du chômage d’ici à 2017 et d’une amélioration substantielle des résultats économiques restant très hypothétiques au regard même de la politique qu’il a décidée. Plus on se rapproche de l’échéance, plus ces résultats se font attendre et moins ils seront probants.

Si on remonte beaucoup plus loin dans le temps, comment le PS a-t-il évolué depuis le congrès d’Epinay? S’agit-il toujours du même parti?

Rappelons d’abord brièvement ce qu’était le «parti d’Epinay», c’est-à-dire à la fois une stratégie (faire du PS un parti capable de gagner la présidentielle), une méthode (concurrencer le PCF sur son propre terrain idéologique de la rupture avec le capitalisme afin de prendre sa place de premier parti à gauche et d’être au second tour de la présidentielle) et une nécessité sociologique (capter l’essentiel du mouvement général d’aspiration à la liberté et à l’émancipation post-68 qui parcourt notamment les couches sociales nouvelles constituées des jeunes issus du baby boum et de la prospérité économique qui l’a accompagné).

Le succès de cette entreprise a été tel que le PS est devenu le grand parti de l’alternance, et qu’il a exercé depuis à quatre reprises le pouvoir au niveau national (1981, 1988, 1997 et 2012). En 1981, la stratégie et la méthode mitterrandiennes portent leurs fruits en même temps que leur concepteur à la présidence de la République. Le PS devient à partir de ce moment, et durablement, le premier parti à gauche et celui qui dispute à la droite la présidentielle (à l’exception de l’élection de 2002). Le PCF étant réduit à l’état de force d’appoint plus ou moins docile, comme le seront sur la longue durée l’ensemble des autres partis de gauche. Cette réussite s’accompagne néanmoins très vite d’un abandon de la stratégie de rupture avec le capitalisme, dans les faits d’abord puis dans le discours lui-même, malgré la persistance d’un décalage entre les deux au sein même du parti. En devenant un parti de gouvernement, le PS est aussi devenu un parti dont la pratique politique se «normalise», la gestion des affaires de l’Etat commandant peu à peu une transformation sociologique du parti.

Pour nombre de socialistes et d’observateurs, le discours de rupture avec le capitalisme tenu dans les années 1970 n’apparaît d’ailleurs, rétrospectivement, que comme un coup purement tactique de la part de François Mitterrand. L’engagement européen de celui-ci sur le long terme étant bien plus essentiel pour comprendre son action que l’anticapitalisme qu’il a pu, un moment, afficher. La volonté d’équilibrer un progrès social continu et la gestion de contraintes européennes de plus en plus fortes est ainsi devenue la caractéristique idéologique principale du PS pendant toute la période.

La difficulté, de plus en plus marquée à chaque passage au pouvoir, de contrôler et d’orienter la politique économique vers le progrès social a conduit le PS à devenir de plus en plus un grand parti de l’émancipation «sociétale» des individus, surtout lorsque ceux-ci sont assignés à une «minorité» (de genre, d’orientation sexuelle, d’origine ethno-raciale…). Ce qui lui a permis, pendant la dernière période tout particulièrement, de maintenir une forme d’unité en son sein comme avec les autres partis au sein de la gauche. Alors que les divisions se sont faites plus profondes sur les questions économiques et sociales, au regard de la construction européenne notamment.

Cette évolution a conduit à une transformation en profondeur de l’électorat du PS: vers une surreprésentation des catégories socio-professionnelles supérieures et une concentration dans les centres urbains. Si bien d’ailleurs que pour certains de ses responsables la stratégie électorale gagnante consistait non seulement à valider mais à théoriser cette évolution pour lui donner une force normative. L’abandon de l’électorat populaire et de certains territoires à d’autres forces politiques – notamment au Front national – permettant de justifier, a posteriori, certains choix politiques. La fameuse note de stratégie électorale de la Fondation Terra Nova en mai 2011 avait parfaitement résumé cette évolution en la proposant comme norme.

En 2012, dix ans après le «tremblement de terre» de l’élimination de Lionel Jospin du second tour de l’élection présidentielle au profit de Jean-Marie Le Pen, le PS a atteint son point électoral le plus haut historiquement en remportant, avec François Hollande, la présidentielle puis les législatives, et ce après avoir gagné toutes les élections locales pendant les années 2000 ainsi que les sénatoriales en 2011. Cette emprise hégémonique a toutefois été obtenue dans des conditions si particulières qu’elle aurait dû être considérée, d’emblée, par ses bénéficiaires comme une victoire à la Pyrrhus plutôt que comme la consécration d’un travail politique. La réconciliation de façade au sein du parti entre partisans du «oui» et du «non» au référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005, accomplie au nom de «l’unité du parti» face au sarkozysme, n’a en effet pas permis, pendant des années, de clarifier les débats de fond, cela a même paralysé toute réflexion doctrinale sérieuse rendant plus que périlleux un retour au pouvoir.

Sur le plan stratégique, la longue absence de réflexion doctrinale au sein du parti et l’évitement pendant des années de toute clarification d’orientation politique a obligé les socialistes à réaliser celle-ci alors même qu’ils gouvernent! Ce qui a provoqué une déstabilisation durable de l’idée même d’autorité au sein de la famille socialiste, et une rupture de plus en plus nette avec les institutions de la Vème République elles-mêmes de la part de nombre d’élus et de militants. Ils rendent en effet la concentration des pouvoirs dans les mains de l’exécutif responsable de leurs maux. Ainsi, paradoxalement, c’est la constitution qui a offert historiquement, à quatre reprises en trente ans, un pouvoir inédit dans sa durée comme dans sa profondeur, aux socialistes français, qui est mise en cause.

L’hégémonie, acquise par le PS, sur l’ensemble de la gauche, autre résultat historique de la stratégie d’Epinay, est elle aussi, désormais, un facteur de doute et de désordre plutôt que d’unité et de motivation pour les socialistes. Au sein du PS, celles et ceux qui sont prêts à se tourner vers l’extérieur du parti pour trouver une solution à sa crise sont de plus en plus nombreux. Que ce soit vers les autres partis de gauche – vers EELV, le Front de gauche voire le «mouvement social» – ou vers le «centre» pour échafauder des scénarios de rassemblement permettant d’échapper à la catastrophe électorale annoncée pour 2017.

La disparition du «parti d’Epinay» est enfin, et surtout, annoncée par la transformation profonde de l’électorat socialiste et son rétrécissement. Ce qui avait fait sa puissance conquérante, c’est-à-dire son adéquation avec des couches sociales dynamiques et sa capacité d’attirer des catégories sociales différentes, n’est plus qu’un lointain souvenir. Le meilleur indice de la fragilité de ce qui est désormais désigné comme un électorat «progressiste» – celui évoqué plus haut dans la fameuse note de Terra Nova et composé de blocs minoritaires identifiés en fonction de tel critère identitaire culturel ou de tel territoire – est la rapidité de sa dislocation face aux exigences de l’action gouvernementale. Cet «électorat» n’existe plus comme socle politique sur lequel bâtir un rapport de force avec la droite ou l’extrême-droite, pas plus que comme refuge en cas de difficulté face à la conjoncture économique. La procédure des primaires, lancée comme une bouée de sauvetage n’ayant finalement servi qu’à entériner, institutionnellement, le processus de dégradation de la sociologie profonde du parti.

Cette dissolution sociologique se lit aussi, en interne, dans le parti, à travers les errements du mode de «renouvellement» de ses cadres, calqué sur le modèle «progressiste» qui a été mis en place depuis une quinzaine d’années. Le triptyque «jeunesse, parité, diversité» qui a servi de mantra au même titre que le «non cumul des mandats» ayant essentiellement conduit à unifier très largement le recrutement à partir de la seule source maitrisable de l’intérieur du parti: celle d’une professionnalisation précoce à travers les organisations de jeunesse liés au PS (MJS, UNEF, FIDL…) et surtout à travers la fonction de collaborateur d’élu ou de permanent de l’organisation. L’ouverture à la société, la sensibilité aux mouvements qui la traversent, la richesse des parcours et des expériences… qui avaient fait le succès du parti d’Epinay ont évidemment été sacrifiées au profit de cette «professionnalisation» en forme de bureaucratisation.

Il ne reste plus grand chose aujourd’hui du «parti d’Epinay», modèle sur lequel ont pourtant vécu pendant des décennies, et vivent encore d’ailleurs, les socialistes français, toutes générations confondues. Le peu qui subsiste encore sera vite emporté par les défaites électorales qui s’annoncent et le bilan humain sera lourd. Pourtant, comme souvent, la prise de conscience du phénomène sera trop tardive. Comme toujours, les signaux, pourtant nombreux et clairs, de ce bouleversement auront été ignorés jusqu’au bout.

La définition même du socialisme a-t-elle évolué?

Oui, bien sûr. La transformation en une trentaine d’années a été considérable. Le terme lui-même ne désigne plus une réalité politique (la volonté de rupture avec le capitalisme, la socialisation des moyens de productions, la propriété collective, l’intervention massive de l’Etat dans l’économie…) mais simplement le rattachement à une histoire, à une fidélité historique. Et d’ailleurs, cela n’est pas un problème en soi dans la mesure où chacun le sait et le comprend. Le nom d’un parti – on le voit aujourd’hui avec Les Républicains! – n’éclaire pas nécessairement sur le contenu de son programme ou de son offre politique.

Après le tournant de la rigueur de 1983 et la conversion de la majorité des socialistes au néolibéralisme, François Mitterrand avait fait de l’antiracisme la matrice du PS. Cette idéologie n’est-elle pas épuisée?

Oui. Et là encore, cela fait un moment. Même si pour certains, elle fonctionne encore comme un moulin à prières que l’on fait tourner sans trop y penser en espérant conjurer la montée en puissance du FN par exemple.

L’épuisement de l’antiracisme tel qu’il a été mis en œuvre dans les années 1980, par l’intermédiaire de l’emblématique SOS Racisme notamment, vient de ce que le combat a été surtout porté sur un plan moral et non politique. Il a consisté à tenter de contenir le FN hors du champ politique en le désignant comme un parti anti-républicain, voire fasciste, en tout cas du côté du Mal. Et en étendant à ses électeurs cette forme d’excommunication démocratique.

Ce qui a eu plusieurs conséquences. D’abord d’isoler le FN de telle manière qu’il s’est peu à peu érigé en parti anti-système contre l’ensemble de la classe politique française, ce qui lui a permis de récupérer sans concurrence tous les thèmes dont celle-ci se défaisait et de jouer les martyrs médiatiques. Il suffit encore aujourd’hui que le FN se dise défenseur de la laïcité pour que celle-ci soit ipso facto considérée comme «islamophobe» par exemple. Ensuite de «radicaliser» le vote FN, sur le mode «puisque l’on me traite de raciste à longueur de journée, eh bien je vais assumer!», et de le rendre attractif comme le seul vote véritable contre le système et comme dernier recours après avoir «tout essayé». Enfin parce que cela a contribué à faire, par paresse et par facilité, de l’antiracisme l’alpha et l’oméga de l’engagement à gauche, et ainsi à bloquer toute réflexion sur la société française, ses besoins et ses possibilités en matière de lutte efficace contre les discriminations et pour l’intégration – cela a en quelque sorte bloqué l’innovation politique sur les questions que l’antiracisme prétendait résoudre.

On en voit aujourd’hui les conséquences lointaines et dramatiques politiquement à gauche avec des partis, des responsables, des associations, etc. qui ne sont plus capables ni de comprendre la société ni de s’adresser à elle. L’antiracisme est devenu une sorte de dogme totalement inefficace pour lutter contre le racisme lui-même et ses avatars antisémites ou antimusulmans.

Dernier problème, mais de taille, l’antiracisme sous cette forme moralisatrice et inefficace a permis à nombre de militants et même à quelques chercheurs en sciences sociales de faire carrière. Il y a donc toute une caste de gardiens du temple pour lesquels la moindre remise en cause, le moindre questionnement, équivaut à l’attaque contre le dogme, et provoque donc de leur part de violentes réactions relayées complaisamment par des médias qui ont eux aussi beaucoup donné dans cet aveuglement.

D’une certaine manière, François Hollande tente-t-il de poursuivre une stratégie analogue en mettant l’accent sur les lois sociétales?

Il y a encore beaucoup, autour et dans le pouvoir actuel, y compris à des postes de responsabilités dans les institutions, des représentants de cet antiracisme aussi moralisateur qu’inefficace. Ils pèsent, comme à chaque fois, de tout leur poids pour voir leur dogme perpétué et, bien sûr, nourri par les pouvoirs publics: subventions, choix de politiques publiques, mise en avant dans les discours… Et bien évidemment, certaines décisions vont dans ce sens, par calcul électoral simpliste la plupart du temps. On essaie, une fois au pouvoir, de complaire à tel ou tel, à cette forme de doxa particulièrement ancrée et jamais interrogée au sein des partis de gauche.

François Hollande n’échappe pas à cette tentation, même s’il est là aussi difficilement lisible dans ses choix puisqu’il complaît à la fois aux demandes de ces représentants de l’antiracisme officiel et qu’il laisse son ministre de l’intérieur puis premier ministre, Manuel Valls, avancer d’autres perspectives ou solutions. Ça a été particulièrement le cas au sujet des Roms ou après les attentats de janvier.

La difficulté, on l’a vu à plusieurs reprises depuis 2012, c’est que cela ne marche pas. Au contraire, cela éloigne plus encore des masses d’électeurs et de sympathisants de gauche qui ne peuvent plus supporter non seulement le ton moralisateur et les anathèmes qui les accompagnent mais encore l’inefficacité des discours prononcés et des mesures adoptées. Le recours permanent aux discours moralisateurs, repentants, victimaires et culpabilisateurs est devenu totalement insupportable, et donc totalement inopérant politiquement. C’est une avancée décisive qui s’est produite sous ce quinquennat.

Après le peuple, le débat sur l’école a montré que la gauche était également en train de perdre les intellectuels. Que cela vous inspire-t-il?

De l’étonnement! J’avoue n’avoir pas compris les sorties répétées au gouvernement contre tel ou tel intellectuel, ou encore contre ceux qualifiés de «pseudo-intellectuels». Que l’on ne soit pas d’accord avec telle ou telle opinion, cela se comprend parfaitement, c’est même souhaitable. Mais ce n’est pas le rôle des responsables politiques de se faire les arbitres des élégances intellectuelles.

D’autant que cela traduit une mécompréhension préoccupante de la spécificité française du statut de «l’intellectuel» dans le débat public. L’indépendance d’esprit, la liberté de ton et le regard critique sont des composantes essentielles de la fonction intellectuelle. Il me semble que le politique devrait au contraire se nourrir de tout cela, le valoriser et l’encourager même, notamment à travers une politique en faveur de l’université et la recherche qui permette de développer – ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui – l’intervention intellectuelle des chercheurs dans le débat public, au-delà de leur caractère de pur technicien de leur domaine.

Est-on tout simplement en train d’assister à la disparition du PS?

Il est toujours difficile de dire qu’un parti est en train de disparaître. Il faudrait pouvoir distinguer ce que j’ai appelé les «deux corps» du parti, en référence aux «deux corps du roi»: le corps symbolique, l’idéologie, les idées… et le corps matériel, les militants, les élus, les réseaux. Aujourd’hui toutefois, pour la première fois de son histoire séculaire, le PS est touché simultanément dans ses deux «corps». Il n’a plus de doctrine clairement identifiable et même discutée en son sein sinon des postures renvoyant au social-libéralisme d’une part et à une forme d’étatisme conservateur sans imagination de l’autre. Et il est en train de se vider de toutes ses forces vives et de terrain, élection après élection, congrès après congrès.

Le parti d’Epinay est mort, pour les raisons dites plus haut. Le PS lui-même pas encore mais il est moribond et sans un sursaut, sans un électrochoc profond et violent, il n’est pas sûr qu’il puisse, une fois de plus, se réinventer, se refonder. D’autant que la forme-parti, celle issu de la massification industrielle et démocratique au XIXème siècle, est profondément remise en cause par l’évolution contemporaine. Les partis et l’activité politique plus généralement sont entrés, comme toute la société, comme l’économie, sont entrés dans l’âge de l’innovation même si on a le sentiment qu’ils ne le savent pas encore.

Dans les pays d’Europe du Sud, c’est la gauche radicale qui profite de l’essoufflement de la social-démocratie tandis qu’en France, c’est le FN qui tire son épingle du jeu. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

Les différences historiques et de configuration politique ont une importance cruciale: le maintien d’un parti communiste assez puissant ou encore la faiblesse de l’Etat central sont des éléments à prendre en considération. Une autre dimension tient aux similitudes de style – ce que l’on appelle le populisme sans connotation péjorative – des mouvements et partis contestataires du «système», qu’on retrouve à droite ou à gauche, ou dans un entre-deux parfois difficile à déterminer dans les différents pays.

La dimension anti-système et anti-élites devenant pour des raisons économiques, sociales et morales de plus en plus déterminante aujourd’hui dans le vote (et sans doute en partie dans l’abstention) partout en Europe. La crise de 2008, la financiarisation du financement de l’économie et la montée partout des inégalités nourrissant cette dimension de la politique contemporaine.

L’autre élément, en partie lié, qu’on retrouve tant chez Podemos qu’au FN et chez d’autres, est la contestation profonde de la construction européenne, perçue comme inique et destructrice de la souveraineté en même temps que de l’identité des peuples et des nations. Cela peut prendre un caractère identitaire, au sens culturel, plus ou moins marqué en fonction de l’histoire de chaque société, notamment au regard de son rapport à l’immigration ou à la religion musulmane aujourd’hui.

Se dirige-t-on désormais vers un tripartisme durable ou une redéfinition complète du clivage droite/gauche?

Je ne suis pas très à l’aise avec cette notion de tripartisme qui correspond à une période particulière de l’histoire politique française (la IVème République). Et il me semble qu’elle ne permet pas de répondre à l’évolution actuelle (l’installation du FN dans le paysage politique au côté des deux grands partis de gouvernement) ni qu’elle ne rend compte de la profondeur de la mutation que cela induit.

Le clivage droite-gauche évolue et change de nature dans des situations historiques différentes. Je ne vois pas de raison pour que ce ne soit pas à nouveau le cas. Simplement, aujourd’hui, la disjonction entre les clivages idéologiques et la conformation partisane atteint un point de non retour. Tous les partis, y compris le FN d’ailleurs, sont traversés par des clivages profonds: économiques bien évidemment mais aussi «sociétaux». Et des questions comme la bioéthique ou l’environnement sont aujourd’hui créatrices de nouveaux clivages largement inédits.

Ce n’est pas tant la grille droite-gauche qui est en cause que les appellations, et surtout les auto-désignations, qui y renvoient mécaniquement, comme au progressisme ou au conservatisme d’ailleurs. Si bien que souvent, ceux qui se réclament du progressisme par exemple, si l’on prend la gauche de manière générique, apparaissent sur bien des points comme d’authentiques conservateurs.

Je valoriserais davantage en ces temps de confusion et de brouillage idéologique, la cohérence d’une pensée ou d’une doctrine. Ainsi, la critique du libéralisme économique, très prisée rhétoriquement à gauche, doit-elle s’articuler, pour moi avec une critique générale du libéralisme et de ses implications philosophiques, en termes individualistes ou culturels par exemple. C’est là que se situent le défi pour les politiques aujourd’hui, dans la cohérence de leur pensée et de leur action, seule à même de leur fournir la légitimité qui est leur est partout et par tous déniée.

La gauche sociétale dans une impasse

Entretien au Figaro/Figarovox – 21/05/2015

Le décret sur la réforme contestée du collège a été publié au Journal officiel dans la nuit. Manuel Valls a donc décidé de passer en force sur la réforme du collège. Comment analysez-vous cette décision?

On peut l’analyser à la fois comme la volonté de clore un débat qui s’est envenimé ces dernières semaines, pas seulement contre la droite mais aussi au sein de la gauche, notamment du monde enseignant, et comme la réaffirmation presque brutale, de la part de l’exécutif, d’une autorité mise à mal.

Ce qui soulève un double problème.

D’abord parce que la décision apparaît précipitée, intervenant au lendemain de la mobilisation d’une partie des enseignants, alors même que le gouvernement, et le premier ministre lui-même, avaient quelques concessions: clarification sur les programmes d’histoire notamment, assurances sur le maintien de classes de langues…

Ensuite, plus généralement, parce que l’autorité ne se «décrète» pas, sans mauvais jeu de mots, elle se construit et se «travaille», décision après décision, à travers la cohérence de l’action. Elle est liée, en politique, à la légitimité de celui qui l’exerce. Or celle-ci ne se résume ni à l’élection, comme on sait, ni à la simple détention institutionnelle de tel ou tel pouvoir.

Après les débats sur la famille et sur les impôts, le débat sur l’école a profondément divisé les Français. La politique de François Hollande qui se voulait plus rassembleuse et consensuelle que celle de Nicolas Sarkozy fracture au moins tout autant le pays. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

François Hollande avait en effet placé sa candidature à la présidentielle sous le signe du rassemblement des Français, autour de l’idée qu’il ne fallait pas, sans cesse, comme il le reprochait à son prédécesseur, «cliver» et mettre en tension la société. Sa personnalité, son parcours et sa «méthode» en politique apparaissaient d’ailleurs comme les garanties d’une rupture avec ceux de son prédécesseur de ce point de vue. Trois ans après, on constate que la société française n’est pas apaisée. Et que sur certains sujets, des tensions nouvelles sont même apparues.

Cela tient, d’après moi, à deux éléments.

D’une part à la radicalisation des choix du président de la République au cours de son mandat, comme ça a été le cas en matière économique notamment, à partir du «pacte de responsabilité» -même s’il y avait déjà eu, dès le début du quinquennat, un signe donné de cet accent mis sur l’économie de l’offre avec le CICE. François Hollande a ainsi donné l’impression, pendant ses deux premières années, de tergiverser et de ne pas se résoudre à choisir un «cap», à ne pas sortir de l’ambiguïté (nécessaire pour rassembler toute la gauche) dont avait témoignée sa campagne. Et puis, dans un second temps, de s’engager très rapidement dans une voie, très contestée à gauche notamment, de manière déterminée, sans qu’aucune discussion ne soit plus possible -on l’a vu avec l’émergence des «Frondeurs» au sein du PS ou encore avec le départ des Verts du gouvernement notamment.

L’autre élément-clef renvoie à l’absence de lisibilité de la méthode utilisée par l’exécutif pour «réformer». On a en effet le sentiment que selon les projets défendus (mariage pour tous, accords interprofessionnels en matière sociale, «loi Macron», réforme du collège, enjeux environnementaux…), le président et le gouvernement adoptent des méthodes à chaque fois différentes. Parfois la concertation l’emporte jusqu’à vider de leur contenu les réformes; parfois la manière désordonnée de défendre celles-ci conduit les opposants à s’organiser et à occuper largement la scène du débat public; parfois l’exécutif semble imposer son point de vue quasiment de force à sa majorité ou à une partie de son électorat; parfois le gouvernement recule devant les contestations venues de son camp ou même de la droite… Et le tout, sans que ce soit clairement indexé sur la mise en œuvre ou non des propositions du programme du candidat Hollande.

Si bien que l’on ne comprend pas sur quelle logique repose la détermination ou non de l’exécutif à propos de tel ou tel enjeu, de telle ou telle réforme. Certaines apparaissent soudain comme incontournables alors que d’autres sont purement et simplement abandonnées, quand d’autres encore sont longuement négociées.

Pourquoi, selon vous, le débat sur l’école passionne-t-il aussi intensément? Est-ce parce que cette question touche à l’identité?

L’école joue en France un rôle qui va bien au-delà de l’instruction, de la formation ou de l’apprentissage. Il s’agit d’un élément constitutif du pacte républicain. Du point de vue individuel d’abord, puisque c’est le lieu des possibles, ou du moins cela devrait l’être, pour chacun quelles que soient ses origines et identités. L’école permettant à la fois de s’élever socialement et de s’intégrer à la société française d’où que l’on vienne, socialement ou géographiquement. Collectivement, ensuite, l’école est un des rares lieux de la possibilité concrète de mettre en œuvre le principe d’égalité.

Les attentes sont donc considérables vis-à-vis de l’école, alors même qu’elle n’est plus le lieu central de l’accès au monde qu’elle a longtemps été pour la grande majorité des élèves.

Dans ces conditions, il est toujours délicat pour un gouvernement de s’engager dans une réforme scolaire. L’histoire politique de la République est très largement liée à la question scolaire depuis le XIXème siècle. Nombre de gouvernements ont connu des difficultés politiques à cause de l’école. Celui-ci n’échappe pas à la règle, d’autant que pour la gauche, une double contrainte sociologique et électorale vient s’ajouter à tout cela en matière éducative.

Le gouvernement en difficulté sur le plan économique en fait-il trop sur les questions dites «sociétales» ou «culturelles»?

C’est une tentation récurrente à gauche. La difficulté principale du point de vue économique et social tient à ce qu’un gouvernement de gauche peut difficilement rassembler toute la gauche sur la politique qu’il veut ou peut mener en fonction de la contrainte européenne notamment -c’est le cas de la gauche sous la Vème République depuis son accession au pouvoir. Alors même que pour gagner dans le cadre même des institutions de la Vème République, à l’élection présidentielle en particulier, il est indispensable de réunir toute la gauche -en s’opposant à toute la droite.

C’est une équation politique impossible à résoudre même si cela n’a pas empêché la gauche d’accéder au pouvoir au niveau national à quatre reprises (en 1981, 1988, 1997 et 2012).

Ce que l’on peut observer, historiquement, c’est qu’il y a eu, jusqu’en 2012, un équilibre entre les grandes mesures -qui différencient habituellement l’arrivée d’un gouvernement de gauche au pouvoir de celle d’un gouvernement de droite- et les politiques menées ensuite sur la durée du passage au pouvoir, celles-ci se pliant à des contraintes plus ou moins consenties que subissent tous les gouvernements. Or en 2012, cet équilibre historique a été rompu. Pour la première fois depuis 1981, la gauche arrivée au pouvoir n’a pas mis en œuvre de grande mesure sociale comparable à celles sur les retraites, le temps de travail ou encore comme le RMI en 1988. En lieu et place, la grande réforme symbolique de la gauche au pouvoir version 2012 a été le «mariage pour tous». Qui même si elle a été défendue comme une grande mesure d’égalité ne peut être considérée comme «sociale».

Ce qui a donné l’impression que face aux nécessités ou aux choix économiques, seules désormais des réformes dites «de société» pouvaient être susceptibles de réunir toute la gauche, au-delà des clivages économiques qui la traversent. Même si l’on s’aperçoit aujourd’hui, à propos de l’école, de la fin de vie ou de la «loi sur le renseignement», que cela ne suffit plus, que la gauche est divisée également sur des enjeux non économiques.

Votre livre, «L’insécurité culturelle» se termine par un éloge de la «République». Celle-ci est aujourd’hui évoquée à tout bout de champ à tel point que le mot semble vidé de son contenu. Dans ce contexte, la République peut-elle suffire à réparer les fractures?

Attention, soyons très clairs ici: mon «éloge» de la République comme vous dites n’est ni rhétorique, comme on le voit aujourd’hui trop souvent dans le débat public, ni nostalgique. Je ne crois pas au mythe républicain ou même à un idéal intemporel et de surplomb en la matière. Pour moi, la République est une pratique quotidienne ou du moins devrait-elle l’être. C’est ce que j’appelle le lieu du «commun» où se fabrique le projet français, ce grand dialogue national ininterrompu même s’il fut parfois chaotique qui fait de la France un pays politique avant tout, une communauté de citoyens et non une simple société d’individus, un peuple souverain et non une collection de groupes et de communautés assorties à raison de critères culturels plus ou moins communs.

Ce qui ne veut pas dire, bien au contraire, que dans cet espace du «commun», il n’y a pas de clivages et de débats. Ceux-ci s’organisent ou devraient s’organiser à partir des intérêts et des conditions de chacun notamment, afin de faire naître un contrat social sur les contours et les formes concrètes de l’égalité.

Bien évidemment, tout ceci requiert une certaine exigence à la fois dans son comportement civique et dans la manière de faire valoir ses intérêts dans l’espace public. Ainsi, par exemple, pour pouvoir bénéficier de droits individuels étendus et de la garantie collective de ceux-ci, faut-il accepter de participer à ce «commun»: non seulement en participant à la vie publique comme citoyen mais en acceptant que tel ou tel aspect de ce que l’on est, de notre «identité» (qui est faite rappelons-le de multiples critères et éléments), ne soit jamais surdéterminant dans l’attitude que l’on a vis-à-vis des autres citoyens. Bref, de pouvoir être considéré par les autres comme un égal et de pouvoir considérer les autres comme des égaux, sans que les différences multiples qui nous caractérisent ne créent de distinction en droit.

L’invocation permanente de la République, sans qu’on sache exactement ce que cela implique et surtout sans cohérence ni dans les principes ni dans l’action publique ni dans le comportement individuel, ne permet pas de répondre aux défis auxquels fait face la société française aujourd’hui. En revanche, une forme de républicanisme concret, appliqué si l’on veut, dont le principe serait décliné dans les différentes politiques publiques et surtout dont l’exigence se retrouverait dans chaque discours et argument dans le débat, permettrait sinon de résoudre les fractures françaises du moins de nettement améliorer la possibilité d’y trouver des remèdes. Ce qui est déjà beaucoup.

Gauche et islam : la fracture laïque

Entretien au Figaro/Figarovox – 25/06/15

FIGAROVOX. – Ce lundi, à l’initiative de Jean Glavany, député socialiste et défenseur de la laïcité, s’est tenu à l’Assemblée nationale un débat intitulé «République et islam, ensemble, relevons le défi», où le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, et Manuel Valls ont prononcé un discours. La question de la laïcité divise profondément la gauche. Comment l’expliquez-vous?

Comme en matière économique et sociale, le PS, comme l’ensemble de la gauche, est profondément divisé sur les questions liées à la laïcité, et plus largement à ce que l’on appelle aujourd’hui, de manière symptomatique, le «vivre ensemble». Cette division n’a plus grand chose à voir en revanche, contrairement à ce que certains essaient de faire croire, avec celle que l’on rencontrait au début du XXème siècle au moment du vote de la loi de 1905, entre partisans d’un compromis (celui qui sera trouvé par Aristide Briand avec l’appui à l’Assemblée nationale de Jean Jaurès) et partisans, à la Emile Combes, d’une laïcité intransigeante vis-à-vis de l’Église catholique.

Aujourd’hui en effet, il ne s’agit pas, à gauche du moins, d’un combat entre ceux que l’on appelle péjorativement les «laïcards» et ceux qui seraient des «pragmatiques». Il s’agit d’une opposition, de plus en plus marquée, entre les partisans d’une forme d’acceptation de la présence de l’identitaire (sous les traits religieux) dans l’espace public, dans la logique québécoise des «accommodements raisonnables», et ceux du maintien d’une séparation marquée entre l’espace public et les multiples identités, intérêts, expressions, etc. qui occupent l’espace privé. En clair, d’une distinction entre le citoyen et l’individu. Régis Debray utilisait récemment une belle formule qui caractérise bien cette position: «le citoyen, c’est l’homme sans étiquette».

Aujourd’hui, c’est d’abord et avant tout à propos de l’islam que se fait cette distinction -comme en témoigne le titre du colloque que vous citez-, même si elle est tout aussi pertinente au regard des autres religions. C’est le cas compte tenu à la fois du contexte géopolitique depuis une quinzaine d’années et des questions soulevées au sein de la société française par le développement de certaines pratiques religieuses (alimentaires et vestimentaires en particulier) et, bien sûr, par la radicalisation de certains discours religieux, sans oublier les dérives terroristes. Les partisans d’accommodements de la laïcité avec le développement d’un nouveau fait religieux lui accolent le plus souvent un adjectif pour montrer leur «esprit d’ouverture» ou leur bonne foi. On rencontre ainsi depuis quelques années, une «laïcité positive» ou une «laïcité inclusive», sans que cela aide d’ailleurs, en général, à mieux la définir. Leur argument principal étant que l’islam ne serait pas une religion comme les autres, du moins pas comme le christianisme et le judaïsme, que ce soit en raison de son absence sur le territoire métropolitain en 1905 au moment du vote de la loi ou en raison du fait que ce serait, comme l’a expliqué récemment Emmanuel Todd, «une religion de dominés».

En face, le plus souvent, la laïcité sans adjectif, et je dirais même sans adjuvant, est défendue et promue comme un des principes organisateurs fondamentaux de la société française à travers l’expérience républicaine. Dans cette perspective, les musulmans ne peuvent être considérés comme un bloc ou comme des individus «à part» dans la société, ne serait-ce que par respect pour la liberté de conscience de chacun d’entre eux. Ce qui implique qu’ils doivent être traités à égalité avec les autres citoyens, qu’il s’agisse de leurs droits ou de leurs devoirs.

En 2013, Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité avait déclaré: «La France n’a pas de problème avec sa laïcité». Les faits lui ont-ils donné tort?

Je dois avouer qu’à l’époque, lorsque j’avais entendu cette phrase, je ne l’avais pas comprise. Que voulait dire exactement Jean-Louis Bianco? Voulait-il minimiser les attaques lancées par certains (en religion ou en politique) contre la laïcité? Mais alors les polémiques autour du terme lui-même, et les tentatives de redéfinition de son contenu pour assouplir la frontière entre espace public et espace privé, sont-elles de simples vues de l’esprit? Ou voulait-il plutôt affirmer que le principe même de laïcité est assez fort pour résister à toutes les attaques qu’il subit?

Dans le premier cas, c’est évidemment faux: il y a bel et bien aujourd’hui des attaques contre la laïcité, et contre celles et ceux qui la défendent et la promeuvent. Or le rôle de l’Observatoire que préside Jean-Louis Bianco devrait être de soutenir activement défenseurs et promoteurs. Dans le second, on serait tenté de soutenir cette affirmation, à condition bien sûr que le principe soit réaffirmé sans ambages, que l’absence de problème avec la laïcité soit une revendication de son caractère incontournable dès lors que l’on parle, publiquement, de religion.

Pour Jacques Julliard, il y a aujourd’hui à gauche, «des «laïcs-mais», et à droite, des «laïcs-désormais», des lanceurs d’alerte contre l’«islamophobie», comme Emmanuel Todd et Edwy Plenel d’un côté et, de l’autre, des personnes qui veulent transformer la laïcité en machine de guerre, non contre l’islamisme -ce serait légitime-, mais contre les musulmans. Partagez-vous son point de vue?

Je partage totalement le point de vue de Jacques Julliard. À gauche, les «laïcs-mais» sont les mêmes que ceux qui ont dit, après les attentats de début janvier, «liberté d’expression mais» par exemple. Cela va des partisans d’accommodements raisonnables à ceux que vous avez cité, qui voient dans les musulmans (sans distinction visiblement) les nouveaux «damnés de la terre». On soulignera au passage, l’étrangeté de la chose du point de vue du marxisme lui-même, dont se réclament encore parfois certains en la matière; confondre une religion et une classe relève, au mieux, de la mauvaise foi.

D’autant que réduire le débat sur la laïcité entre cette gauche de l’accommodement, et donc de l’aveuglement, et une droite de la stigmatisation, et donc du rejet, des musulmans, conduit à vider la laïcité de son sens. Et pis encore à la délégitimer aux yeux de nos concitoyens, quelle que soit leur religion. C’est pourquoi, précisément, il est essentiel qu’une parole laïque claire et commune puisse se faire entendre.

Comment expliquez-vous que la laïcité qui a longtemps été une valeur de gauche soit aujourd’hui récupérée par une partie de la droite et pas le FN? Peut-on parler de capitulation?

Outre l’intérêt que peuvent y trouver la droite et le FN, leur habileté à le faire, et la démagogie voire les mensonges que cela suppose, il me semble que c’est d’abord à gauche que l’on doit chercher les raisons d’une telle évolution. Il y a deux éléments qui expliquent, à mes yeux, ce glissement.

Le premier, c’est une forme de capitulation en effet, celle des trente dernières années, qui a vidé la gauche à la fois de l’exigence d’émancipation sociale et de l’exigence républicaine qui l’avaient pourtant constituée historiquement. Une fois arrivée au pouvoir, la gauche a été confrontée à des choix pratiques et doctrinaux (sur l’Europe notamment) qui l’ont conduit à délaisser progressivement le peuple comme instance souveraine, sociale et nationale; à favoriser philosophiquement l’individu plutôt que le citoyen et le travailleur, et pratiquement, des groupes-cibles de politiques publiques et électoraux pré-constitués.

La seconde, c’est ce que l’on pourrait appeler la «haine de soi», à gauche, liée à l’expérience coloniale en particulier, qui a conduit depuis le tournant des années 1960-70 à faire des anciens ressortissants des colonies de l’Empire français, surtout à partir du moment où ils ont émigré dans l’ancienne métropole, les nouveaux «damnés de la terre». Et de les substituer ainsi à la figure, classique, de l’ouvrier ou du travailleur comme seul sujet légitime désormais du processus historique d’émancipation. Cette évolution, à la fois politique, sociale et intellectuelle, a rencontré la première. Et la combinaison des deux a abouti à la situation que l’on connaît aujourd’hui. Dès lors, le FN, en particulier, joue sur du velours quand il s’érige en ultime défenseur à la fois de la laïcité et du peuple dans toutes ses dimensions.

Comment trancher cette question? L’idée d’une charte de la laïcité vous paraît-elle intéressante?

Quand on en vient à penser rédiger une charte, c’est que l’on a déjà perdu la bataille. La laïcité ne se décrète pas, ce n’est pas simplement une norme juridique, c’est un état d’esprit et un lien qui se tisse au quotidien entre les citoyens. Elle doit procéder, aujourd’hui plus que jamais, d’un mélange d’ambition intellectuelle, de pédagogie politique et de mobilisation sociale si l’on veut revenir à quelque chose de commun, de partagé, et pas seulement à des incantations et à des images d’Epinal. Et c’est à gauche, par la gauche, que cela doit d’abord se produire, pour les raisons dites juste avant.

L’ambition intellectuelle, c’est de toujours repartir de la laïcité comme principe d’organisation de l’espace public -un espace distinct en contenu comme en pratiques du privé. Dans l’espace public, les identités culturelles, religieuses en particulier, n’ont pas d’objet, en ce qu’elles ne peuvent produire de «normatif». Il est de la responsabilité de chaque citoyen, et plus encore de ceux qui ont comme fonction sociale ou comme profession d’animer le débat public, de défendre ce principe simple de séparation, de distinction des ordres public et privé, d’en montrer à chaque occasion l’importance.

La pédagogie politique est la responsabilité des élus qui doivent par leur parole, leur comportement et leur action faire vivre la laïcité. En s’interdisant, par exemple, de courtiser ou de flatter telle ou telle «communauté religieuse», en établissant à leur tour une séparation stricte entre leur activité publique et leurs éventuelles préférences ou croyances. Les politiques publiques elles-mêmes devraient pouvoir être évaluées à cette aune également, bien plus qu’elles ne le sont aujourd’hui.

Mais tout cela n’est rien et ne peut déboucher si l’ensemble de la société ne prend pas en charge cette exigence laïque, si chaque citoyen ne place pas au-dessus de ses différences et préférences individuelles ce qu’il a de commun avec les autres. Dans un tel cadre, la revendication qui voudrait voir reconnue et mise en avant, dans l’espace public, telle ou telle identité spécifique, comme la foi religieuse et les pratiques qui y sont liées, n’est pas acceptable. En retour, l’espace public doit être celui d’une stricte égalité d’accès de tous aux ressources et protections qu’il offre à chaque citoyen, sans aucune distinction d’aucune sorte. La lutte sévère et attentive contre toutes les formes de discriminations est le pendant de l’exigence de la citoyenneté. Il est indispensable de le rappeler.