La campagne « Terra Nova » de Claude Bartolone en Ile-de-France

Entretien au Figaro, 10/12/15.

En meeting et dans Le Nouvel Observateur, Claude Bartolone a accusé Valérie Pécresse de défendre «la race blanche». Que vous inspirent ces propos?

De l’étonnement! On ne peut en effet se commettre dans de tels arguments dans un débat démocratique. Pour trois raisons, au moins, concernant Claude Bartolone.

D’abord parce qu’en sa qualité de président de l’Assemblée nationale, il se doit d’une certaine réserve au moins dans son expression, a fortiori à l’égard d’une députée de l’assemblée qu’il préside. Ce ton lié à ce mélange des genres est problématique.

Ensuite parce que l’on peut difficilement, en tant que candidat socialiste, reprocher une telle chose à une élue d’un parti (Les Républicains), pour lequel on appelle ouvertement à voter dans d’autres régions, comme en PACA ou dans le Nord. La campagne étant médiatisée nationalement, cela n’aidera pas nécessairement les camarades socialistes locaux de M. Bartolone. Il y a là, au mieux, une forme d’inconséquence.

Enfin parce que l’usage, abusif, de telles expressions participe de l’agitation identitaire dans le débat public que M. Bartolone et le PS sont les premiers à reprocher, à juste titre à Nadine Morano ou au FN.

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Le multiculturalisme n’est pas une politique

La tribune d’Alain Renaut, publiée dans Le Monde (14 janvier 2015) : « La France doit faire le choix d’un multiculturalisme tempéré » m’a fait bondir ! Le philosophe se fait l’apôtre d’un désarmement idéologique plus dangereux que jamais au moment même où l’on doit redoubler de vigilance et insister sur le commun, où l’on doit être encore plus républicain !

Voici une réponse, rapide, à son injonction, tirée de la conclusion de L’Insécurité culturelle que je viens de publier chez Fayard, livre dans lequel j’aborde largement cette question.

Le multiculturalisme est un fait social, et même un « fait social total » au sens de Marcel Mauss puisqu’il ne dépend ni du savant ni du politique pour être constitué, reconnu ou simplement constaté. La plupart des grandes sociétés contemporaines, dont la France bien évidemment, sont des sociétés multiculturelles, ouvertes aux échanges et aux influences, aux migrations et à toutes sortes de mutations culturelles. Ce multiculturalisme de fait ne revêt aucun caractère moral : il n’est ni bon ni mauvais.

Ainsi, par exemple, l’immigration qui alimente le caractère multiculturel d’une société peut-elle difficilement être considérée soit comme une « chance » soit comme une « menace ». Un tel faux débat est caractéristique d’une manière de penser et de voir la réalité aussi stérile que dangereuse. L’immigration entraîne certes des effets positifs et des effets négatifs en termes économiques, sociaux, culturels, etc. qu’il s’agit d’identifier le plus clairement possible, d’amplifier pour les premiers et de limiter pour les seconds, mais elle n’a, ou ne devrait avoir, aucun contenu moral ou normatif. Attribuer une valeur au multiculturalisme ou à l’immigration, c’est se résigner d’emblée à leur instrumentalisation politique que ce soit dans un sens ou dans l’autre.

Politiquement il est donc indispensable de favoriser un débat le plus ouvert et le mieux informé possible à propos de leurs effets plutôt que d’introduire, au détriment du pluralisme lui-même, une dimension morale ou normative préalable lorsqu’il s’agit de sujets de ce genre. L’insécurité culturelle et les manipulations politiques auxquelles elle donne lieu découlent très largement de ce décalage entre fait et norme de la part des différents acteurs politiques et sociaux (responsables partisans et militants, associations identitaires, institutions publiques nationales et internationales, entreprises, recherche en sciences sociales, etc.).

Ces acteurs, plus ou moins conscients des conséquences de ce qu’ils entreprennent, entendent faire du « fait multiculturel » le point de départ sinon unique du moins principal de revendications, de discours ou de politiques publiques, au détriment de toute autre considération, de nature économique et sociale notamment. En passant ainsi d’un multiculturalisme de fait à un multiculturalisme normatif, ils entrent dans ce que les anglo-saxons ont appelé identity politics (la politique de l’identité ou identitaire).

Une telle inclination nourrit l’insécurité culturelle en ce qu’elle met l’accent, publiquement et médiatiquement, sur les problématiques identitaires culturelles (ethno-raciales, de genre, d’orientation sexuelle, religieuses…) de certains groupes et de certains individus – que ce soit positivement ou négativement – plutôt que sur ce qui est commun à l’ensemble des citoyens, c’est-à-dire sur ce qui est proprement politique au sens de la délibération et du choix collectifs. S’il suit une telle pente, l’espace public peut très vite se résumer à une juxtaposition d’individualités et de minorités, définies avant tout par des identités culturelles essentialisées et radicalisées ; des individus et des minorités en conflit permanent pour la reconnaissance, par les autres ou par les institutions, de tel ou tel critère d’une identité qu’ils mettent en avant, et pour la redistribution de ressources subséquente.

Il ne s’agit plus dans ce cas ni de la lutte, nécessaire et utile, contre les discriminations subies à raison de tel critère d’identité ni de la poursuite du mouvement historique d’émancipation et d’égalisation des droits. Il s’agit de la mise en avant systématique de ce critère comme moyen unique et incontournable de toute relation sociale ou politique. Devenu surdéterminant, il efface le pluralisme identitaire inhérent à l’individu lui-même, puisque celui-ci est sommé de choisir entre ses différentes « appartenances ». Il doit décider ou on décice pour lui ce qui importe avant tout : son origine ethno-raciale, son genre, son orientation sexuelle, sa religion… Ceci amoindrit aussi le jeu du pluralisme dans la société en général, en obligeant chacun à se définir publiquement ainsi, à figer en quelque sorte son identité personnelle, à être vu et perçu uniquement pour telle ou telle raison par les autres ou par les politiques publiques.

Sélection à l’université : l’hypocrisie générale

[Article paru sur le Figaro.fr sous le titre « Master pour tous : les solutions hypocrites de Fioraso pour l’université ».

La question de la sélection des étudiants à l’université revient régulièrement dans le débat public. Ainsi, par exemple, les ministres B. Hamon et G. Fioraso ont-ils tenu à réaffirmer récemment, dans un communiqué, leur opposition à la sélection des étudiants à l’entrée en master (c’est-à-dire de tout étudiant titulaire d’une licence à l’entrée en M1) allant même jusqu’àénoncer que « Tous les étudiants ont le droit de poursuivre leurs études en master ». Il en va de même à propos de la sélection des étudiants à l’entrée en première année de l’université, après le bac. G. Fioraso expliquait récemment, avec le sens aigu de la nuance qui la caractérise ; que vouloir « régler le problème de l’échec à l’université par la sélection est rétrograde ».

On pourrait comprendre et même approuver les propos ministériels s’ils n’étaient pas à la fois éloignés des réalités universitaires actuelles et, qui plus est, totalement hypocrites.

Que se passe-t-il en effet à l’université, aujourd’hui, en matière de sélection ?

La sélection à l’université existe déjà

D’abord, la sélection à l’université existe. Hors dispositions spécifiques, comme les bi-licences par exemple, la sélection dans les cursus de licencese fait en cours de scolarité, pendant la première et, dans une moindre mesure, pendant la deuxième année. Ce qui conduit en effet àdes indicateurs peu flatteurs pour le système universitaire français au regard de ses homologues européens notamment : le taux de réussite en fin de première année ou le taux de réussite de la licence en trois ans par exemple. Ainsi, six étudiants sur dix de première année ne passent pas en deuxième année. La moitié d’entre eux redoublent ou se réorientent, tandis que les autres abandonnent. Et à peine un tiers des étudiants de L1 réussissent à boucler le cursus en trois ans. Ces résultats varient bien évidemment d’une filière à l’autre mais c’est un fait massif.

Outre le coût financier et psychologique pour les étudiants et leurs familles, une telle manière de procéder a aussi un coût important pour les universités. Celui de la mobilisation de moyens humains et matériels considérables qui pourraient être employés à autre chose qu’à « trier » ainsi lesétudiants capables de poursuivre de études supérieures et ceux qui n’auraient pas dûêtre orientés vers l’université. De tels moyens pourraient être plutôt consacrés, notamment, à l’amélioration des conditions d’enseignement (en petits groupes par exemple) ou au dégagement de temps supplémentaire pour la recherche.

A l’âge de la massification des études supérieures, l’institution universitaire doit ainsi compenser, au prix fort pour elle, un des défauts centraux du système d’éducation français : le fait de continuer à considérer le baccalauréat comme le premier grade universitaire et non comme un simple diplôme de fin d’études secondaires – suivant une conception ancienne qui date d’avant la « massification » de l’enseignement supérieur.

En master, la sélection elle aussi existe, mais entre la première (M1) et la deuxième année (M2) puisqu’elle est interdite entre L3 et M1. Et elle provoque, là encore, des surcoûts importants en termes d’organisation des formations, logiquement conçues sur deux années et quatre semestres, et bien sûr pour les étudiants qui ne pouvant accéder en M2 – dont les effectifs sont contingentés pour permettre une formation de qualité et au diplôme d’avoir une valeur réelle – se retrouvent avec un M1 qui n’est pas un niveau de diplôme ou de sortie du système reconnu sur le marché du travail. Le gâchis est donc à nouveau au rendez-vous.

De deux choses l’une donc : ou bien Madame Fioraso ne connaît pas l’université, ou bien elle ment… Il y a aujourd’hui à l’université française à la fois une forte sélection et un fort échec, et tout cela pour un coût élevé, pour tout le monde.

Les universités sont en concurrence avec des établissements sélectifs

Un deuxième élément rend plus hypocrite encore le propos ministériel : les universités françaises sont en compétition, en France, pour attirer les étudiants avec des établissements qui eux ont le droit de sélectionner leurs étudiants tant après le bac qu’après la licence – classes préparatoires, grandes écoles, classes de BTS, IUT, écoles post-bac voire certains établissements universitaires àstatut spécial (Dauphine ou les IEP par exemple).

Elles sont également de plus en plus en compétition avec leurs homologues étrangères qui sélectionnent elles aussi leurs étudiants à l’entrée de leurs cursus et non pendant ceux-ci.

Bref, l’hypocrisie est générale, chacun s’accommodant d’un système profondément inégalitaire et vicié, au sein duquel on fait concourir dans les mêmes classements internationaux et sous couvert des mêmes indicateurs de performance, des établissements supérieurs dont les moyens, les objectifs et les contraintes ne sont absolument pas les mêmes. Ne pas vouloir reconnaître ce fait, au regard tant de la situation française que des comparaisons internationales, est une aberration coûteuse et mortifère pour le système d’enseignement supérieur français dans son ensemble.

Les universités n’ont plus les moyens d’assurer leurs missions fondamentales

Troisième élément, décisif, aujourd’hui : la situation financière dégradée des universités. La question de la sélection à l’entrée de l’université, en première (L1) comme en quatrième année (M1) est en effet étroitement liée au contexte dans lequel elle se pose. Ce n’est pas une simple question théorique ou de principe, et cela devrait encore moins être une question idéologique. La sélection n’est pas bonne ou mauvaise en soi, elle est adaptée ou non à une situation et à des conditions précises.

Ainsi, dans un système universitaire public correctement financé par l’argent lui aussi public, et articuléà un système d’enseignement secondaire efficace et performant, il est tout à fait possible et même souhaitable que les universités acceptent l’ensemble des bacheliers, sans poser de conditions autre que la possession du bac. Dans un tel contexte, on pourrait donc défendre nous aussi, comme la ministre, l’interdiction de toute sélection à l’entrée de l’université.

Le problème aujourd’hui tient à ce que les universités n’ont plus absolument plus les moyens de se permettre un tel luxe. Elles traversent en effet une grave crise de financement, due en particulier aux conséquences de la loi dite de l’autonomie (la loi « LRU » ou Pécresse de 2007). D’une part parce que le transfert de compétences de gestion (des personnels notamment) du ministère aux établissements a entraînédes coûts nouveaux importants ; de l’autre parce que l’Etat, soumis aux contraintes budgétaires de la réduction des dépenses publiques, n’a pas accompagnéfinancièrement cette « autonomie » et les dotations générales destinées au fonctionnement régulier de l’université–hors programmes spécifiques ciblés comme le plan « réussite en licence »par exemple –sont insuffisantes pour couvrir les besoins.

Face àcette insuffisance, les établissements ont bricolé: utilisation des fonds de roulement, dotations spécifiques sur certains projets (IDEX…), signature de partenariats publics-privés, développement de l’apprentissage, utilisation des postes budgétaires d’enseignants-chercheurs à d’autres usages, etc. Ils l’ont fait afin de pouvoir continuer d’assurer leurs missions fondamentales et l’accueil des étudiants, notamment en première année.

Or on arrive aujourd’hui au bout de ce bricolage pour nombre d’établissements. Et ce n’est assurément pas les grands regroupements prévus par la loi Fioraso de 2013 (notamment les COMUE) qui permettront d’améliorer la situation. Au contraire même puisque ceux-ci vont rapidement transformer nombre d’universités en simples « collèges universitaires » dont l’unique mission sera précisément d’absorber la masse étudiante à bas coût pendant les 3 années de licence alors que grandes écoles et centres de recherche concentreront au sein de ces mastodontes tous les moyens.

Une autonomie des universités en trompe-l’œil qui conduit à leur asphyxie

L’hypocrisie est donc, on le voit, générale puisque le ministère continue d’imposer sa politique à des établissements pourtant dits « autonomes » à la fois par la baisse des dotations aux universités (la « sanctuarisation » budgétaire du discours officiel est en réalité une baisse des ressources chaque année en raison notamment de l’évolution de la masse salariale) et par des normes générales rigides (interdiction de la sélection, interdiction de la différenciation locale des droits d’inscription en fonction des ressources des étudiants…).

L’autonomie dont disposent les universités n’est en fait qu’un trompe-l’œil. Elles sont prises en étau entre, d’un côté, un contrôle bureaucratique central et financier du ministère et de ses représentants – encore renforcé avec les regroupements qui s’annoncent – et, de l’autre, des injonctions permanentes à l’ouverture et à la compétition avec d’autres établissements sur lesquels ne pèsent pas du tout les mêmes contraintes.

A cette hypocrisie en forme d’aveuglement des responsables politiques, droite et gauche confondues, depuis des années, s’ajoute, étrangement, celle d’une partie des syndicats et des représentants des étudiants et des personnels, qui continuent de tenir un discours ancré dans une réalité pourtant disparue. Ainsi, continuer de demander davantage de moyens publics alors que les politiques de réduction des dépenses sont défendues et mises en œuvre par l’ensemble des gouvernements est-il tout aussi inefficace qu’illusoire – on l’a vu avec la supposée « alternance » de 2012 notamment. La mobilisation et le combat politique pour faire changer cette orientation politique lourde ne sont pas inutiles évidemment mais la temporalité, longue, dans laquelle ils s’inscrivent n’est assurément plus compatible avec l’urgence de la situation dans les universités.

Si l’on continue ainsi, c’est le système universitaire public lui-même qui est menacé, au profit de logiques privées ou, sous couvert « d’excellence » par exemple, d’établissements publics à statut dérogatoire.

C’est pourquoi il est urgent d’ouvrir, sans tabou, le débat sur les moyens dont peuvent aujourd’hui se saisir les universités, dans les conditions actuelles, pour continuer d’assurer leurs missions. La possibilité de sélectionner leurs étudiants de manière autonome à l’entrée des cursus en est une, même si celle-ci ne doit pas se faire n’importe comment, en garantissant notamment une meilleure égalité des chances qu’aujourd’hui.

La survie et, demain, le renouveau d’une université française publique, d’un service public d’enseignement supérieur de qualité et ouvert à tous, passe par des remises en question de ce type. C’est une voie étroite et incertaine mais c’est aussi la seule qui permettra à la France de continuer à jouer les premiers rôles dans le monde du savoir, de la connaissance et de l’innovation.

Université : la goutte d’eau qui met le feu aux poudres

Article publié sous une forme légèrement modifiée par lemonde.fr le 30 avril 2014

Avoir nommé à nouveau Madame Geneviève Fioraso à l’enseignement supérieur et à la recherche n’est pas seulement une erreur, politique, de la part du président de la République, c’est aussi une faute, lourde, profonde et durable qu’il commet à l’égard de l’ensemble de la communauté universitaire et de la recherche française.

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Les hommes politiques au piège de la normalité

Les hommes politiques au piège de la normalité

Article publié dans Le Monde, daté du 21 mars 2014.

Les élus et responsables politiques apparaissent désormais, sondage après sondage, systématiquement en bas du tableau de l’appréciation des professions par les Français. Il en va de même de la politique comme activité en général dans les enquêtes et les baromètres sur la confiance.

Ce sont d’ailleurs des phénomènes qui ne sont pas propres à la France, ils existent dans toutes les grandes démocraties, malgré les différences et les variations nationales – on le voit aussi dans l’augmentation tendancielle de l’abstention. Dans de nombreux pays, des populistes rallient même autour d’eux des troupes de plus en plus nombreuses et virulentes au cri de « Tous pourris ! »

Pourquoi une telle défiance dans le et la politique ? Qu’est-ce qui ne va plus avec les politiques ? Pourquoi ne les juge-t-on plus ni « à la hauteur » ni « dignes de confiance » ? N’y a-t-il pas un paradoxe à vouloir des responsables « normaux » et, dans le même temps, des responsables qui soient au niveau des défis contemporains ?

L’époque est à la normalité. La quête et l’exercice du pouvoir démocratique enjoignent désormais aux responsables de se présenter et d’agir comme des gens normaux, ce qu’ils font d’ailleurs bien volontiers. Notamment en se gardant à tout prix du risque de passer pour des « grands hommes ».

Ne serait-ce que pour une simple raison sémantique mais non anodine ; un « grand homme » étant difficilement une femme, la seule évocation de ce terme est devenue incompatible avec l’incontournable principe de parité.

PROFONDEUR DES ENGAGEMENTS

La raison d’une telle normalisation est bien évidemment plus profonde. Elle renvoie aux circonstances historiques. Celles d’aujourd’hui ne permettant plus, visiblement, de révéler la profondeur des engagements et la force des caractères comme ce fut le cas par le passé.

La situation de crise économique dans laquelle nous vivons en permanence depuis des années semble en effet conduire à des choix personnels et collectifs moins immédiats et moins tragiques que la guerre. Celui qui tranche désormais, en politique, n’est plus celui qui rompt mais celui qui assume, celui qui gère.

Le temps n’est donc plus aux visionnaires et aux stratèges mais aux tacticiens et aux demi-habiles chers à Pascal. « More spin than spine », disent les Anglais, « davantage de communication et d’apparence que de substance » et d’idées en guise de politique donc.

On perçoit pourtant, chaque jour, dans la vie politique française, les limites de l’exercice. François Hollande paie en effet, et cher, l’addition de cette « présidence normale » qu’il a érigée en projet. Il a ainsi assumé, tout comme Nicolas Sarkozy avant lui, même si ce n’est ni avec le même style et ni avec les mêmes mots, une « normalisation » du statut présidentiel.

Issus tous deux du baby-boom, enfants de la prospérité post-1945, ayant échappé au tragique de l’histoire du XXe siècle et aux engagements idéologiques qui les ont accompagnés, ils ont chacun à leur manière refusé d’endosser la dimension d’incarnation, verticale, de surplomb en quelque sorte, de la présidence sous la Ve République.

Ils n’ont accepté de prendre en charge que sa dimension de représentation, horizontale, commutative, en la pensant à la fois comme seule légitime et comme suffisante dans un contexte démocratique contemporain de basse intensité, face notamment à la défiance généralisée pour la politique exprimée par les Français.

TRANSPARENCE ABSOLUE

Pour ce faire, ils ont notamment pris le parti d’abaisser la frontière entre le privé et le public dans le cadre même de leur mandat. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, en favorisant la continuité d’image et de comportement entre l’homme privé et le président, au risque de voir cette mise en scène se muer en exigence scrupuleuse, de la part du public, de transparence absolue sur toutes ses activités, y compris ses conversations et entretiens les plus secrets.

Exigence pourtant doublement insupportable, car destructrice de la distance nécessaire à l’exercice même de la fonction présidentielle et débordant sur l’ensemble d’une classe politique que ça ne grandit pas.

Dans celui de François Hollande, en laissant apparaître en toute occasion le président en homme « comme les autres » au risque que ce soit jusque dans sa vie intime et, surtout, d’une indifférence à son tour normalisée vis-à-vis de la fonction.

Cette normalisation générale ne serait rien d’autre finalement qu’une circonstance de plus, plus ou moins souhaitable ou déplorable, dans la vie politique contemporaine si elle ne servait de révélateur à la perte de pouvoir du politique face à l’évolution économique et à celle de la société plus généralement.

Elle se laisse en effet deviner comme une sorte de vide entre, d’un côté, le règne de la gestion technique des affaires économiques et, de l’autre, les injonctions incessantes de la morale qui pèse sur l’activité publique. C’est dans les mâchoires de cet étau infernal que se sont placés les politiques contemporains à force de vouloir être, à tout prix, « normaux ».