Les « foulards de Creil », 30 ans après

Capture d’écran 2019-09-13 à 15.46.53Dans mon livre paru en janvier dernier, La Nouvelle Question laïque (Flammarion), je consacre quelques paragraphes à l’affaire dites des foulards de Creil qui a commencé il y a 30 ans tout juste. C’était la première affaire relayée par les médias nationaux qui mettait en cause le voile islamique.

« À la rentrée scolaire de 1989, trois élèves de confession musulmane du collège Gabriel-Havez de Creil, dans l’Oise, sont exclues en raison de leur refus d’enlever leur voile en entrant dans l’établissement. Ce fait divers local va devenir le premier événement d’une longue série qui met en scène la religion musulmane dans son rapport à la laïcité. Ce qui apparaît à l’époque comme une nouveauté va en effet devenir une composante structurelle du débat public jusqu’à aujourd’hui, et faire l’objet d’une politisation accélérée. À l’époque, le principal du collège de Creil, Ernest Chénière, justifie l’acte de renvoi des jeunes filles dans une lettre adressée aux parents, dans laquelle il précise que « le voile est une marque religieuse incompatible avec le bon fonctionnement d’un établissement scolaire laïc ». L’affaire, locale pendant quelques semaines, va devenir nationale en octobre, sous le double effet des images des jeunes filles diffusées à la télévision et de l’entrée en lice des responsables politiques et des intellectuels qui vont se prononcer sur le sujet. Des associations vont très tôt contester la décision du principal et lancer une campagne nationale en soutien des jeunes filles : Alpha Creil (Association pour l’alphabétisation à Creil), CIDF (Centre d’information des droits de la femme), FCPE (Fédération départementale des conseils des parents d’élèves), LDH (Ligue des droits de l’homme), MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples). Voir Témoignage Chrétien, 30 octobre-5 novembre 1989.

En cette année 1989, alors que le pays célèbre le bicentenaire de la Révolution française, le tournant identitaire prend toute sa consistance aux yeux de nos concitoyens. La réélection à la présidence de la République de François Mitterrand s’est faite l’année précédente autour d’une rhétorique de l’unité, à l’inverse de la rupture de 1981, en particulier face à une extrême-droite qui, regroupée derrière Jean-Marie Le Pen, fait pour la première fois un score significatif à une élection présidentielle (quasiment 4,4 millions de voix au premier tour, soit 14,4 %), après avoir fait élire des députés en 1986 grâce au scrutin proportionnel et juste avant un bon résultat aux européennes de 1989, et face à une droite très combative, emmenée par Jacques Chirac, pendant les deux années de cohabitation (1986-1988). Les thématiques avancées dans le débat public par le Front national sont désormais devenues des sujets de préoccupation pour nos concitoyens : l’immigration au premier chef, notamment en lien avec les difficultés économiques dues à l’ajustement libéral et européen que mènent les différents gouvernements, de gauche comme de droite, depuis 1983.

On assiste dans la même période, depuis l’arrivée au pouvoir des religieux en Iran en 1979 notamment, à une poussée de lectures radicales de l’islam – islamistes au sens général du terme – qui deviennent, dans nombre de pays du monde arabo-musulman, des outils de contestation des régimes en place. Ces lectures, intégristes, fondamentalistes, littéralistes… mais aussi souvent politiques, se déploient également dans les pays où d’importantes populations de religion musulmane sont présentes en raison de l’immigration des décennies précédentes. C’est le cas en France, où, comme on l’a vu plus haut, des revendications pour l’égalité des droits et une meilleure intégration ont eu lieu au début des années 1980. À l’automne 1989, on est d’ailleurs encore sous le choc de l’affaire dite des Versets sataniques, du nom de l’ouvrage de Salman Rushdie, écrivain britannique d’origine indienne, qui lui vaut d’être frappé par une fatwa en forme de sentence de mort de l’ayatollah Khomenei, « guide suprême » de la révolution iranienne, le 14 février 1989. Les interdictions du livre, et le déchaînement de haine publique auquel il donne lieu depuis sa sortie en septembre 1988 dans le monde arabo-musulman, sont le premier épisode médiatique de cette radicalisation religieuse qui le parcourt. Dans l’affaire de Creil, les signes de cette radicalisation sont perceptibles. Dans un article du 9 octobre intitulé « Les tchadors de la discorde », l’envoyé spécial du Figaro à Creil fait état de propos tenus par les jeunes femmes au cours d’un entretien dans le bureau du principal, qui ne laissent aucun doute sur leurs intentions : « Nous sommes des folles d’Allah, nous n’enlèverons jamais notre foulard, nous le garderons jusqu’à notre mort ». Deux groupuscules fondamentalistes organisent d’ailleurs une manifestation d’environ 800 personnes en faveur du port du voile à Paris, le 22 octobre. On parle également, u même moment, de l’intervention d’associations musulmanes auprès des familles des jeunes filles pour qu’elles ne cèdent pas.

Ce qui se passe à Creil à l’automne 1989 peut dès lors être compris comme le premier point de rencontre de cette montée en puissance des questionnements identitaires au sein de la société française, alors même que les pratiques religieuses musulmanes sont à la fois très peu visibles et très mal connues à l’époque. On constate, d’une part, l’évolution, suite à une déception au regard des réponses apportées au mouvement des années 1983-84, des revendications de la part de la nouvelle génération de jeunes issus de l’immigration – des revendications qui ne vont plus s’orienter vers l’intégration mais vers la reconnaissance d’une identité propre, dont la composante religieuse et culturelle à la fois va jouer un rôle croissant puis déterminant dans le contexte général de radicalisation rappelé plus haut. Et on observe, d’autre part, une réaction beaucoup plus forte au sein de la société française, notamment dans ses composantes intellectuelles, médiatiques et politiques, face à ce qui apparaît comme une forme de rupture du pacte républicain tacite autour de la laïcité. Réactions qui sont nourries aussi, côté défenseurs d’une ligne ferme vis-à-vis des religions, par le souvenir encore vif de l’échec des forces laïques en 1984 à propos de la loi Savary qui proposait d’unifier le service public de l’éducation nationale en revenant sur les dispositions favorables aux établissements privés (le contrat d’association notamment), adoptées en 1959 avec la loi Debré.

Le camp laïque va se retrouver autour du texte publié le 2 novembre dans Le Nouvel Observateur, « Profs, ne capitulons pas ! » par cinq intellectuels (Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler). Ce texte est lui-même une réaction, en forme d’adresse, au ministre de l’éducation nationale, Lionel Jospin, qui a proposé (dans un entretien paru dans Le Nouvel Observateur du 26 octobre et dans son intervention faite le 25 devant l’Assemblée nationale) pour sortir de la crise que les chefs d’établissement mettent en oeuvre « un dialogue avec les parents et les enfants concernés pour les convaincre de renoncer à ces manifestations » (le port de signes religieux) mais qu’en cas d’échec de ce dialogue, « l’enfant – dont la scolarité est prioritaire – doit être accueilli dans l’établissement public ». Lionel Jospin n’est pas le seul, à gauche, à tenir la ligne de l’apaisement et de la conciliation, au nom de la laicité et de la tolérance qu’elle induit. Ainsi, Malek Boutih, vice-président de SOS Racisme, déclare-t-il qu’il est « scandaleux que l’on puisse au nom de la laïcité intervenir ainsi dans la vie privée des gens, malmener les convictions personnelles […] En aucun cas, une sanction ne peut être infligée à des élèves en vertu de leur foi » avant de demander que les trois élèves soient réintégrées. Même chose pour le premier ministre Michel Rocard, comme pour nombre de responsables politiques, d’intellectuels, de journalistes… Ainsi, Alain Touraine qui estime face à ce qu’il appelle la « Forteresse France » qui se sentirait menacée par « quelques foulards » : « Est-ce intégrer les immigrés que d’interdire les réactions négatives à l’intégration alors que le plus important est d’éviter les ruptures dont les plus faibles paient le prix le plus élevé ? […] est-ce à l’école de rejeter, comme un conseil de révision, ceux qui ne sont pas conformes au modèle établi » (Le Monde, 23 novembre). Celui-ci a même signé un texte dans Politis le 9 novembre 1989 – paru le jour de la chute du Mur de Berlin –  avec quatre autres personnalités de gauche (Joëlle Brunerie-Kaufmann, Harlem Désir, René Dumont et Gilles Perrault), pour rétorquer au texte des laïques qui invoque un « Munich de l’école républicaine », qu’ils sont les partisans d’un « Vichy de l’intégration » et que « l’exclusion fait le lit de l’intégrisme et celui du Front national »!  C’est également le cas, plus surprenant, de la Ligue de l’enseignement, qui depuis l’échec de 1984, tente « d’ouvrir » la laïcité à de nouveaux enjeux et de nouveaux partenaires, en dialoguant notamment avec des responsables religieux. Parmi les hauts responsables de gauche, seul Jean-Pierre Chevènement, ministre du même gouvernement que Lionel Jospin, écrit dans Le Monde du 9 novembre : « L’école publique s’est imposée historiquement en France avec l’esprit de libre examen, contre la mainmise de l’Eglise sur l’éducation et l’esprit des enfants. Si d’autres formes d’obscurantisme se lèvent, l’esprit de libre examen reste aussi nécessaire aujourd’hui qu’hier à la République. Et par conséquent la laïcité ».

La grande originalité du texte des cinq intellectuels républicains est de lier, pour la première fois, de manière très étroite, l’argument laïque et l’argument féministe : « Ce n’est pas, Monsieur le Ministre, en réunissant dans le même lieu un petit catholique, un petit musulman, un petit juif que se construit l’école laïque. L’école s’efforce d’installer un espace où l’autorité se fonde sur la raison et sur l’expérience : cela est accessible à tous. A ce titre, et parce qu’elle s’adresse à tous, l’école n’admet aucun signe distinctif marquant délibérément et a priori l’appartenance de ceux qu’elle accueille. […] « Accueillir tous les enfants », dites-vous. Oui. Mais cela n’a jamais signifié faire entrer à l’école, avec eux, la religion de leurs parents, telle quelle. Tolérer le foulard islamique, ce n’est pas accueillir un être libre (en l’occurrence une jeune fille), c’est ouvrir la porte à ceux qui ont décidé, une fois pour toutes et sans discussion, de lui faire plier l’échine. Au lieu d’offrir à cette jeune fille un espace de liberté, vous lui signifiez qu’il n’y a pas de différence entre l’école et la maison de son père. En autorisant de facto le foulard islamique, symbole de la soumission féminine, vous donnez un blanc-seing aux pères et aux frères, c’est-à-dire au patriarcat le plus dur de la planète. En dernier ressort, ce n’est plus le respect de l’égalité des sexes et du libre arbitre qui fait loi en France. D’une seule phrase, vous avez désarmé ces milliers de jeunes musulmanes qui se battent ici et là pour leur dignité et leur liberté. Leur plus sûr allié contre l’autoritarisme des pères était l’école laïque et républicaine. Aujourd’hui, elles l’ont perdu. Vous avez fait un marché de dupes, Monsieur le Ministre, en échangeant la libération et l’intégration, certaines et constatables, des jeunes filles musulmanes contre l’espoir hypothétique d’un retour à la tolérance des intégristes, par définition ennemis de la tolérance ». Le débat portera, à partir de l’affaire de Creil, sur les deux thématiques qui vont s’entremêler pour former un tout. Débattre politiquement de la laicité, ce sera désormais débattre d’abord et avant tout du voile, donc également de la question de l’égalité entre hommes et femmes. Et ce, dans chaque « camp ». On trouve dans Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar, Le foulard et la République, La Découverte, 1995, un résumé très complet de cet enjeu, vu du côté des partisans de la thèse du compromis : la laïcité ne doit pas empêcher les jeunes filles d’être libres y compris vis-à-vis de leur foi religieuse en exprimant celle-ci comme elles l’entendent, et en pouvant le cas échéant étudier sans avoir à subir de contrainte. Voir également, Florence Rochefort, « Foulard, genre et laïcité en 1989 », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2002 (3), n°75, p. 145-156.

Devant la virulence du débat, Lionel Jospin saisit le Conseil d’Etat pour pouvoir s’appuyer sur un avis juridique. Celui-ci est rendu le 27 novembre : si le port de signes religieux à l’école « n’est pas, par lui-même, incompatible avec la laïcité », la liberté qu’elle confère « ne saurait permettre aux élèves d’arborer des signes d’appartenance religieuse qui, par leur nature, par les conditions dans lesquelles ils seraient portés individuellement ou collectivement, ou par leur caractère ostentatoire ou revendicatif  constitueraient un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande, porteraient atteinte à la dignité ou à la liberté de l’élève ou d’autres membres de la communauté éducative, compromettraient leur santé, ou leur sécurité, perturberaient le déroulement des activités d’enseignement et le rôle éducatif des enseignants, enfin troubleraient l’ordre dans l’établissement ». Cette position qui sera celle de l’Etat jusqu’en 2004 devait apaiser les conflits du même ordre qui pouvaient naître, en pariant sur la capacité des acteurs locaux à trouver des compromis, dans l’intérêt a priori des élèves. Elle se révèlera peu à peu intenable à la fois devant la multiplication des situations conflictuelles, le durcissement des revendications identitaires qui s’y mêlent, et devant la pression politique en vue d’une clarification des usages possibles de la laïcité dans le nouveau contexte qu’a inauguré l’affaire de Creil.

Dans les années 1990, les cas similaires vont se multiplier – les décomptes varient mais le chiffre d’un peu plus d’une centaine de cas « conflictuels » semble faire consensus –, les décisions des chefs d’établissements et les recours devant la justice administrative également. Elles ne vont pas toutes dans le même sens, et l’égalité de traitement des élèves, d’un établissement à l’autre, d’une académie à une autre, n’est pas respectée. Ce qui conduit à des contestations de plus en plus fréquentes du dispositif Jospin fondé sur l’avis du Conseil d’Etat – suivant la même logique, le commissaire du gouvernement Rémy Schwartz qualifiera en 1995 les arrêts successifs sur le sujet de « jurisprudence de conciliation », la neutralité des personnels de l’éducation nationale ne pouvant être imposée aux élèves puisque la laïcité qui l’impose aux premiers garantie dans le même temps aux seconds la liberté de conscience et son expression.

Cette évolution a lieu sur fond de développement, tout au long des années 1990, des formes radicalisées de l’islam telles qu’elles se dessinaient déjà dans les années 1980. La fin du communisme et de la guerre d’Afghanistan vont en effet nourrir dans de nombreux pays des mouvements islamistes. Outre les Talibans qui sont les plus connus à l’époque, on trouvera au cours des conflits de la décennie, aussi bien en Tchétchénie que dans les Balkans, des djihadistes dont les idées politico-religieuses renvoient à des formes d’islam radicalisé. Il en va de même au Proche-Orient, où la Guerre du Golfe contre l’Irak de Saddam Hussein en 1991 suscitera de nombreuses vocations en ce sens, y compris au plus haut niveau d’un Etat pourtant originellement laïc. Les premiers attentats d’un groupe terroriste nommé Al Qaïda, qui se réclame du salafisme, auront lieu dès le début de la décennie, notamment à New York, au World Trade Center, déjà, en 1993. Ce contexte n’apparaît pas encore avec la force et la cohérence qu’il prendra dans la décennie suivante, après le 11 septembre 2001, laissant toujours apparaître des éléments plus saillants, comme c’est le cas lors des différents conflits au cours desquels émergent ces mouvements islamistes. Mais ces mouvements préparent déjà très largement la période suivante, et la radicalisation dont ils témoignent est bien réelle. Leur influence sur une jeunesse musulmane partout dans le monde se fait sentir, surtout lorsque ces mouvements lient leur combat à celui des Palestiniens dont les deux premières Intifadas (1987, 2000) bornent la période comme elles indiquent, par les causes qui les déclenchent, elles aussi, le basculement de l’une à l’autre, dans une époque où la lecture religieuse l’emporte. »

 

Politique

Laurent Bouvet View All →

Professeur de théorie et d'histoire des idées politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

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