La campagne « Terra Nova » de Claude Bartolone en Ile-de-France

Entretien au Figaro, 10/12/15.

En meeting et dans Le Nouvel Observateur, Claude Bartolone a accusé Valérie Pécresse de défendre «la race blanche». Que vous inspirent ces propos?

De l’étonnement! On ne peut en effet se commettre dans de tels arguments dans un débat démocratique. Pour trois raisons, au moins, concernant Claude Bartolone.

D’abord parce qu’en sa qualité de président de l’Assemblée nationale, il se doit d’une certaine réserve au moins dans son expression, a fortiori à l’égard d’une députée de l’assemblée qu’il préside. Ce ton lié à ce mélange des genres est problématique.

Ensuite parce que l’on peut difficilement, en tant que candidat socialiste, reprocher une telle chose à une élue d’un parti (Les Républicains), pour lequel on appelle ouvertement à voter dans d’autres régions, comme en PACA ou dans le Nord. La campagne étant médiatisée nationalement, cela n’aidera pas nécessairement les camarades socialistes locaux de M. Bartolone. Il y a là, au mieux, une forme d’inconséquence.

Enfin parce que l’usage, abusif, de telles expressions participe de l’agitation identitaire dans le débat public que M. Bartolone et le PS sont les premiers à reprocher, à juste titre à Nadine Morano ou au FN.

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Sélection à l’université : l’hypocrisie générale

[Article paru sur le Figaro.fr sous le titre « Master pour tous : les solutions hypocrites de Fioraso pour l’université ».

La question de la sélection des étudiants à l’université revient régulièrement dans le débat public. Ainsi, par exemple, les ministres B. Hamon et G. Fioraso ont-ils tenu à réaffirmer récemment, dans un communiqué, leur opposition à la sélection des étudiants à l’entrée en master (c’est-à-dire de tout étudiant titulaire d’une licence à l’entrée en M1) allant même jusqu’àénoncer que « Tous les étudiants ont le droit de poursuivre leurs études en master ». Il en va de même à propos de la sélection des étudiants à l’entrée en première année de l’université, après le bac. G. Fioraso expliquait récemment, avec le sens aigu de la nuance qui la caractérise ; que vouloir « régler le problème de l’échec à l’université par la sélection est rétrograde ».

On pourrait comprendre et même approuver les propos ministériels s’ils n’étaient pas à la fois éloignés des réalités universitaires actuelles et, qui plus est, totalement hypocrites.

Que se passe-t-il en effet à l’université, aujourd’hui, en matière de sélection ?

La sélection à l’université existe déjà

D’abord, la sélection à l’université existe. Hors dispositions spécifiques, comme les bi-licences par exemple, la sélection dans les cursus de licencese fait en cours de scolarité, pendant la première et, dans une moindre mesure, pendant la deuxième année. Ce qui conduit en effet àdes indicateurs peu flatteurs pour le système universitaire français au regard de ses homologues européens notamment : le taux de réussite en fin de première année ou le taux de réussite de la licence en trois ans par exemple. Ainsi, six étudiants sur dix de première année ne passent pas en deuxième année. La moitié d’entre eux redoublent ou se réorientent, tandis que les autres abandonnent. Et à peine un tiers des étudiants de L1 réussissent à boucler le cursus en trois ans. Ces résultats varient bien évidemment d’une filière à l’autre mais c’est un fait massif.

Outre le coût financier et psychologique pour les étudiants et leurs familles, une telle manière de procéder a aussi un coût important pour les universités. Celui de la mobilisation de moyens humains et matériels considérables qui pourraient être employés à autre chose qu’à « trier » ainsi lesétudiants capables de poursuivre de études supérieures et ceux qui n’auraient pas dûêtre orientés vers l’université. De tels moyens pourraient être plutôt consacrés, notamment, à l’amélioration des conditions d’enseignement (en petits groupes par exemple) ou au dégagement de temps supplémentaire pour la recherche.

A l’âge de la massification des études supérieures, l’institution universitaire doit ainsi compenser, au prix fort pour elle, un des défauts centraux du système d’éducation français : le fait de continuer à considérer le baccalauréat comme le premier grade universitaire et non comme un simple diplôme de fin d’études secondaires – suivant une conception ancienne qui date d’avant la « massification » de l’enseignement supérieur.

En master, la sélection elle aussi existe, mais entre la première (M1) et la deuxième année (M2) puisqu’elle est interdite entre L3 et M1. Et elle provoque, là encore, des surcoûts importants en termes d’organisation des formations, logiquement conçues sur deux années et quatre semestres, et bien sûr pour les étudiants qui ne pouvant accéder en M2 – dont les effectifs sont contingentés pour permettre une formation de qualité et au diplôme d’avoir une valeur réelle – se retrouvent avec un M1 qui n’est pas un niveau de diplôme ou de sortie du système reconnu sur le marché du travail. Le gâchis est donc à nouveau au rendez-vous.

De deux choses l’une donc : ou bien Madame Fioraso ne connaît pas l’université, ou bien elle ment… Il y a aujourd’hui à l’université française à la fois une forte sélection et un fort échec, et tout cela pour un coût élevé, pour tout le monde.

Les universités sont en concurrence avec des établissements sélectifs

Un deuxième élément rend plus hypocrite encore le propos ministériel : les universités françaises sont en compétition, en France, pour attirer les étudiants avec des établissements qui eux ont le droit de sélectionner leurs étudiants tant après le bac qu’après la licence – classes préparatoires, grandes écoles, classes de BTS, IUT, écoles post-bac voire certains établissements universitaires àstatut spécial (Dauphine ou les IEP par exemple).

Elles sont également de plus en plus en compétition avec leurs homologues étrangères qui sélectionnent elles aussi leurs étudiants à l’entrée de leurs cursus et non pendant ceux-ci.

Bref, l’hypocrisie est générale, chacun s’accommodant d’un système profondément inégalitaire et vicié, au sein duquel on fait concourir dans les mêmes classements internationaux et sous couvert des mêmes indicateurs de performance, des établissements supérieurs dont les moyens, les objectifs et les contraintes ne sont absolument pas les mêmes. Ne pas vouloir reconnaître ce fait, au regard tant de la situation française que des comparaisons internationales, est une aberration coûteuse et mortifère pour le système d’enseignement supérieur français dans son ensemble.

Les universités n’ont plus les moyens d’assurer leurs missions fondamentales

Troisième élément, décisif, aujourd’hui : la situation financière dégradée des universités. La question de la sélection à l’entrée de l’université, en première (L1) comme en quatrième année (M1) est en effet étroitement liée au contexte dans lequel elle se pose. Ce n’est pas une simple question théorique ou de principe, et cela devrait encore moins être une question idéologique. La sélection n’est pas bonne ou mauvaise en soi, elle est adaptée ou non à une situation et à des conditions précises.

Ainsi, dans un système universitaire public correctement financé par l’argent lui aussi public, et articuléà un système d’enseignement secondaire efficace et performant, il est tout à fait possible et même souhaitable que les universités acceptent l’ensemble des bacheliers, sans poser de conditions autre que la possession du bac. Dans un tel contexte, on pourrait donc défendre nous aussi, comme la ministre, l’interdiction de toute sélection à l’entrée de l’université.

Le problème aujourd’hui tient à ce que les universités n’ont plus absolument plus les moyens de se permettre un tel luxe. Elles traversent en effet une grave crise de financement, due en particulier aux conséquences de la loi dite de l’autonomie (la loi « LRU » ou Pécresse de 2007). D’une part parce que le transfert de compétences de gestion (des personnels notamment) du ministère aux établissements a entraînédes coûts nouveaux importants ; de l’autre parce que l’Etat, soumis aux contraintes budgétaires de la réduction des dépenses publiques, n’a pas accompagnéfinancièrement cette « autonomie » et les dotations générales destinées au fonctionnement régulier de l’université–hors programmes spécifiques ciblés comme le plan « réussite en licence »par exemple –sont insuffisantes pour couvrir les besoins.

Face àcette insuffisance, les établissements ont bricolé: utilisation des fonds de roulement, dotations spécifiques sur certains projets (IDEX…), signature de partenariats publics-privés, développement de l’apprentissage, utilisation des postes budgétaires d’enseignants-chercheurs à d’autres usages, etc. Ils l’ont fait afin de pouvoir continuer d’assurer leurs missions fondamentales et l’accueil des étudiants, notamment en première année.

Or on arrive aujourd’hui au bout de ce bricolage pour nombre d’établissements. Et ce n’est assurément pas les grands regroupements prévus par la loi Fioraso de 2013 (notamment les COMUE) qui permettront d’améliorer la situation. Au contraire même puisque ceux-ci vont rapidement transformer nombre d’universités en simples « collèges universitaires » dont l’unique mission sera précisément d’absorber la masse étudiante à bas coût pendant les 3 années de licence alors que grandes écoles et centres de recherche concentreront au sein de ces mastodontes tous les moyens.

Une autonomie des universités en trompe-l’œil qui conduit à leur asphyxie

L’hypocrisie est donc, on le voit, générale puisque le ministère continue d’imposer sa politique à des établissements pourtant dits « autonomes » à la fois par la baisse des dotations aux universités (la « sanctuarisation » budgétaire du discours officiel est en réalité une baisse des ressources chaque année en raison notamment de l’évolution de la masse salariale) et par des normes générales rigides (interdiction de la sélection, interdiction de la différenciation locale des droits d’inscription en fonction des ressources des étudiants…).

L’autonomie dont disposent les universités n’est en fait qu’un trompe-l’œil. Elles sont prises en étau entre, d’un côté, un contrôle bureaucratique central et financier du ministère et de ses représentants – encore renforcé avec les regroupements qui s’annoncent – et, de l’autre, des injonctions permanentes à l’ouverture et à la compétition avec d’autres établissements sur lesquels ne pèsent pas du tout les mêmes contraintes.

A cette hypocrisie en forme d’aveuglement des responsables politiques, droite et gauche confondues, depuis des années, s’ajoute, étrangement, celle d’une partie des syndicats et des représentants des étudiants et des personnels, qui continuent de tenir un discours ancré dans une réalité pourtant disparue. Ainsi, continuer de demander davantage de moyens publics alors que les politiques de réduction des dépenses sont défendues et mises en œuvre par l’ensemble des gouvernements est-il tout aussi inefficace qu’illusoire – on l’a vu avec la supposée « alternance » de 2012 notamment. La mobilisation et le combat politique pour faire changer cette orientation politique lourde ne sont pas inutiles évidemment mais la temporalité, longue, dans laquelle ils s’inscrivent n’est assurément plus compatible avec l’urgence de la situation dans les universités.

Si l’on continue ainsi, c’est le système universitaire public lui-même qui est menacé, au profit de logiques privées ou, sous couvert « d’excellence » par exemple, d’établissements publics à statut dérogatoire.

C’est pourquoi il est urgent d’ouvrir, sans tabou, le débat sur les moyens dont peuvent aujourd’hui se saisir les universités, dans les conditions actuelles, pour continuer d’assurer leurs missions. La possibilité de sélectionner leurs étudiants de manière autonome à l’entrée des cursus en est une, même si celle-ci ne doit pas se faire n’importe comment, en garantissant notamment une meilleure égalité des chances qu’aujourd’hui.

La survie et, demain, le renouveau d’une université française publique, d’un service public d’enseignement supérieur de qualité et ouvert à tous, passe par des remises en question de ce type. C’est une voie étroite et incertaine mais c’est aussi la seule qui permettra à la France de continuer à jouer les premiers rôles dans le monde du savoir, de la connaissance et de l’innovation.

Le FN, révélateur des faiblesses et des échecs de ses adversaires

Article publié dans Libération du 29 mai 2014

Seul vainqueur d’une élection que tous les autres ont perdue, le Front national n’est peut-être pas (encore ?) le premier parti de France mais il est à coup sûr un puissant révélateur des faiblesses et des échecs de ses adversaires. Si le FN est là où il est aujourd’hui ce n’est pas en raison d’une inéluctable «préférence française» pour ce qu’il représente idéologiquement, mais parce que droite et gauche l’ont installé et nourri depuis trente ans. Il est le résultat d’une coproduction de décennies d’errements, de renoncements et de reniements de l’ensemble des grandes familles politiques françaises. La gauche, toute la gauche, a sa part de responsabilité dans la situation actuelle – part qu’elle devra reconnaître, comprendre et assumer si elle veut sortir de l’impasse actuelle – pour trois raisons au moins.

L’échec de la lutte anti-FN

D’abord, en raison même de l’inefficacité de son opposition ostensible, revendiquée et bruyante au FN depuis trente ans. Malgré les innombrables manifestations, pétitions et autres proclamations contre le parti lepéniste ou, de manière plus générique, contre le racisme auquel il a été résumé depuis les années 80, le score électoral de celui-ci s’est amélioré et ses idées se sont diffusées dans la société. Même si certains, à la fois pour se rassurer sur leur engagement et éviter toute remise en question, arguent que sans cette mobilisation cela aurait été pire.

La cause de cet échec est désormais connue, faute d’être suffisamment reconnue. Avoir transformé ce qui devrait être un combat politique en une croisade morale, à coup de bons sentiments et d’injonctions impératives, a contribué à valider le discours du FN comme parti du refus et du rejet du «système» auprès d’un nombre croissant de nos concitoyens. D’autant plus que ce reproche a souvent été asséné sur un ton méprisant par des élites elles-mêmes de moins en moins légitimes et de plus en plus éloignées du reste de la population.

La perte du «sens du peuple»

Ensuite parce que, pour reprendre les mots de George Orwell, «quand l’extrême droite progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur elle-même que la gauche devrait s’interroger». Là encore, la démonstration a été faite d’une gauche qui a délaissé la défense des intérêts des «catégories populaires» (ouvriers, petits employés, jeunes et retraités issus de ces milieux) qui ont constitué son socle électoral historique.

Cette perte de ce que l’on a appelé, suivant la belle expression de Michelet, le «sens du peuple», est repérable aussi bien dans les politiques publiques (économiques, sociales, culturelles, éducatives, «de la ville») mises en œuvre depuis trente ans, celles qui ont fait de l’égalité une valeur morale plutôt qu’un principe directeur universel, qu’au travers de stratégies électorales élaborées autour de «nouvelles coalitions» rassemblant des électorats aux «valeurs [dites] progressistes» («jeunes, femmes, diplômés, minorités et quartiers populaires» si l’on retient la nomenclature du think tank Terra Nova). Ce délaissement s’est mué en mépris, voire en stigmatisation, lorsque les recalés de ces politiques et stratégies ont été considérés par ceux qui les élaborent comme incapables d’en saisir la subtilité et la modernité. Ce «nouvel électorat» de la gauche, selon Terra Nova, «s’oppose à un électorat qui défend le présent et le passé contre le changement», qui considère que «la France est de moins en moins la France», que «c’était mieux avant», un électorat inquiet de l’avenir, plus pessimiste, plus fermé, plus défensif. Un électorat d’emblée rejeté du côté des «valeurs» du FN et accusé de populisme.

L’abandon du projet républicain

Enfin, parce que la gauche a abandonné le projet républicain, celui d’une synthèse fragile mais possible entre une démocratie vivace et une solidarité approfondie dans un cadre national acceptable et accepté parce qu’universel et égalitaire. Cet abandon a ouvert la voie non seulement à sa contestation, au nom de toutes les revendications particulières et identitaires, mais aussi à sa récupération par le FN, alors même que ce parti est porteur d’une tradition et d’une idéologie qui en sont éloignées.

L’illusion fonctionne dès lors à plein entre, d’un côté, une gauche qui délaisse son projet historique et, de l’autre, ses fossoyeurs, qui s’en emparent pour le détourner de son but tout en dénonçant bruyamment son abandon. Face à une telle menace, ni l’économisme technocratique et gestionnaire calé sur les injonctions de l’Union européenne ni le moralisme bien-pensant épris d’un progressisme sans but ne peuvent prétendre à la poursuite du combat historique pour l’émancipation collective.

Pourtant, dans le monde ouvert et changeant qui se dessine autour de nous, ce combat reste plus que jamais indispensable. D’autant que le mouvement d’ouverture des frontières et des horizons s’accompagne, paradoxalement, d’un ralentissement, voire d’un blocage, de la mobilité sociale et du creusement de la fracture entre deux parties de la société, celle qui profite de l’ouverture et celle qui en pâtit durement. L’insécurité multiforme qui naît d’une telle évolution et les risques qui en découlent devraient être le premier souci de toute la gauche, notamment à l’égard de ceux de nos concitoyens qui sont les moins bien armés pour y faire face, économiquement ou culturellement. C’est ce qu’a compris le FN depuis quelques années, ce dont ses dirigeants se servent avec maestria pour faire avancer, à pas de géant désormais, leur conception de ce que devrait être la France. Si on ne la partage pas, si on n’en veut pas, alors il est plus que temps, à gauche spécialement, de se ressaisir en se défaisant des mauvaises habitudes prises ces dernières années, avant qu’il ne soit trop tard.

Université : la goutte d’eau qui met le feu aux poudres

Article publié sous une forme légèrement modifiée par lemonde.fr le 30 avril 2014

Avoir nommé à nouveau Madame Geneviève Fioraso à l’enseignement supérieur et à la recherche n’est pas seulement une erreur, politique, de la part du président de la République, c’est aussi une faute, lourde, profonde et durable qu’il commet à l’égard de l’ensemble de la communauté universitaire et de la recherche française.

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